‹ Histoire des systèmes économiques et socialistesChapitre 13 sur 20 · US · texte numérisé non relu

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mains, et il en résulte qu'ils disposent de capitaux considérables pour le placement. Aussi, l'activité du commerce par l'accumulation des capitaux, fait naître un grand nombre de îurs, et l'offre croissante des capitaux est l'une de ces circonstances fondamentales qui déterminent le taux bas de l'intérêt. Il en est une autre, qui dérive aussi de l'accroissement de l'activité commerciale, c'est la concurrence même que se font entre eux les commerçants et qui détermine la kiisse des profits du commerce. H est clair que, si ces profits restaient élevés, les commerçants ne se résigneraient plus à prêter à un taux bas.

La baisse de l'intérêt est aussi en dépendance directe de l'accumulation des capitaux et de la concurrence, elle est indépendante de la quantité de monnaie en circulation. Hume dissipe ainsi, avec une pénétration extraordinaire, une confusiou fréquente à son époque, en montrant que ce n'est pas parce que le numéraire abonde que le taux de l'intérêt est bas. mais que c'est l'activité commerciale des nations qui détermine à la fois la baisse de l'intérêt et l'abondance de la circulation monétaire.

Cependant, dans les phases intermédiaires que nous avons vues toute à l'heure, l'accroissement delà quantité de monnaie peut avoir une action directe, quoique temporaire, sur la baisse du taux de l'intérêt, et c est là que la puissance d'analyse de Hume se révèle encore.

On a remarqué, par exemple, qu'en Espagne, l'intérêl abaissé de moitié après la découverte des Indes orientales. C'est que pendant cette période transitoire où s'accroît la masse de numéraire et avant qu'elle soit résorbée par la circulation nouvelle de l'Etat, de grandes sommes de monnaie se concentrent en quelques mains, et leurs possesseurs en cherchent le placement, soit par des achats de terres, soit par des prêts à intérêt. Il se produit pendant un temps, le même effet que si une plus grande activité industrielle rendait

disponibles des capitaux plus considérables. Cet accroissement d'offre réduit le prix payé par les emprunteurs.

L'essai de Hume sur les impôts tloit être lu en même temps qu'âne correspondance du plus haut intérêt entre lui et Turgot. Hume est partisan des impôts indirects de consommation, thèse radicalement opposée à celle des physiocrates : il préfère les impôts de consommation, parce qu'on les paie insensiblement et graduellement, qu'ils sont en une certaine mesure volontaires, qu'ils se modèrent même d'euxmêmes, car l'Etat ne peut en augmenter le fardeau au-d -là d'une certaine limite, sans voir son revenu diminuer par la contraction de la consommation. Défavorable aux impôts directs, bien qu'il les reconnaisse comme souvent inévitables, Hume n'admet pas que tous les impôts se répercutent n sairement sur le produit ia terre. C'est là-précisément

ce qui amena sa controverse avec Turgot. On a déjà remar par son insistance à faire l'éloge du commerce et cle l'industrie qu'il n'accueillera pas la thèse de leur improductivité. Il n'en est pas trace dans son œuvre.

Il s'agit de savoir si l'impôt indirect qui atteint le salaire du travail se répercute nécessairement par une augmentation du prix de la main-d'œuvre sur le produit net. Hume soutient que le taux du salaire est réglé exclusivement par la loi de l'offre et de la Limande et que les travailleurs ne peuvent l'augmenter en proportion des taxes. Il cita des exemples de salaires plus élevés, là. où il n'y a pas d'impôts de consommation, que là, où ces impôts atteignent le travailleur. Hume ajoute, que l'ouvrier frappé d'un impôt indirect pourra, en général travailler plus ou consommer moins, et supporter l'impôt sans répercussion. Hume admet que le salaire puisse dépasser et dépasse souvent le strict nécessaire.

Turgot lui oppose la thèse physiocratique, qu'il faut distinguer le prix fondamental du travail, ou suaire paturel, du salaire couraut. Celui-oi est réglé par la loi de l'offre et de ia

demande, l'autre, par le coût de la subsistance du travailleur qui ne peut, en général, être réduit et que la concurrence ramène au minimum. D'ailleurs, la réduction de la consommation ouvrière aurait une répercussion aussi redoutable sur le produit net, et, quant à l'augmentation de la quantité de travail même, Turgot soutient qu'il y a une limite nécessaire à l'intensité et à la durée du travail. La théorie rigide du salaire, sa loi d'airain, d'après l'école physiocratique, ne laissent au travailleur aucun revenu disponible, d'une manière permanentepour l'impôt. — Ce débat sur l'impôt, engagé entre Hume et Turgot, devait retentir dans l'œuvre de Smith et reparaître dans toute la suite de l'histoire de la science.

Tels sont les aspects principaux de l'œuvre de Hume. Il a touché surtout les points importants de la distribution des richesses et concouru à assurer les fondements positifs de la science, en introduisant la méthode de l'induction historique que peu d'hommes ont maniée avec la même perfection. Son œuvre s'éclairera encore par celle d'Adam Smith.

§ 2. — Auam Smith. — L'ensemble de son œuvre.

UEssai d'Adam Smith sur la Richesse des Xations est une œuvre de synthèse : le génie si puissamment déductif des physiocrates vient s'y confondre, mais dégagé, comme chez Turgot. de l'esprit de secte, de l'appareil d'école, avec le génie plus réellement inductif et historique de Hume, à ce point, que la critique est encore profondément divisée aujourd'hui sur les caractères de la méthode d'Adam Smith. C'est, précisément, parce qu'il réunit l'une et l'autre méthodes avec une rare perfection que cette œuvre immortelle marque un moment si important dans l'histoire de la science ; c'est pour cela qu'elle a réussi à faire oublier les travaux plus originaux de Quesnay, à faire attribuer à Smith la gloire d'avoir fondé la science,

c'est pour cela qu'elle exerça une influence si énergique sur les écoles diverses qui se réclament du philosophe écossais. Carey, Sismondi, aussi bien que Ricardo; c'est pour cel:i encore que les contra verses les plus ardentes des économistes modernes s'agitent encore autour de ce livre. Ce serait, trop dire cependant, avec Courcelles Seneuil, que d'en faire la conclusion et le couronnement de la philosophie du XVIIIe siècle. Cette conclusion, la science moderne l'eût peut-être trouverdans le vaste ouvrage que Smith a médité toute sa vie. Y Histoire des Progrès de la Civilisation, et dont la Richesse des nations ne forme, à proprement parler qu'une partie.L' Esquisse d'un tableau des progrès de V esprit humain de Condorcet, donne l'idée de l'un des compléments grandioses qu'attendait l'œuvre de Smith, pour être la vraie conclusion des travaux philosophiques de ce grand siècle.

La vie d'Adam Smith est si simple que son hisloire pourrait être renfermée dans quelques pages, et le seul événement dramatique qu'elle présente remonte à sa première enfance Mais le charme intime d'une existence livrée aux plus hautes spéculations de l'esprit et, surtout, aux plus nobles préoccupations sociales, est tel, que M. John Eae a pu lui consacrer un livre attachant de près de cinq cents pages (Life of Adam Smith 1895).

Smith naquit à Kirckaldy, petite ville d'Ecossede 5 juin 1723. Sou biographe, Dugald Stewart, rapporte qu'à l'âge de 3 ans, il fut enlevé par une troupe de bohémiens, mais délivré bientôt après. « Sans cette délivrance, dit à ce propos J.-B. Say» l'homme dont les lumières ont déjà exercé une influence favorable sur le sort des nations, et qui est destiné à en exercer une bien plus grande encore, n'aurait jamais été à portée de développer ses facultés Intellectuelles : que sait-on? Il serait peut être devenu un chef de brigands. »

Il fut envoyé à 14 ans à l'Université de Glasgow et entra à celle d'Oxfoul trois ans après. Il y passa sept années, livré à

des études plutôt privées qu'académiques, comme le remarque Nicholson. En 1748, il vint à Edimbourg, où il donna ses premières leçons publiques sur les Belles-Lettres et la Rhétorique. C'est à cette époque qu'il se lia avec David Hume, son aîné de 12 ans et déjà dans la maturité de son précoce génie. En 1751, Smitb fut nommé professeur de Logique à l'Université de Glasgow.et, l'année suivante, il accepta la chaire de Philosophie morale dans la même université. Il avait 28 ans alors, et il allait occuper la chaire que le célèbre Hutcheson avait illustrée.

C'est là que fut conçue et que subit sa première élaboration l'œuvre philosophique et économique d'Adam Smith, et rien n'est plus intéressant que de considérer dans quelles conditions elles s'élabora, pendant les treize années fécondes de son professorat, de 1751-1763.

Le cours de philosophie morale de Smith, comme celui d'Hutcheson, était divisé en quatre parties : la première était consacrée à la Théologie naturelle. M. Cl i fie Leslie, qui a consacré à Adam Smith une admirable étude, a très justement montré que les conceptions théologiques de Smith ont dominé toute son oeuvre. C'est dans la conception de ce grand Etre bienveillant et d'une sagesse infinie qui, suivant les termes de Smith, dirige tous les mouvements de la nature et qui tend à y maintenir en tout temps la plus grande quantité de bonheur, c'est là qu'il faut retrouver la racine de l'optimisme économique d'Adam Smith.

C'est par cette intervention incessante de la Providence, comme l'ont justement remarqué Leslie et Nicholson, quo l'homme poursuivant son bonheur individuel concourra cependant aussi au bonheur de tous. Ajoutons qu'il est curieux de noter que, de la partie théologique de l'enseignement de Smith, dont l'influence devait rester prépondérante, il ne subsiste que quelques traits épars dans les autres divisions du cours, comme on peut s'en convaincre aisément.

La seconde partie de ce cours embrasse Y Éthique. Ce sont

précisément ces leçons qui ont été publiées, dans la Théorie des sentiments moraux.

La troisième partie était consacrée à la Jurisprudence et au ■'•me de la Justice naturelle ou au Droit naturel: c'est seulement dans la quatrième partie qu'il examinait les règles politiques fondées sur l' Utilité' et établies en vue d'accroître, la MicJiesse, le Pouvoir et la Prospérité de VEtat. C'était là le côté omiqw, dans le sens étroit, de ce cours. Tel est le cadre d'un enseignement qui pouvait embrasser la science sociale tout entière et la morale à la fois. C'est là ce qui sollicita ce génie flexible dont les puissantes aptitudes encyclopédiques égalent celles de Quesnay, de Turgot, de Hume, de Condoroet, de Oondillac, à ce point qu'il sut embrasser, dans son œuvre, l'histoire de l'astronomie et des sciences physiques, l'étude de la formation de, langues, la théorie des sentiments moraux et celle des Richesses : et parmi les documents et les papiers dont il n'ordonna pas la destruction, la plus grande partie se rattache au plan d'une histoire des sciences et des arts dans leur connexion. On conçoit qu'Adam Smith, engagé dans ce vaste champ de spéculation philosophique, ait conçu le plan d'une histoire générale de la civilisation.

D'autres circonstances fournissaient à cette époque même un aliment et un stimulant à son génie. C'est qu'en effet, les années comprises entre 1751 et 1708 ont été singulièrement fécondes pour la science humaine. LrSsprU ne* lois de Montesquieu, dont Leslie a marqué l'influence sur l'œuvre de Smith, avait paru en 1748. — En 1752. Hume fit paraître sou livre sur les Principes de la Morale, qu'il considérait comme incomparablement le meilleur de ses écrits. En 1752-58. ses Essais économiques, dont l'esprit et la méthode ont en grande partie : dans l'Essai sur la Richesse. — En 1756. Quesnay publia les articles Fenn iers et Grains de l'Encyclopédie: en 1758. le Tableau é&onatnique.

Dans son enseignement annuel Smith devait emb.asser suc-

cessivement ces diverses parties du cours et se familiariser ainsi graduellement avec tous les aspects de la science de l'homme social; il a dit lui- même dans la Bichesse des Nations : « Obligé de parcourir chaque année le même domaine, s'il est bon à quelque chose, le professeur doit nécessairement, au bout de quelques années, connaître bien chacune de ses parties. »

Adam Smith reproduisit d'abord la substance d°. ses leçons de morale dans sa Théorie des sentiments moraux, qui parut en

Mais une œuvre systématique était, dès lors, conçue et entamée par lui. Nous en avons la preuve formelle dans les dernières lignes de la théorie des sentiments moraux.

Adam Smith avait donné, en 1763, sa démission de professeur à l'Université de Glasgow pour suivre, dans un voyage sur le continent, le jeune duc de Buchleuch. — C'est là que nous rencontrons une seconde phase de l'élaboration de la Richesse des Nations. C'est alors, en effet, que Smith fut en contact direct avec les économistes français, les physiocrates. En 1765, il était à Paris. C'est l'année de la publication du Droit naturel de Quesnay; l'essai de Turgot allait paraître l'année suivante dans les Ephémérides de Dupont de Nemours, la Philosophie rurale de Mirabeau avait paru en 1763, et en 1767, devaient paraître la Physiocratie de Dupont et les Origines du progrès d'une science nouvelle, du même.

David Hume venait de quitter la France, recommandant son ami aux philosophes français. Adam Smith fut accueilli avec empressement par eux; il vit Quesnay, Turgot et Dupont de Nemours. Ce fut assurément là un moment solennel pour 'histoire de la science que celui où se rencontrèrent le père de la physiocratie et le futur auteur de la Richesse des Nations-

Il nous faut profondément regretter, avec Dugald Stewart, qu'il n'ait conservé aucun journal de cette période si intéressante de sa vie. « Sa répugnance à écrire des lettres était si

forte que son biographe ne croit pas qu'il en reste une trace dans sa correspondance.

Ce contact de Quesnay, cette pénétration intime et réciproque de deux génies, ont dû être féconds surtout pour Smith qui avait à accomplir son œuvre économique.

En 1766, Smith retourna à Londres, il t>e retira dans sa ville natale Kirkcaldy, et y consacra dix ans à composer l'essai sur la nature et les causes de la richesse des nations. Ce livre parut enfin, comme le livre de Condillac, en 1776, l'année de la déclaration d'Indépendance des Etats-Unis. En 1778, nommé commissaire des douanes pour l'Ecosse, il s'établit à Edimbourg et mourut le 17 juillet 1790, à l'âge de 67 ans. Nous avons vu que, jusqu'en 17S9,il eut l'espoir de remplir l'engagement qu'il avait pris devant le public trente ans auparavant. Mais les occupations variées de sa vie, et sans doute l'épuisement de ses forces, l'empêchèrent de continuer cette œuvre d'ensemble qui, sous le nom d'Histoire générale de la civilisation, devait être la sociologie d'ynamique du XVIIIme siècle.

Les meilleures éditions de l'œuvre de Smith sont celles que MM. Thorold Eogers et Nickolson ont publiées : le premier en 1869, le second en 1887, en y joignant des introductions et des notes très- précieuses. M. Eogers s'est efforcé de reconstituer les sources auxquelles Adam Smith a puisé : travail intéressant et difficile qui n'a pu être accompli qu'en partie. M. Eogers rend hommage à la vaste érudition d'Adam Smith qui, doué d'une grande mémoire, s'en rapportait, comme le dit son savant éditeur, plutôt à la puissance de sa faculté d'enregistrer les souvenirs qu'à des notes recueillies dans ses lectures. M. Eogers a soutenu que l'arrangement des matériaux de Smith manque d'art; on verra parla suite qu'une telle critique est, à nos yeux, exagérée.

Ce n'est que dans ces dernières années que l'on s'est appliqué à considérer l'œuvre d'Adam Smith dans son ensemble et que l'on a pu, par là même, mieux en comprendre toutes les parties et

en dégager la méthode. Des écrivains, trop absorbés par l'aspect purement économique de l'œuvre, n'ont pas saisi les rapports de ses dive ses parties. Ainsi Micbe] Chevalier, dans une étude sur Adam Smith et l'origine de la science économique, dit : « Les rapports entre les raisonnements et les exposés qui composent ce livre d'Adam Smith, la Théorie des sentiments moraux et V Economie politique, sont tellement éloignés et si difficiles à saisir que je suis dispensé de vous en entretenir avec quelque détail. »

Ce n'est pas ainsi que Buckle, l'historiea philosophe de la civilisation en Angleterre, a considéré l'œuvre de Smith. Nous avons déjà va que Smith poursuivait un plan général depuis 1751. Buckle, rapprochant la Théorie des sentiments moraux de Y Essai sur la riehesse, soutient que Smith a voulu successivement, dans le premier ouvrage, étudier le côté sympathique, et dans le second, le côté égoïste de la nature humaine. Smith aurait ajusi conçu deux hommes abstraits, obéissant à des principes d'action contraires ; ce sont les manifestations sociales de ces deux principes qu'il aurait ainsi opposées séparément, faisant abstraction de l'égoïsme dans la Théorie des sentiment* moraux et de la sympathie dans l'Essai sur la richesse. Double application de la méthode déductive, car il déduisait l'explication des phénomènes sociaux des deux propriétés de l'homme individuel, c'est-à-dire de la physiologie individuelle, comme Condillac et comme Mercier de la Rivière. Il espérait, dit Buckle, que ces conclusions opposées seraient plutôt ; compensatoires qu'hostiles et établiraient une base large, et durable, sur laquelle on pourrait élever une grande science de la nature humaine. Ces deux livres seraient ainsi pour Buckle, comme deux colonnes puissantes destinées à supporter le fronton d'un temple que le grand Architecte n'a pu construire.

L'un des plus récents historiens de la vie et des travaux de Smith, M. Delatour, dans un livre très intéressant, mais où

l'on doit regretter de voir les grands débats soulevés aujourd'hui en Allemagne et en Angleterre sur l'œuvre de Smith et sa méthode prendre trop peu de place, s'est efforcé de marquer l'unité de composition de travaux en apparence si divisés. Ainsi, l'œuvre entière projetée par Smith serait bien une véritable histoire de la civilisation (nous dirions une sociologie dynamique) .

M. Delatour signale encore une unité, intime, qui a échappé à Buckle, dans les deux livres capitaux de Smith, la Tl*r des sentiments moraux et l'Essai suv la richesse ; cette unité est donc le but poursuivi par le philosophe; il a consacré sa vie à démontrer que tout tend à l'harmonie des intérêts : dans le domaine moral, par la sympathie; dans le domaine matériel, par l'Intérêt, dès lors que le sentiment et l'intérêt sont éclairés.

C'est bien là, à mes yeux aussi, la pensée fondamentale de Smith ; mais il faut ajouter que cette tendance de l'homme, en obéissant même exclusivement à son intérêt, à réaliser l'intérêt collectif est, dans l'esprit d'Adam Smith, inséparable de sa conception théologique.

C'est ce que Cliffe Leslie a mis en pleine lumière, et ce qu'il sera aisé de vérifier par de nombreuses citations d'Adam Smith. Il parle souvent, en effet, de la main invisible qui guide les intérêts individuels vers une harmonie finale. C'est là dans cette conception théologico-métaphysique, qu'est l'unité suj: rême de 'cette œuvre dont la grandeur frappe encore d'admiration ceux-là mêmes qui se sont détachés de la préoccupation de l'Absolu. Et nous voyons comment Adam Smith, qui conçoit, comme les physiocrates, un ordre naturel, se réalisant dans les sociétés économiques par l'action spontanée des intérêts individuels, fait aussi, comme eux, de la nature humaine l'instrument de l'Auteur des choses. Seulement, armé de la méthode inductivc, comme son ami et son maître David Hume, il s'efforcera de rechercher, daaë l'histoire mêm \ la vérification d'une conception déduite a pri>ri. C'est par ce

premier côté qu'il différera de la physiocratie et préparera une évolution nouvelle de la science.

§ 2. — Rapports entre la Physiocratie et la conception d'Adam Smith.

La justice, doit-elle accueillir ces conclusions du grand historien Buckle? « Que l'on considère le livre de la Richesse des Naticns, a-t-il écrit, soit au point de vue de l'étendue des pensées qui y surgissent pour la première fois, soit au point de vue de l'influence pratique, c'est probablement le livre le plus important qui ait jamais été écrit ». Assurément, le rayonnement direct, dans la législation et dans les faits, de ce livre immortel, est partout visible. Smith sut mieux qu'aucun de ses précurseurs donner aux doctrines économiques une expression pratique efficace, pour me servir d'un mot de M. Soheel.

Tous les efforts faits pour dégager l'individu des entraves d'une législation restrictive, tout le développement des énergies productives des nations industrielles portent en quelque point la trace de l'influence d'Adam Smith ; et à ne considérer que la seule Angleterre, par exemple, il serait aisé de déroi/.ir la chaîne des hommes d'état qui se sont pénétrés de ses idées, depuis Pitt, qu'il convertit lui-même à ses doctrines, jusqu'à Gladstone, qui lui rendit en 1876, lors du centième anniversaire de la publication de la Richesse des Xations, un éclatant hommage, — en passant par Huskinson, Robert Peel, Cobden, toute la pléiade des libre-échangistes.

Cependant, on retrouve encore le plus souvent l'histoire de la science caractérisée par la succession des trois systèmes : le système mercantile, qui prolonge son influence jusqu'au XVIIIe siècle, le système physiocratique, qui domine le milieu et la seconde moitié du XVIIIe siècle, le système industriel, auquel on attache le nom d'Adam Smith et qui devient comme

le centre de l'histoire de la science, Adam Smith étant considéré, ainsi que le disait Mac Culloch, par exemple, comme le vrai créateur de l'économie politique et tous les travaux antérieurs n'étant qu'une préparation à son œuvre.

Une telle division, non seulement rétrécit l'interprétation du développement delà pensée économique, comme l'ont montré Scheel et Ingram, mais consacre une véritable injustice.

A la vérité, l'œuvre du philosophe écossais diffère, sous des rapports très importants, de celle de ses précurseurs, les philosophes économistes, les physiocrates français ; mais sa part d'innovation scientifique est bien, moindre que celle que Buckle lui assignait tout à l'heure, et l'œuvre moderne de la critique historique doit être de reconstituer l'unité fondamentale des travaux des deux écoles, tout en dégageant les éléments différentiels les plus importants. C'est ainsi que les historiens contemporains de la science ont compris, à la fois, l'œuvre des physiocrates et celle d'Adam Smith, dans le système du droit naturel avec Scheel,dans le système de la liberté avec Ingram.

Peut-être vaudrait-il mieux, comme je le pense moi-même, donner à ces systèmes le nom commun de systèmes de V ordre naturel des sociétés humaines. Car la grandeur de l'œuvre des philosophes économistes d'abord, d'Adam Smith ensuite, fut de jeter les fondements de la conception organique des sociétés humaines : la liberté naturelle en fut, pour tous, le principe d'action, le droit naturel en fut, pour Quesnay, la condition régulatrice nécessaire. La vie collective, conçue par le Dr Quesnay, devient un vaste système d'échange de matière et de force avec le milieu extérieur d'abord, entre les hommes ensuite : elle se résolvait en une succession d'actes de consommation et de production, que reliaient entre les hommes des contrats d'échange. Depuis les inappréciables travaux des physiocrates, les caractères essentiels du phénomène économique, conçu au sens sociologique le plus élevé sont définis,

le cadre de la science tracé; on sait qu'il résulte, dans des conditions sociales, du concours de l'agent humain et du milieu physique: que, subordonné à ce milieu par ses besoms; l'homme, en réagissant sur le milieu pour le satisfaire, déroule cette série féconde de fonctions de la vie organique des sociétés, et que leur accomplissement régulier, uniiorme constant est indéfiniment assuré dans certaines conditions de droit que la société garantit par l'organe de l'Etat.

Ainsi comme partie de la sociologie, grâce à eux, l'économie politique comprend, exprimée dans notre langue moderne, une sotenae du milieu physique, une mésologie économique qui la rattache à toutes les sciences positives — une psychologie économique, inséparable delà psychologie individuelh,\xiM physiologie et une morphologie qui lui sont propres, un droit économique qui forme son organisme moral et n'est qu'un aspect de l'Ethique.

C'est là oe qui était constitué, dans ses linéaments généraux, bien avant que parût la richesse des nations.

Les rapports personnels qui ont existé entre Adam Smith et les physiocrates, l'influence réelle que la prrysiocratie a exercée sur l'œuvre du philosophe écossais resteront toujours, il faut le craindre, enveloppés d'obscurité. C'est en 1765 qu'Adam Smith fut en contact direct à Paris, avec les philosophes économistes français. Déjà, à cette époque, des travaux d'une importance essentielle pour la constitution de la science nouvelle avaient été publiés. En 1752-1753, David Hume avait donné ses essais économiques dont l'esprit et la méthode ont passé en grande partie dans l'Essai de Smith sur la richesse des nations.

En 1756-1757, Quesnay avait fait paraître les articles Fermiers et Grains de l'Encyclopédie, qui renferment le premier aperçu de son œuvre, et le tableau économique est de 1758. La Philosophie rurale du Marquis de Mirabeau, commentaire d'une vigueur étonnante du tableau économique, est dd 17b'3. Il n'est pas vraisemblable que ces travaux soient restés inconnus

d'Adam Smith et qu'ils n'aient exercé aucune influence sur sa pensée.

Dans cette année 1765 même, où trois des plus illustres fondateurs de la science sociale allaient se trouver en présence, Adam Smith, Torgot et Quesnay, ce dernier devait publier son droit naturel, c'est-à-dire la philosophie même de son œuvre.

Il est certain que de son côté, Adam Smith préparait alors la Richesse des Nations ; un passage des mémoires de Morellet, cité par Michel Chevalier (J des Ec. 1874, I, 211), l'atteste : « M. Turgot, dit-il, qui aimait ainsi que moi la métaphysique estimait beaucoup son talent (d'Adam Smith). Npius le vîmes plusieurs fois. 11 fut présenté chez Helvetius; nous pariâmes, théorie commerciale, banque, crédit public, et de plusieurs points du grand ouvrage guHl méditait. »

Cependant, on est inviciblement porté à admettre que l'influence des physiocrates sur Adam Smith a dû être profonde, quand on considère ce qui suivit.

C'est, en effet, en 1767, que parurent le recueil de Dupont de Nemours: les Origines et les Progrès (Pu ne science nouvelle • en 1766, Turgot écrivit son immortel essai sur la Formation et la Distribution des Richesses qui parut en 1769. Et ce n'est qu'en 1776 qu'Adam Smith, retiré dans sa ville natale de Kirkcaldy, après avoir cod sacré à la méditation les dix années qui suivirent ses entretiens avec Quesnay, donna au monde savant l'Essai sur la nature eb les causes de la Richesse des nations.

On peut s'expliquer alors que Dupont de Nemours, le gardien jaloux de la gloire de ses maîtres, constatant l'accord de Turgot et de S m ith sur tant d'aspects de la science: la division du travail et ses avantages, les éléments du coût de production des marchandises, le rôle de la monnaie, la formation des capitaux, et comme il le dit, la nécessité de laisser aux conventions et au commerce une entière liberté, que Dupont de Nemours ait vu dans Adam Smith un disciple de Quesnay. Et c'est bien le nom qu'il lui donne dans une longue note à la

suite de l'essai de Turgot: « Smith en liberté, Smith dans sa chambre ou dans celle d'un ami, comme je l'ai vu quand nous étions condisciples chez M. Quesnay »

Adam Smith lui-même, dans le quatrième livre de son œuvre, où il consacre un chapitre à la physiocratie, ne dit rien de l'influence qu'elle a exercée sur ses propres doctrines, mais il n'hésite pas à déclarer qu'elle est, à ses yeux, la plus étroite approximation de la véritéqm ait apparu sur la matière de l'Economie politique, the nearest approximation to the truth. Et il est constant qu'il eût dédié son ouvrage à Quesnay, si la mort n'avait pas, dans l'intervalle, surpris le philosophe français. C'est le témoignage de Dugald Stewart lui-même.

Cependant le même biographe de Smith a reproduit une note de Smith remontant à 1755 et qui renferme les éléments de son système. Il affirme, mais sans en fournir de preuve, que ces principes, développés par Adam Smith en 1776, étaient parfaitement conformes à ceux qu'il avait déjà enseignés dans sa chaire universitaire à Edimbourg, en 1750. L'un des plus solides historiens de la science, Luigi Cossa, exprima à ce sujet le vœu que quelque critique consultât les manuscrits des leçons de Smith, conservés pensait-on, afin de vérifier les assertions de Dugald Stewart.

Je ne sais si pareille vérification est encore possible, et, si elle l'est, je ne m'expliquerais pas qu'elle n'eût pas été tentée par les derniers historiens ou commentateurs d'Adam Smith. J'ai déjà rappelé comment M. T. Rogers avait eu grand peine à restituer les sources auxquelles S.nithavait puisé. M. Nicholson, professeur à l'Université d'Edimbourg et le dernier éditeur de la Richesse des Nations (1887), préoccupé lui aussi de reconstituer la genèse de cette grande œuvre, ayant eu la bonne fortune de pouvoir examiner, grâce à la bienveillance de l'un des survivants de la famiJle d'Adam Smith, uue grande partie de la bibliothèque laissée par le philosophe, eut la pénible déception de ne trouver aucune note marginale dans ses

livres qui pût jeter de nouvelles lumières sur la genèse de la Richesse des Nations.

M. John Rae, dans son beau livre sur la vie d'Adam Smith, eût assurément éclairé définitivement ce problème, si c'était possible encore. Mais il n'a pu découvrir de matériaux nouveaux.

Son opinion est que la pensée de Smith, celle de Quesnay et de Turgot ont eu des développements indépendants, bipn qu'il arrive à Smith de parler de Quesnay avec l'admiration d'un disciple. « Deux penseurs contemporains, dit M. J. Rae, à propos des relations de Turgot et de Smith, traitant le même sujet sous l'empire des mêmes influences générales et des tendances de leur temps, peuvent en venir à penser à peu près de même, sans même qu'il y ait eu aucune communication entre eux ». {Life of A. Smith p. 203.,)

Thorold Rogers a dit qu'il suffit de lire V Essai de Turgot sur la fonction des Richesses pour se convaincre de l'influence de ce livre sur la Richesse des Nations ; M. Léon Say est du même avis ; mais ni M. Léon Say, ni M. John Rae n'ont réussi à retrouver la correspondance de Turgot et de Smith postérieure à 1765 et qui nous eût sans doute fourni des éléments de solution. (Life of A. Smith, p. 20-4-205.)

Ce qui est vrai pour les recherches de détail, le sera sans doute toujours à l'égard des vues d'ensemble. Nous ne saurons jamais, vraisemblablement, dans quelle mesure l'auteur delà Richesse des Nations est arrivé, par l'élaboration de sa propre pensée, aux doctrines qu'il y expose. Mais ce que nous ponvons savoir, ce que nous saurons de mieux en mieux, c'est à quel degré les doctrines d'Adam Smith et celles de ses prédécesseurs immédiats se rapprochent et ce en quoi elles diffèrent réellement. Cela suffit pour permettre de reconstituer, avec toute son ampleur et avec une véritable justice, l'évolution de la pensée scientifique.

Le premier caractère commun à Smith, au père de la Doc-

trine physiocratique et à ses principaux disciples, c'est non seulement une puissante aptitude encyclopédique, mais une direction SQciolQgique fondamentale dans ses études. Sa pensée dominante, depuis 1751, 'ut d'embrasser tons les as] . essentiels des phénomènes sociaux : l'enseignement dont il tut chargé à l'Université de Glasgow et dont j'ai retracé le cadre, s'y prêtait admirablement. Tout nous révèle le projet, de longcemps conçu et poursuivi toute sa vie, de retracer une th'orie et une histoire générale de la civilisation. Buckle a montré déjà l'unité que présentent les deux oeuvres de Smith qui nous sont parvenues achevées : La théorie des sentiment? moraux et l'Essai sur la Richesse. Dans la première. Smith a voulu étudier Je côté sympathique; dans la seconde, le côté égoïste de la nature humaine, faisant abstraction dp l'égoïsme dans la théorie des sentiments moraux et de la sympathie dans l'Essai sur la richesse.

Il espérait, a dit Buckle, que ces conclusions opposées seraient plutôt compensatoires qu'hostiles et établiraient une base large et durable sur laquelle on pourrait élever une grande science de la nature humaine. Ces deux livres seraient ainsi comme deux colonnes puissantes destinées à supporter le fi-onton d'un temple où le philosophe écossais eut retracé le Connais-toi toi-même.

Cependant, la critique plus récente s'efforce de dégager le plan d'un édifice tout entier et d'en rassembler les matériaux épars. C'est ainsi que, d'après l'un des derniers historiens de la vie et des travaux d'Adam-Smith, M. Delatour, l'œuvre entière conçue par Smith, en partie exécutée, serait bien une véritable entreprise sociologique. La théorie des Sentiments, moraux, où il a étudié les lois de la nature morale de l'homme, en forme comme la base; dans les essais sur les Langues, sur YMstoj/re de V Astronomie et de la Physique, il considérait le développement intellectuel de l'humanité; dans la Ilirji des Nations, il considérait l'aspect économique de la constitu-

tion et du développement des nations. La dernière partie de ses cours de Glasgow devait embrasser la théorie et i'histoire des progrès de la législation. Adam Smith avait annoncé, dès 1759, ces deux parties de son œuvre : < Je me propose, disait-il dans la préface de la théorie des sentiments moraux, d'établir dans un autre ouvrage les principes généraux des lois et du gouvernement et des différentes révolutions qu'ils ont essuyées dans les différents âges de la société, soit relativement à la justice, s >it à l'égard des finances, de la police, des armées et tout ce qui peut être l'objet des lois. »

Trente ans après, en 1789, il avait accompli depuis treize ans une partie considérable de ce projet, en publiant son immortel E^sai, mais l'achèvement de l'œuvre lui tient au cœur et il en parle d'une manière touchante dans un nouvel avertissement placé en tête de la dernière édition de la théorie des sentiments moraux. « J'avais promis au public, dit-il, une exposition des principes généraux des lois et du gouvernement et en quelque sorte Vhiscoir e des changements que ces principes ont essuyés dans les différents âges et les différentes périodes de la société, soit par rapport aux finances et aux armées, soit par rapport à la police et à tout ce qui est l'objet de la législation proprement dite. J'ai exécuté cette promesse dans les recherches sur la nature, et lescausesdela Bàchessedes nations, du moins relativement à ce qui concerne la police, les finances et les armées. Quant à la théorie de la jurisprudence, il ne m'a pas été possible, jusqu'à présent, de la donner au public poulies mêmes raisons qui m'ont empêché de revoir la théorie des sentiments moraux. »

« Quoique mon âge ne me laisse plus qu'un faible espoir d'exécuter cet important ouvrage, comme je le conçois, n'en ayant pas abandonné le projet, et désirant faire à cet égard tout ce que je puis, j'ai laissé le paragraphe où je l'annonçais il y a trente ans, tel qu'il était lorsque je n'avais aucun doute de tenir toutes les promesses que je faisais au public.»

La mort frappa Tannée suivante le philosoppe écossais; les manuscrits qui se rapportaient à cette partie de l'œuvre furent brûlés par ses ordres. Tout porte à croire que la théorie de la législation ne fut qu'ébauchée, bien que Ingram, chose intéressante, rapporte un extrait du moniteur universel français de J789 annonçant la publication prochaine d'un commentaire de Smith sur Montesquieu. Quoiqu'il en soit, nous sommes bien en présence d'un véritable sociologiste appartenant à cette forte génération de penseur*?, qui donna en même temps 'au monde David Hume, Mestesquieu, Quesnay. Turgot, Condillac, Condorcet. Mais, par deux côtés, Adam Smith diffère, à nos yeux, du Père de la physiocratie : la conception sociologique de Quesnay embrassait la psychologie économique, le droit et l'ensemble des phénomènes économiques dans une synthèse dont les parties sont indissolublement unies entre elles; — en second lieu, elle n'est autre chose que la théorie d"un ordre social absolu, immuable, une sociologie économique statique absolue. Les phénomènes sociaux sont assimilés à de véritables phénomènes physiques et n'ont pas d'histoire.

Adam Smith, puissant analyste, est porté à oonsidérer un à un les différents aspects du phénomène social, comme il a considéré séparément les manifestations des tendances égoïstes et altruistes de la nature humaine.

C'est ce qui fait que la théorie économique renfermée dans Y Essai sur la richesse apparaît comme en connexion avec les autres sciences sociales, selon une très heureuse expression de Ricca Salerno, alors que l'œuvre des physiocrates est bien un système de science sociale considérée spécialement sous l'aspect économique.

D'autre part, ce que rêve Smith, c'est non pas seulement une théorie générale de la Législation, ou une conception abstraite et immuable de ce qu'il appelle la c jurisprudence naturelle >! c'est une histoire des révolutions historiques quelle a subies. A une conception théorique générale s'associe, dans sa pensée

une entreprise de véritable sociologie dynamique. Il se rapproche, par ce côté, bien plus de Turgot et de Condorcet que de Quesnay lui-même ou de ses disciples les plus inflexibles, comme Lemercier de la Rivière. Tout Adam Smith est dans cette double direction intellectuelle vers une conception théorique et une conception historique qui la vérifie.

Adam Smith, comme les physioorates. a conçu un certain ordre des choses bienfaisant et harmonieux qui se manifeste partout où la nature est abandonnée à elle-même. C'est cet ordre naturel que les institutions humaines ont partout altéré ou troublé, bien qu'on puisse le retrouver encore dissimulé derrière les réalités historiques. Cette conception d'un code de la nature, d'un ordre de la nature, est commune à un grand nombre de penseurs du XVIIIe siècle, qui recherchent les lois fondamentales et invariables des institutions humaines. C'est une conception a priori, exprimant à la fois ce qui est d'une manière permanente et absolue, et ce qui doit être : l'idéal et le réel s'y confondent dans l'absolu.

On conçoit aisément que ce système philosophique pût recevoir indifféremment les noms de « système de la liberté naturelle » (avec Smith), de « droit naturel », de 1' < ordre naturel » (avec les physiocrates). Si Ton considérait les énergies morales individuelles comme obéissant sans contrainte, sans obstacle de la part des gouvernements humains, on avait le système de la liberté naturelle. Si l'on considérait la sphère légitime tracée à chacun pour assurer la coexistence de tous on avait le système du droit naturel; et si l'on considérait le résultat du concours de toutes ces énergies, on avait le S3'stème de l'ordre social naturel. Comme ce dernier terme exprime mieux le point de vue sociologique, c'est celui que je préfère

Grotius avait déposé dans la science la conception d'une nature humaine sociable et raisonnable: le droit naturel exprimait les relations de convenance avec ce tpye de l'humanité. Grotius rénova, pour les philosophes du XVIIIe siècle, la

chaîne des temps en ressaisissant les antiques conceptions du droit naturel de la philosophie stoïcienne et des jurisconsultes romains.

Dans toutes les grandes classes de phénomènes sociaux, on voit reparaître cette conception d'une nature humaine abstraite et immuable. Hume, s'efforçant d'expliquer l'histoire naturelle ''es religions, ne recherche pas comment leur développement s'est effectivement produit, mais comment il a pu ne produire par le jeu de causes naturelles. Il suppose des créatures humaines abandonnées au développement naturel de leurs facultés, et déduit la loi de succession d»s états religieux de la connaissance de la nature de l'homme. Cet ordre naturel de succession domine, aux yeux de Hume, l'ordre historique.

C'est par l'emploi de la même méthode que Quesnay s'élève à la conception d"un ordre naturel. Il y a un certain ordre de succession des phénomènes physiques qui est le plus propre à assurer la multiplication des biens matériels qui pourvoient à la subsistance des hommes réunis en société, il y a certaines conditions morales dans lesquelles les tendances dirigeantes de la volonté humaine s'harmoniseront le plus parfaitement avec les lois physiques. Il y a donc, aux yeux de Quesnay, un enchaînement naturel des lois morales et physiques le plus propre à assurer l'abondance et la juste distribution des richesses. C'est cette coordination qui constitue la partie essentielle de l'œuvre de Quesnay, C'est cet enchaînement de lois qui forme la base du gouvernement le plus parfait, qui n'est autre que celui de la nature ; c'est l'archétype des gouvernements qui domine toutes les constructions artificielles des hommes.

Tous les travaux du maître, et ceux des disciples, surtout de Lemercier de la .Rivière dans son Ordre naturel des sociétés politiques, de Letrosne dans son Ordre social, ne sont que l'illustration de ces principes.

C'est bien aussi l'idée maîtresse d'Adam Smith. « Le Grand

objet, l'objet dirigeant de ses spéculations, a dit Dugald Stewart, est de démontrer que la nature a pourvu, par les principes qu'elle a déposés dans l'esprit humain, et dans les circonstances du monde extérieur à l'homme, à une augmentation graduelle et progressive des moyens de la richesse nationale, et de démontrer que les moyens les plus efficaces de conduire un peuple à la grandeur est de maintenir cet ordre des choses que la Nature a fixé >.

C'est presqu'exactement le langage des Physiocrates. Les témoignages d'Adam Smith lui-même ne nous manqueront pas d'ailleurs. A la fin du livre IV de l'Essai sur les Richesses, après avoir soumis à une longue critique le système mercantile et les systèmes agricoles, réclamant une intervention systématique de l'Etat, il conclut dans ces termes : « Ainsi, en écartant entièrement tous ces systèmes, ou de préférence ou d'entraves, le système simple et facile de la liberté naturelle vient se présenter de lui-même et se trouve tout établi. Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter où il lui plaît son industrie et son capital, concurremment avec ceux de tout autre homme ou de tonte autre classe d'hommes. Le souverain se trouve entièrement débarrassé d'une charge qu'il ne pourrait essayer de remplir sans s'exposer infailliblement à se voir sans cesse trompé de mill manières, et pour l'accomplissement convenable de laquelle il n'y a aucune sagesse humaine ou connaissance qui puisse suffire, la charge d'être le surintendant de l'industrie des particuliers et de la diriger vers les emplois les mieux assortis à l'intérêt général de la société » .

Ce passage montre que Smith concevait, lui aussi, un ordre social naturel de la Richesse, antérieur et supérieur aux institutions artificielles des hommes. La conservation indéfinie de cet ordre impliquait, dans sa pensée, la constitution d'un véritable Droit tiaturel, et c'est pour cela qu'il assigne pour devoir

à l'Etat, clans la suite de l'extrait que je viens de citer, d'établir une administration exacte de la justice, d'assurer Ja coexistence des membres de la communauté clans une égale liberté. Cependant, c'est dans la conception des rapports du Droit avec les phénomènes économiques que nous surprendrons une différence nouvelle entre la doctrine de Smith et la Physiocratie.

Quesnay, nous l'avons vu antérieurement, sous le nom de Droit naturel. recherchait les conditions sociales les plus favorables possiules au développement de la Puissance productrice de l'individu: le Droit, c'estle facteur sociologique qui s'adapte aux tendances psychologiques de l'homme, et communique à son activité économique le plus haut degré l'énergie et de constance. Quesnay le voyait sous une forme abstraite, invariable. Puissant idéaliste et métaphysicien, il avait projeté son idéal juridique dans l'absolu, et toutes les formes historiques du Droit ne pouvaient être à ses yeux que des formes nega dès lors qu'elles s'éloignaient de sa conception invariable. Adam Smith, lui aussi, fut préoccupé toute sa vie de ce qu'il appelait la Jurisprudence naturelle. On le voit dans sa Théorie des sentiments moraux; il y regrette, par exemple, que les juristes n'aient pas recherché les règles de la justice, indé] damment de toute institution positive : « on pouvait, dit-d, espérer que leurs raisonnements les conduiraient à former un système de Jurisprudence naturelle ou une théorie des principes généraux qui doivent servir de base aux lois de toutes les nations ». Grotius lui paraît être le premier qui ait tenté de former un système des principes qui doivent se trou les lois de toutes les nations et leur servir de fondement. Il parle de la jurisprudence naturelle comme de la pins importante peut-être de toutes les sciences, mais comme la moins cultivée. (T. II, p. 16.) Et c'est en terminant le chapitre auquel j'emprunte ces citations qu'il annonce le fameux ouvrage sur les principes généraux des lois, dont une partie seulement a paru.

Cependant., d'accord, à n'en point douter, avec Quesnay pour reconnaître que le règne du Droit naturel serait le plus favorable au plein épanouissement de la puissance productive des nations, Adam Srritli est frappé, dans ses vastes recherches historiques, de la persistance dei énergies morales individuelles à travers les formes las plus variabie* du Droit. Un passage profond de la Richesse des nations va nous montrer dans quelle mesure il se détache de la Physiocratie et comment il assouplit la rigueur du système de6 Economistes fonçais. Dans le chapitre qu'il consacre aux systèmes agricoles et surtout à la Physiociatie, il condamne- \es médecins spéculatifs qui s'imaginent que le corps humain ne peut se maintenir sous un régime précis de dicte, et d'exercice. « Le corps humain, cependant, ditil. conserve au moins toutes les apparences de la santé sous une immense multitude de régimes divers ». (T. II, 82Î-22. « M. Quesnay, qui était médecin, et médecin très spéculatif. paraît s'être figuré que le corps politique ne pourrait fleurir et prospérer que sous un certain régime précis, le régime exact de la parfaite liberté et de la parfaite justice. Il s'a pas cor sidéré, à ce qu'il semble, que dans le corps politique l'effort naturel que fait sans cesse chaque individu pour améliorer son sort, est un principe de conservation capable de prévenir et de corrige: à beaucoup d'égards les mauvais effets d'une économie partiale et même, jusqu'à un certain point, oppressive ». Et il ajoute : « une telle économie, bien qu'elle retarde, sans contredit, plus ou moins les progrès naturels d'une nation vers la richesse et la prospérité, n'est pourtant pas toujours capable d'en arrêter totalement le cours, et encore moins de leur faire prendre une marche rétrograde > .

On trouve, dans l'Essai sur la richesse, de nombreuses illustrations de cette thèse que la justice absolue n'est pas indispensable à une évolution progressive. Dans le chapitre du livre II sur l'accumulation du capital, il établit que le capital de presque toutes les nations civilisées a, dans le cours des

derniers si jssaireinent augmenté par la conduite des

individus et en dépit des fautes de Gouvernements, dans les temps où elles ont joui de quelque paix et de quelque tranquillité il compare, par exemple, l'Angleterre à trois époques différentes : à L'avènement d'Elisabeth, à la Restauration sous Charles II et à l'époque où il a écrit; de siècle en siècle, la culture des terres s'est améliorée, et il en résulte que le capital s'est accumulé puisqu'il est la condition même de ces améliorations. Cependant, les perturbations gouvernementales ont troublé dans une mesure énorme l'action progressive de l'individu sans pouvoir la faire disparaître.

C'est ainsi qu'Adam Smith, sans écarter aucunement un Droit idéal qu'il poursuivit toute sa vie, admet que le Droit positif peut osciller avec des amplitudes variables, même considérables, autour du Droit naturel, sans paralyser complètement le progrès de la prospérité. Par là même, l'histoire cessait d'être le tableau d'une longue décadence, comme l'avait conçu Dupont de Nemours, par exemple, depuis le temps où le Droit naturel, au sortir d'une période édénique, fut méconnu par les hommes. L*histoire. désormais, présentera un élément organique qui évoluera plus ou moins lentement, sans doute, suivant les degrés de justice des gouvernements humains.

Cet élément organique sera emprunté à la nature morale de Yhomme individuel.

§ 3. — La Psychologie économique, la. méthode, la conception' des lois naturelles.

Nous parvenons ainsi à assigner à chacun de ces deux grands hommes un rôle défini dans l'élaboration de la théorie de l'ordre économique naturel ; Quesnay en fut surtoutle jurisconsulte, Adam Smith en fut surtout le psychologue. Quesnay considère ce que la société consacre et maintient : le Droit; Adam Smith, ce qu'apporte l'individu : les tendances

spontanées de sa nature dans le domaine de la richesse. Qu'Adam Smith ait suivi, avec Dupont de Nemours, les leçons de Qnesnay, il n'importe; son originalité de penser est indéniable: l'ordre naturel des sociétés humaines se ramène, avant tout, dans son œuvre, à la projection dans la société de la psychologie individuelle; de même qu'il est avant tout, pour Quesnay. le Magnum Carmen legis, le grand poème du Droit. Adam Smith a constaté chez tout homme sain d'esprit une tendance à améliorer son sort qui prédomine à la longue, dit-il, dans le cours de sa vie. Il admet que les hommes ont en moyenne, dès lors, une suffisante connaissance de leurs besoins, des moyens de les satisfaire, de prévoir les conséquences des actes accomplis en vue de cette satisfaction, qu'ils ont une prévoyance suffisante pour subordonner le désir de satisfaire immédiatement leurs passions à celui de retarder leurs jouissances, et qu'ils veulent agir dans un sens conforme à leur véritable intérêt.

Cette tendance de l'homme individuel à améliorer son sort, Smith va la détacher, d'abord, de toutes les tendances sympathiques de l'homme: il fera abstraction de la bienveilance, de l'affection mutuelle, au moins comme fondements d'une société économique. L'homme abstrait qu'il conçoit comme moteur des phénomènes économques n'est animé que par l'intérêt.

« La société peut subsister, dit-il dans la théorie des sentiments moraux (p. 97), entre les hommes, comme elle subsiste entre les marchands par le sentiment de son utilité, sans aucun lien d'affection : bien que. alors, aucun homme ne tienne à un autre par des devoirs ou par les nœuds de la gratitude, la société peut encore se soutenir à l'aide de l'échange intéressé des secours mutuels, auxquels on a assigné une valeur convenue. >

Il reprend la même idée dans la Richesse des nations (p. 19j : < l'homme, dit-il, a presque continuellement besoin des services de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance.il est bien plus sûr de réussir s'il s'adresse à leur intérêt personnel, et s'il leur persuade que

leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque. Le sens de la proposition est ce-i : Donnez-moi ce dont j'ai besoin et vous aurez ce dont vous avez besoin vousmême. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'Us apportent à leurs intérêts. »

Cet homme ainsi conçu, Srtiith le retrouve partout, à toutes les époques, dans tous les milieux. comme enfoui sous l'homme réel des différentes civilisations, et c'est lui qu'il considère huis son œuvre ; ni le milieu physique, ni la race, ni le <1 de développement historique n'en altèrent essentiellement la nature. C'est le môme homme qui parcourt toute l'évolution historique d'un peuple. Adam Smith parle, à différentes reprises, de l'effort uniforme, invariable, universel, constant, de cet homme typique « Ce principe qui porte à dépenser l'emporte

dans presque tous les hommes en certaines occasions

Cependant, dans la plupart des hommes, en prenant tout, le cours de leur vi»', il semble que le principe qui porte à l'économie, non seulement prévaut à la longue, m^is prévaut avec

force. »

« Cet effort constant, uniforme, jamais interrompu, de tout individu, pour améliorer son sort, ce principe qui est la soi primitive de l'opulence publique et nationale, aussi bien que de l'opulence privée » (T. 1 428-429).

Il y a ainsi une cause morale invariable de tous les phénomènes économiques qui tend à opérer dans un ordre, avec une constance, avec une intensité, toujours les mêmes.

Buckle a donc raison de dire que Smith a, dans ses deux grandes œuvres, étudié séparément les deux aspects de la nature hutiicine : l'aspect égoïste, l'aspect sympathique ou altruiste.

Cependant, l'action progressive de ce principe moral abstrait de l'égoïsme exige un minimum de justice sociale. Si éloignées

qua les formes historiques du droit puissent être du droit naturel idéal, encore faut-il qu'elles offrent quelque sécurité, quelque garantie au travailleur. L'homme qui ne rencontrera aucune garantie dans la société ne fera aucun effort pour améliorer ses conditions d'existence, et cet effort sera d'autant plus énergiqne que chacun seia mieux assuré de jouir du fruit de son activité. Smith rappelle, par exemple, que l'expérience de tous les temps et de toutes les nations s'accorde pour démontrer que l'ouvrage fait par des esclaves est au bout du compte le plus cher de tous. « Tout travail, dit-il, au-delà de ce qui suffit pour acheter sa subsistance ne peut lui être arraché que par la contrainte et non par aucune considération de son intérêt personnel. »

Ailleurs il dit encore : « les hommes qui se sentent privés de tout moyen de se défendre se contentent naturellement de la simple subsistance, parce que ce qu'ils pourraient gagner de plus ne servirait qu'à tenter la rapacité de leurs injustes oppresseurs. Quand ils sont, au contraire, assurés de jouir des traits de leur industrie, ils s'efforcent d'améliorer leur sort... »

Entre ces limites extrêmes sera compris tout le Droit historique compatible, d'après Adam Smith, avec l'opération de cette cause morale de tous les progrès économiques des nations.

Déjà, en ce point de notre étude historique, vous comprendiez pourquoi, apr es Adam Smith, la science économique se constituera comme science des richesses, nettement détachée de l'ensemble de la sociologie à laquelle les physiocrates l'avaient indissolublement unie. C'est que les phénomènes économiques, ayant leur cause propre, particulièrement psychologique, peuvent être étudiés et expliqués indépendamment des vaiiations de la législation qui en modifie et en altère plus ou moins la manifestation.

Comment l'ordre social dérive-t-il maintenant de toutes les activités individuelles se manifestant dans des conditions plus ou moins parfaites de justice V

Toutes ces invidualités humaines sont considérées par Adam Smith comme agissant chacune isolément, en obéissant aux lois de leur propre nature. Sans aucun concert préalable, elles réalisent cependant une coopération intime, une organisation naturelle de toutes les parties du corps social, une convergence constante vers un résultat commun : la vie de l'ensemble.

C'est que, pour Smith, comme pour Quesnay, les tendances invariables dont il anime les individus ne sont que le rayonnement de la volonté divine. L'ordre social fait partie d'un plan supérieur, et la nature immuable qui se dissimule dans le drame de l'histoire n'est que l'interprète inflexible de la Providence.

« Parlant, par exemple, de l'application donnée aux capitaux productifs, Smith dit : « En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, l'individu ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté, et, en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain : en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par uno main invisible pour remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions (T. II 35). L'individu réalise ainsi le bien collectif en poursuivant uniquement son intérêt propre. L'idée philosophique prédominante, dans l'œuvre de Smith, est celle d'une harmonie préétablie par Dieu entre l'intérêt individuel et l'intérêt commun. L'ordre social est, grâce à l'intervention divine, l'œuvre inconsciente d'une multitude d'individus qui n'ont besoin ni de s'entendre ni de se connaître pour accomplir cette fin extraordinaire.

!Nous voyons parla que la science économique, avec Adam Smith comme avec Quesnay, reste enchaînée à la théologie. C'est dans la théologie naturelle d'Adam Smith qu'il faut aussi chercher l'unité suprême de son œuvre. De même que Buckle a marqué l'unité de la nature humaine étudiée successivement dans la Théorie des sentiments moraux sous son aspect

altruiste et, dans V Essai sur la richesse, sons son aspect égoïste, de même que M. Delatour a montré que Smith a poursuivi la démonstration que tout tend à l'harmonie des intérêts dans le domaine moral par la sympathie, dans le domaine matériel par J'intérêt bien éclairé, de même il nous faut, avec Cliffe Leslie, remonter plus haut dans le domaine de l'absolu pour rechercher le secret de cette harmonie naturelle et spontanée. La science du XVIIIe siècle, toute pénétrée encore de métaphysique, ne s'était pas détachée non plus de la théologie, et la direction, la gravitation constante de l'intérêt individuel vers l'intérêt collectif, la doctrine du laisser faire qui n'en était que l'exposition pratique, la reconstitution de la société sur la base de la liberté illimitée, tout se rattachait à un plan divin.

Il faut juger ces doctrines, comme celle des physiocrates, non au point de vue de notre siècle, mais à celui du siècle passé. L'esprit humain, au XVIII3 siècle, cherchait un appui indestructible contre les entreprises arbitraires des gouvernements. Il le trouva sous des formes diverses dans un code invariable de la nature. C'est en se reportant vers un ordre immuable préexistant, et supérieur à toutes les institutions politiques, qu'ils assuraient à la liberté de l'individu un fondement stable ; et par là même, en dégageant la liberté individuelle de toutes 1 es entraves de la servitude, des privilèges,des corporations, et en communiquant à l'homme, au plus haut degré possible,l'impulsion de son intérêt personnel débarrassé de tout obstacle, ils réussissaient aussi à donner au travail humain Je plus haut degré d'énergie et d'efficacité. Or, ce sont là, vous le verrez tout à l'heure, les préoccupations qui formaient, selon la belle expression de Ricc&Salemo, les propyle'es de la doctrine d'Adam Smith. Son système, a dit encore Kautz, est le porteur des l'éformes économiques de la Révolution. Il l'est, sans doute, mais inséparable en cela de la physiocratie.

Cette prédominence de l'individualisme est encore en relation avec les recherches du XVIIIe siècle sur la natur e

humaine. Condillac. comme les physiocrates, associé comme

eux à Adam Smith dans là constitution de la science, place à la hase de tout l'édifice .sociologique la tendance de l'fi rechercher lé bonheur et a fuir la peine; et c'est cet aspect de la nature humaine qui sert de tbhdemeht exclusif à là Rkl tfél iiutiohs.

Cette tendance individualiste et intéressée trouvait tiri cdrrectif dâh§ la cHiiceptioli abstraite et invariable de l'homme même, car c'est elle qdii s'associe aux idées d'égalité, aux tendances cosmopolites du XVIIIe stëtfié"; êilefeti trouvait tin antre dans cette liarinOiiië providentielle des intérêts qu'Adarrt Smith, comme les {physiocrates, avait affirmée, plaçant comme eux derrière le code de la ftaturë; ht législation idéale, Une divinité bienfaisante qui règle les destinées de l'humanité.

Cette conception d'Adam Smith s';idaptait aux ooiiditions fondamentales dii broblème économique, tfelqde le XVIIIe siècle se le posait : dégager et porter au plus haut degré toutes les énergies productrices. Mais? le XIX* siècle, lui aussi, à une œuvre incomparable à accomplir. Les faits lui ont révélé les conséquences trop sodveht fatales de cette hypotlièsh d'une direction harmonique des intérêts livrés à eux-niêmes dàhs Veà conditions historiques modernes de nos sociétés industrielles. Le problème de là répartition des richesses a surgi, et la science subit une trànstonnatibri salutaire.

Toutes les gf .itroverses scientifiques modernes

s'agitent iiutodr du nom de Smith. Il èh est ainsi de là question de méthode. Quelle a été 18 méthode d'Adam Smith'? Buckle soutient qu'il appartient à la méthode déductive, et il a raison ; mais Cliffe Leslië. dans son' adihiràble étude sur Smith, dit que celdi-ci combina cette méthode avec la méthode inductive, et c'est la vérité. Smith considère là cause générale des phéiibmèries éeëfibimqtiëi comme cbnhiiê; elle 1U1 est donnée par l'observation directe de l'Individu dans le Cours de sa vie. Cette cause étant ùtie donnée dé la science sociale, empruntée

à la psychologie individuelle, Smith en déduit a priori les manifestations dans l'ordre économique : l'homme, pendant tout le cours de sa vie, tend à améliorer son sort : voilà la donnée; il en déduira tout l'enchaînement des phénomènes économiques; et en cela, Adam Smith, fidèle au génie écossais applique le méthode déductive, comme nous avons vu David Hume reconstruire a priori toute l'évolution religieuse.

Mais ce n'est là qu'un aspect de son œuvre : cet enchaînement de phénomènes déduits à priori, il en recherchera la justification dans l'histoire même; il interrogera les événements réels de l'histoire économique des nations à différentes époques l'ordre réel dans lequel ils se sont effectivement succédé lui fournira la preuve directe ou indirecte a contrario. Par exemple, il déduit a priori de la tendance universelle de l'homme à améliorer son sort qu'il sera porté, dans l'ordre social économique, à épargner une partie d'autres richesses et accroître par là, soit directement, soit par des échanges, son tien-être. Telle est la déduction a priori, tel est l'ordre naturel. L'ordre réel, la succession effective des phénomènes, il la cherchera dans les faits) il comparera l'état économique de l'Angleterre à des époques différentes : de siècle en siècle, il constatera que la culture des terres et les manufactures se sont améliorées ; c'est donc que le capital n'a pas cessé d'être accumulé, car, sans accumulation de capital, il n'est pas de progrès économique possible; c'est donc, enfin, que le principe d'action des phénomènes économiques s'est manifesté à ces diverses époques, malgré la multiplicité des circonstances qui ont pu le troubler ou en affecter l'énergie. Voilà la méthode inductive appelée à vérifier les déductions a priori. L'exemple que je vous donne est une admirable application de la méthode inductive de concordance. Toutes ces phases historiques, observées comparativement par Smith, ont, à travers la diversité extrême des condition» d'existence et des garanties politiques, une circonstance commune en laquelle elles concordent : l'opération de l'intérêt personnel.

Voici un autre exemple : du principe de la nature humaine, auquel Smith fait remonter tous les phénomènes économiques, il déduit que, livré absolument à lui-même, agissant sans obtacle, l'homme guidé par son intérêt, non seulement accumule le capital, mais lui cherche l'emploi le plus productif , réalisant en cela son avantage et celui de la nation à la fois. Tout le livre IV de l'œuvre est consacré à la preuve a contrario de cette thèse déduite a priori. 11 est, en effet, coi isacré au système mercantile et au système agricole dans lesquels le Gouvernement, soit en dirigeant les capitaux vers certains emplois, soit en entravant leur application spontanée à certains emplois, apporte des obstacles à ce que Smith considère comme le cours naturel des phénomènes. L'étude comparative des entraves à l'importation ou des faveurs à l'exportation, des traités du commerce et du système colonial, tels que les concevaient les partisans du système mercantile, des faveurs accordées à l'agriculture dans les systèmes agricoles, très rares d'ailleurs, ne sont qu'une application de la méthode inductive à l'histoire. Et c'est de l'étude des faits historiques qu'il infère directement que tout système de politique économique qui tend à donner la préférence à l'agriculture sur tous les autres emplois des capitaux aboutit à décourager l'agriculture elle-même, cv^tà-dire à un résultat opposé à celui que le législateur poursuivait. De même, tout système de politique économique qui, comme le système mercantile, tend à encourager les manufactures ou le commerce étranger de préférence à l'agriculture, empêche une certaine partie du capital social d'aller soutenir une espèce d'industrie plus avantageuse. De là, ia conclusion de Smith, qui n'est que la justification delà chèse déduite a priori : à savoir, comme il ledit, queZe système s impie et facile de la liberté' naturelle vient se présemer de lui-même comme solution. Et ce système n'est autre, comme il le répète lui-même à la fin du L. IV, que celui de la pleine liberté pour l'homme de suivre la route que lui montre son intérêt et de porter où il lui plaît son industrie et son capital.

C'est ainsi que, partout, Adam Smith combine deux modes do rechercher la vérité. Il déduit, d'abord, de certaines prémisses empruntées à la psychologie individuelle et à la théologie naturelle, une conception abstraite d'un ordre naturel des sociétés humaines ; en cela, il agit comme le fondateur de la science, l'immortel Quesna3T,et c'est pourquoi il doit être compris dans les théoriciens de l'ordre naturel. Mais il ne s'arrête pas là: cette conception abstraite de l'ordre, il tente de la vérifier dans l'histoire, à l'aide des procédés de méthode les plus vigoureux de son siècle ; en cela, il va bien au-delà de la physiocratie et et il prépare une ère nouvelle de la science, celle dans laquelle nous sommes entrés aujourd'hui, et où c'est la méthode induetivc appliquée directement aux faits sociaux qui prend le premier pas, et où les déductions de la psychologie individuelle ne vient que vérifier les résultats de l'observation directe. Dans ses admirables illustrations historiques, Adam Smith suivait, comme l'a établi Cliffe Leslie, la trace et cédait à l'influence de l'admirable Montesquieu; et nous comprenons fort bien que le moniteur universel ait annoncé, en 1789, un commentaire de Smith sur Montesquieu.

C'est ainsi qu'au point de vue de la méthode, Smith ocoupe dans la science une place que Xicholson a remarquablement définie, après Leslie (Introd.p.8.); elJe est analogue à celle que Locke occupe dans la philosophie. Locke, lui aussi, à présenté la combinaison de Va priori et de Va posteriori dans ses raisonnements. Les successeurs de Locke, ne pouvant ou ne voulant prolonger 1" association de ces deux méthodes, ont développé les écoles antagoniques de la philosophie transcendentale et de la psychologie empirique, et leur réconciliation fut le grand problème que Kant se posa. Ainsi Smith a déroulé, pour ainsi dire, une double lignée: parmi ses héritiers, les uns, comme Ricardo,se sent attachés surtout à ses déductions hypothétiques; les autres, comme Sismondi ou Carey, ont poursuivi la direction inductive. L'antagonisme qui s'est prolongé jusqa'au

jourd'hui doit aboutir à la subordination définitive de la méï liode déductive ;'t l'induction .statistique et historique.

Nous sommes aussi en état de comprendre plus complètement qu'avec les pbysiocratës, la notion des lois natarelks d'à; nés les fondateurs de la science.

Elle a un lien intime avec la métbode même: déductiviste avant tout, Adam Smith, comme les physiocrates, est remonté directement aux causes générales de tous les phénomènes économiques, qu'il a empruntées à ]a physiologie individuelle. Parmi les tendances, les sentiments qui animent l'homme, il a considéré celui qui lui a paru prépondérant, et c'est ainsi que l'intérêt personnel est devenu le moteur de toute l'activité économique. La loi naturelle économique, ce sera le rapport constant et uniforme entre cette énergie morale et les phénomènes économiques dontelle est la cause ultime. Elle exprime l'ordre régulier et constant selon lequel cette puissance morale tend à se manisfester dans le domaine des faits économiques. La loi est conçue comme naturelle, en tant qu'elle exprime la direction normale de cette force morale, en faisant abstraction de toutes les circonstances qui peuvent en troubler l'opération. Adam Smith, pour dégager cette notion, a procédé comme les physiciens dans l'étude des lois de la pesanteur: l'hypothèse du pendule simple, par exemple, est celle d'un point matériel soumis à une sev,le force: la pesanteur, et c'est pour cela qu'on le suppose suspendu à un fil inextensible, sans frottement, sans résistance de l'air. Les lois du pendule simple expriment les rapports de ses oscillations dans ces conditions hypothétiques. C'est la véritable signification des lois naturelles, comme Smith et les plrysiocrates les concevaient ; ce sont de véritables lois phjsiques, exprimant l'ordre des opérations d'une force simple, comme l'intérêt personnel, sorte de gravitation morale. L'analogie est d'autant plus saisissante que Smith considère cette tendance rectrice de l'homme comme universelle, uniforme, invariable, commune à toutes les époques, à

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tous les milieux, et dont ni la race, ni les antécédents historiques n'altèrent l'essence. C'est dans ce sens que la tin naturelle est génératrice de l'ordre naturel, et qu'elle est un élément d'un plan providentiel.

Cette théorie des lois naturelles servira de fondement aux règles de conduite des gouvernements, et le principe du laisser faire n'en sera qu'une déduction rigoureuse.

Cependant, ces lois naturelles n'apparaissent que comme exprimant l'opération des causes économiques, abstraction faite de toutes les circonstances qui peuvent la troubler et qui la troubleront dans la réalité. Les progrès de la science mettront successivement en pleine lumière l'influence de ces puissants modificateurs: le temps et le milieu. Mais, déjà, les admirables investigations historiques d'Adam Smith nous montrent les lois naturelles accompagnées des circonstances qui en altèrent l'opération; le génie, à la fois inductif et déductif de Smith, le soustrait à la fascination absolue de ses propres conceptions abstraites, qui exerceront, nous le verrons par la suite, une influence redoutable sur ses successeurs immédiats.

Nous retrouverons bientôt des exemples importants de ces perturbations des lois naturelles. Rappelons ici quelques pages précieuses d'Adam Smith, qui sont un vrai fragment de son histoire inachevée du droit: il y montre comment cette tendance de l'homme à améliorer son sort, paralysée d'abord par l'institution historique de l'esclavage, comme nous l'avons vu tout à l'heure, s'est dégagée peu à peu, à mesure que les institutions civiles se sont améliorées et que le travailleur a pu jouir d'une partie de l'excédant de son produit au-delà de sa subsistance. Il marque la révolution qui mit fin au servage en Europe, comme caractérisée par un accroissement de productivité du travail du cultivateur, pour qu'il pût jouir d'une partie du fruit de ses améliorations au sol. Le métayage est, par là, plus productif que le servage, parce que le métayer, ayant une part fixe,la moitié du produit, est intéressé à élever

ce produit ; mais il est inférieur au fermage à rente fixe, parce que celui-ci assure au fermier la jouissance des améliorations qu'il a faites, pourvu que la durée du bail soit assez grande. Le fermage, à son tour, est inférieur au faire valoir direct parce que cette durée des baux est en général incertaine, et que l'histoire de l'Europe révèle qu'elle a été, à peu près partout, arbitrairement limitée.

Nulle part, peut-être, dans Smith, on ne voit mieux à combien de causes perturbatrices les lois déduites de quelques faits généraux viennent se heurter dans le monde réel, et comment la tendance conçue a priori ne se rapproche de l'expression abstraite de la loi naturelle qu'à mesure que s'éliminent ces circonstances historiques.

§ 4. — Plan général de l'Essai sur la Richesse des Nations

Nous sommes maintenant, je pense, en état d'aborder l'examen de l'œuvre de Smith elle-même. L'Essai sur la nature et les causes de la Richesse des Nations n'a pas les caractères de l'un de nos traités modernes d'Economie politique. On n'a pas manqué de relever souvent, M. Rogers lui-même, les défauts, apparents du moins, que cet ouvrage présente, et l'un des plus récents historiens de la science, L. Cossa, les résume en ces ternies : « les définitions y sont rares et pour ainsi dire évitées avec soin ; la langue est populaire plutôt que scientifique; aucun ordre systématique: des digressions intéressantes d'ordre historique, statistique, politique, mais superflues et étrangères au sujet, manque d'harmonie et de proportions, qui sont les conditions les plus nécessaires à l'exposition scientifique. »

De tous ces reproches, le plus grave est celui qui s'applique au plan même de l'ouvrage. Manque-t-il donc, à ce point, d'unité? ou n'est-il pas plus vrai de dire, avec Ingram: « ce livre

n'est pas coulé dans un moule rigide, il n'y est point fait parade de divisions systématiques et de subdivisions ; et c'est là sans doute ce qui le recommande aux yeux du inonde et aux hommes d'affaires, pour l'instruction desquels il fut au moins primitivement conçu; niais, comme corps d'exposition, il a l'unité réelle et persistante qui résulte d'un mode homogène de penser jusqu'au bout, et l'absence générale de ces contradictions qui résultent d'une imparfaite digestion du sujet. »

C'est bien là qu'il faut chercher l'unité même de l'œuvre, et le lien profond qui unit toutes les parties est dans cette conception d'un ordre naturel rattachée à une cause psychologique et à la théologie, et qui, chose intéressante, loin d'être dogmatiquement exposée et mise en relief, comme dans les œuvres physiocratiques, se dissimule sous la vaste végétation des analyses pénétrantes et des développements statistiques et historiques, bien qu'il la supporte toujours et partout. Adam Smith s'est d'ailleurs lui-même chargé d'exposer le plan de son ouvrage, et il importe, avant tout, de vérifier si ce plan manque d'unité, comme on est trop porté à l'admettre.

L'objet même de l'œuvre, c'est la richesse, qu'il étudiera dans sa natureet dans ses causes et auxquelles il consacre cinq livres d'inégale étendue Le premier se rapporta aux causes qui ont perfectionné les facultés productives du travail et à l'ordre suivant lequel ses produits se distribuent naturellement dans les différentes classes du peuple.

Le second se rapporte à la nature des fonds, à l'accumulation et à l'emploi du capital, le mot fonds embrassant à la fois les richesses destinées à la consommation personnelle et improductive,le capital fixe et le capital circulant au sens moderne, et la monnaie. Le troisième est consacré à l'allure différente des progrès de l'opulence chez différentes nations. Le quatrième, à l'examen critique des systèmes d'économie politique. Le cinquième, enfin, au revenu du souverain ou de la république, et comprend, outre l'étude du revenu public, celle des dépenses à charge de l'Etat.

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Tel est le cadre général de l'ouvrage; mais il faut descendre dans l'examen de son plan, tel que Smith lui-même l'a refo Dès le début, il a tenu à marquer l'un de^ caractères principaux qui distinguent son œuvre de celle des pliysiocrates et de l'école mercantile et qui a permis de transporter plus tard dans l'histoire de la science cette succession de systèmes : le système mercantile, le système physiocratique, le système industriel ou d'Adam Smith, classification dont j'ai montré Pinperfeetioû,maiB qui marque cependant le caractère différentiel, important à relever ici. La richesse, dont Smith ne donne pas la définition, c'sst visiblement l'ensemble des biens matériels propres à satisfaire nos besoins et qui présentent une valeur échangeable -. il semble écarter les richesses naturelles et ne considérer que celles qui sont produites. Le travail deviendrait, pour lui, le facteur exclusif de la production, si l'on en juereait par ses premières lignes : le travail annurl d'une nation est le fond «primitif fui fournit àsa consommation annuelle toutes leschosr* nécessaires et commodes à la ine...»Le travail n'est à ses yeux, cependant, comme on le voit ailleurs, que l'un des facteurs primitifs et irréductibles de la production, la terre est l'autre ; le capital, facteur dérivé de leur combinaison, fixera à r- ou tour, d'après Smith même, les limites de la puissance productive du travail.

Dans cette sorte de déclaration de principe, il a voulu opposer la productivité du travail dans les manufactures, aussi bien que dans l'agriculture) à la productivité exclusive du travail agricole des Physiocrates, comme il a voulu opposer les biens consommables à la monnaie, dont les mercantilistes faisaient la richesse principale.

Nous pouvons, par ces seules explications sommaires, comprendre le titre de l'ouvrage. La nature des richesses vient d'être définie contre l'Ecole mercantile ; les causes seront toutes les circonstances qui affecteront la puissance productive du facteur de la production, sur lequel les individus, la société

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et l'Etat peuvent le plus puissamment agir : le travail. C'est surtout au législateur et à l'homme d'Etat qu'Adam Smith s'adresse. 11 s'agit de rechercher les circonstances qui assurent au peuple une subsistance abondante — à l'Etat, un reveuu suffisant pour accomplir les services publics. De là. deux divisions principales dans l'oeuvre : ies quatre premiers livres se rapportent à tout ce qui constitue et accroît le revenu de la masse de [a nation : le cinquième, au revenu de l'Etat et à ses dépenses. Le produit annuel est le fonds auquel puisent la masse de la nation et l'Etat. Ce produit satisfera, soit directement aux besoins de la consommation, soit indirectement, par l'échange avec d'autres pro luits. La grandeur absolue du produit, pourvoyant plus ou moins abondamment aux besoins, dépendra de deux ordres de circonstances fondamentales :

a) J-es circonstances qui affecteront la productivité du travail indépendamment du nombre des travailleurs, en accroissant son habileté, sa dextérité, >-m intelligence pratique. Ces causes, telle surtout que la division du travail, feront l'objet du 1er livre ; mais Smith y joindra ce qu'il n'indique pas dans son plan, la théorie de la valeur, dont le travail est la cause et la mesure à ses yeux, et toute celle de la Répartition des richesses qui embrasse les parties constituantes de la valeur du produit;

b) les circonstances qui affecteront le nombre absolu des producteurs, et la proport ion entre ce nombre et celui des non producteurs.

Ces circonstances sont deux : 1° la quantité du capital qui mettra le travail eu œuvre. Ce sera l'objet du 2e livre, dans lequel Smith étudiera la nature et les lois d'accumulation du capital, les différentes quantités de travail qu'il met en activité. Smith y comprendra J 'étude de la monnaie et celle du crédit, qui y supplée. Ce sera la matière du livre II.

2° la seconde circonstance qui affectera le nombre des producteurs, ce sera la direction donnée aux emplois du capital, soit dans l'agriculture, soit dans les arts manufacturiers, soit

dans le commerce. Ici, Smith étudie d"abord la conduite effective des nations dans le cours de l'histoire, suivant qu'elles l'ont prévaloir telle ou telle direction. C'est l'objet du .Ve livre.

A ces directions effectives données au capital et, par conséquent, à l'emploi plus ou moins productif du travail, se rattachent des systèmes économiques qui ont prévalu à certaines époques, et dont les effets sur l'Economie des peuples sont étudiés dans le livre IV.

Assurément, cet ouvrage,dont les parties ont des proportions si inégales ne présente pas la distribution que nous trouvons dans nos traités didactiques, et il est difficile d'admettre que la théorie de la valeur et celle de la répartition se trouvent intercalées dans la théorie de la production, entre la division du travail et l'analyse des capitaux productifs — que la théorie de la monnaie et celle du crédit se trouvent comprises, dans le livre consacré au capital.

Bien d'autres critiques peuvent être formulées, mais l'unité du plan dérive manifestement ici de l'enchaînement des causes de la richesse, que je viens de rassembler. L'œuvre même, dans sa distribution, présente, ce que l'on n'a pas bien remarqué, une partie statique, les livres I et II, embrassant les conditions de la richesse, indépendamment du mouvement historique des nations; xme partie dynamique, les livres III et IV, embrassant le mouvement effectif des nations.

L'unité de l'œuvre est plus manifeste encore si on en rattache toutes les parties à ce, principe moral d'action dont Smith a fait la cause essentielle de toute la sociologie économique.

§ 5. — Statique économique d'Adam Smith. — Fonctions. — La production et la division du travail.

Le revenu annuel de la nation, dont le revenu de l'Etat n'est qu'une partie, dépendra de deux circonstances fondamentales : de la productivité du travail d'une part, abstraction faite du

nombre des producteurs — de la proportion des travailleurs productifs, d'autre part, dans l'ensemble de la population; cette proportion de la population, appliquée aux travaux productifs, est subordonnée à la quantité du capital accumulé par la nation, et c'est ce qui mène Adam Smith à l'étude de la natui*e et de l'accumulation des capitaux. Mais ici, la puissance productive nedépenira pas seulement de la quantité absolue du capital, elle dépendra de la direction donnée à son emploi ; il recherchera, par suite, l'ordre suivant lequel les divers emplois du capital se classent naturellement, d'après leur productivité. Il interrogera alors l'histoire, il exposera les circonstances qui ont effectivement troublé cet enchaînement naturel, et les systèmes économiques qui ont exercé leur action exclusive et funeste sur la conduite des nations ; et, après leur critique, il reviendra à la justification de Yordre naturel. Telle est l'œuvre, dans son unité imposante, avec la combinaison des méthodes déductive et inductive qu'elle présente.

Adam Smith fait du travail le facteur principal de la puissance productrice ; les richesses sont,pour lui,toutes les choses nécessaires ou commodes à la vie, produites directement par le travail ou acquises par l'échange des produits du travail . Pour lui, comme pour Condillac, tout travail sera productif dès lors qu'il donnera une utilité nouvelle à la matière, une aptitude à satisfaire de nouveaux besoins de l'homme. Le travail des manufactures, bien qu'il se borne à apporter des changements de formes à la matière, sans accroître la quantité '. même de matière utilisée par l'homme, est productif au même titre que le travail agricole ou des mines, qui, chaque année, fait entrer dans la circulation sociale une quantité nouvelle de matière empruntée au milieu physique extérieur. En cela, il se sépare des Physiocrates dès le début, bien que la critique de la Physiocratie ne vienne qu'à la fin du IVe Livre.

Les Physiociates avaient observé que les industries extractives et la culture du aol, qu'ils embrassaient sous la commune

dénomination de travaux de la classe agricole, fournissaient à tous les membres de la communauté leur subsistance, et, à tous les travailleurs, les matériaux bruts sur lesquels ils exercent leur industrie. Le travail appliqué au sol produit donc, non seulement la subsistance des cultivateurs, mais quelque chose de plus, le produit net. qui servira à l'entretien de toutes les autres classes, alimentera en matières premières et subsistances toutes les industries manufacturières. Les physiocrates soutenaient, par là, que non seulement le travail des manufactures n'ajoutait rien à la masse de madère annuellement utilisée, mais qu'il n'ajoutait rien en propre à la valeur de la matière qu'ils recevaient de la classe agricole pour la transformer. La valeur additionnelle que recevait la matière première sortant des mains de la classe manufacturière n'était que l'équivalent de la valeur des subsistances consommées pendant le travail. Dès lors, la valeur total des richesses produites par une société donnée se ramenait à la somme des valeurs des matières brutes et des subsistances produites par la classe agricole : les transformations subies par ces subsistances et ces matières ne faisaient que transporter leur valeur originaire dans des formes nouvelles, sans y ajouter de valeur nouvelle.

Le travail des manufactures était donc, à un double titre, improductif, parce qu'il n'accroissait pas la quantité de matière et qu'il n'accroissait pas la valeur du produit de la Nation. Et la classe des manufacturiers, artisans, marchands, ne pouvait ajouter au revenu de la nation que par ses économies, ou en se privant de jouir d'une partie du fonds destiné à sa subsistance, alors que la classe agricole produisait quelque chose de plus que sa subsistance, le produit net.

Adam Smith, dans sa critique du système agricole des Phvsiocrates, (Liv. IV chap. IX) signale comme Yerreur capitale du système, cette thèse de la stérilité de la classe des artisans et manufacturiers. Il suffit que cette classe reproduise la valeur de sa propre consommation, comme les Physiocrates l'admet-

tent, pour qu'elle .soit productive, aux yeux 'l'Adam Smith. Nous n'appellerons pas .stérile. <lit Smith, un mariage qui ne reproduirait qu'un fils et une fille pour remplacer le père et la mère. Il admet,d'ailleurs,que la classe agricole, en reproduisant chaque année, outre sa subsistance, un produit net, est plus productive que la classe manufacturière La classe manufacturière est donc productive pour Smith. d'une part, parce qu'elle ajoute de l'utilité à. la matière en la transformant, bien qu'elle n'aagmente pas sa quantité; d'autre part,parca qu'elle conserve et transmet à la matière transformée par elle la valeur r en première main de la Adam Smith ne modifie

donc pas l'essence de la Doctrine physiocratique, il élargit simplement la notion de productivité du travail, au poinl incorporer le travail qui la valeur, et non plus seule-

ment celui qui l'ac ssi, gardera-t-il la terminologie du

travail stérile, travail non productif, mais « pour l'ap-

pliquer, comme nous le verrons, à la classe des travailleurs qui ne conservent pas la valeur parce qu'ils ne l'incorporent à aucun objet matériel vénal : tels sont les domestiques, les soldats, les savants mêmes, dont les travaux s'appliquent aux . non aux choses, et dont les services disparaissent à l'instant même où ils sont rendus. Ainsi évolue la science.par des degrés insensibles qui, à distance, apparaissent comme des Révolutions.

Smith avait raison de ne donner le caractère de productivité qu'aux travaux appliqués et incorporés aux objets matériels mais cette qualification négative d'improductifs, laissée par Smith aux travailleurs qui. sans incorporer leur travail à aucun objet, n'en sont pas moins d'une haute utilité sociale, fut assurément aussi funeste dans ses conséquences que celle des Physiocrates. Ce fut un grand mal de désigner par un ta négatif' toutes les fonctions non écOMûtniquCM ; c'était à la fois leur infliger un discrédit déplorable, et provoquer une réaction qui, commençant avec Say, se poursuivra avec Ch. Dunoyer,

et tendra à faire des travailleurs poductifs. au sens économique, de tous les travailleurs strictement utiles. Dans cette réaction, la sociologie tendra à s'incorporer à l'Economie Politique. Nous retrouverons plus tard cette extension de la productivité aux travaux immatériels opposés aux travaux appliqués à la matière, que Smith considérait comme seuls productifs, et avec raison.

C'est cette distinction entre les services personnels et les travaux des artisans,qui a permis à Smith d'étendre la notion de productivité k tous les travaux appliqués à la matière ; c'est ainsi que les manufactures coopèrent avec l'agriculture à la formation du Beverm annuel de la Nation : l'agriculteur arcroit la valeur en accroissant la quantité de matière ; l'artisan conserve la valeur en transformant la matière ; le serviteur, le professeur ou le fonctionnaire anéantissent la valeur en consommant la matière. Voilà le résumé de sa pensée.

En lui-même, le travail devient donc productif, aux yeux l'Adam Smith, alors qu'il ne l'était pas pour les Physiocrates. « L'homme par lui-même ne peut rien produire, disait Letrosne: il n'y a que le travail de la culture qui soit productif, parce qu'il s'exerce sur un fonds productif. > A la réalité, pour les Physiocrates, l'agent naturel seul était productit.

Condillac, comparant le travail humain et l'action des forces physiques, avait vu, d'un côté et de l'autre, que l'homme et ces forces ne faisaient autre chose qu'opérer des changements de formes dans la matière. Mais comme les forces delà nature sont mises en opération par le travail du cultivateur, il pensait que nous devons au travail humain toutes les productions.

Ce qui amena Adam Smith à considérer le travail comme le principal facteur de la production, c'est la conception qu'il se fit du rôle des agents naturels. A sesyeux.dans l'agriculture, la nature travaille avec l'homme; l'homme reproduit une valeur é^ale à sa consommation, ou au capital qui l'emploie

plus les profits du capital; la nature produit la rente, ce que les physiocrates appelaient le produit net. < Dans les manufactures, au contraire, la nature ne fait rien, dit-il, Id main de V homme fait tout: In th.em Nature âoes nothing, rnan does dll i. iliv. II et V, t. I, p. 456, et p. 149 de l'écl. angl.)

Ce fut Tune des plus profondes erreurs de Smith, relevée déjà par Mac Culloch en ces termes : « La puissance de l'eau et du vent qui mettent en mouvement nos machines, supportent hOs vaisseaux et les poussent sur la mer, la pression de l'atmosphère, de l'électricité, de la vapeur d'eau, qui nous permettent de construire les plus étonnantes machines, ne sont-ils pas des dons spontanés de la nature? » La science moderne notls révèle à chaque pas l'intervention effective et l'intervention possible des forces physico-chimiques dans la production1 manufacturière, ce qui est vrai surtout pour la chaleur, la lumière, l'électricité, l'affinité chimique.

Smith, en s'opposant à la physioCratié, resté encore cependant attaché à cette doctrine; mais, malgré ces lieiis visibles, Smith n'en avait pas moins interverti l'ordre d'impOftancë des facteurs essentiels de la production. Pour les physiocrates, c'était la nature; pour lui, ce sera l'homme. La préoccupation du travail humain deviendi a prépondérante dans son oeuvre : il sera non seulement ïa propriété la plus sacrée, là plus imprescriptible de l'homme, comme l'avait dit Turgot, mais la source principale de la richesse, le seul fondement durable de la grandeur économique, de la puissance, du biên-êtrë dôs nations.

Le développement intensif delà productivité' du travail, qu'il étudie d'abord dans le 1er livre, dérive surtout de sa division. C'est de la division du travail qUe dépend la plus grande partie de l'habileté, de l'adresse et de l'intelligence' avec laquelle le travail est appliqué.

Telle que la conçut Smith, c'est la répartition entre un nombre plus ou moins considérable d'individus, des" diverses opérations concourant à un résultat productif commun.

Les principaux effets de la divisiou du travail étaient connus dès l'antiquité. On savait, depuis Platon et Xénophon, et même depuis les Egyptiens, au témoignage d'Hérodote et de Diodore de Sicile, que la division du travail accroît la quantité et améliore la qualité du produit. Mais ce qui caractérise l'évolution de la science, c'est de dégager des rapports de plus en plus étendus entre ces phénomènes. C'est là qu'est le génie.

A.Ferguson (History of civil soeiety, 1767) avait admirablement entrevu le caractère organique de la division du travail, quand il parle de l'atelier comme d'une machiné dont les organes se composent d'hommes. (V. M. Block. Les progrès de la science économique depuis Adam Smith, t. 1, p. 438.)

Baudeau, trop oublié (Philosophie économique, 1771), avait étendu cette conception à l'ensemble des nations.

Turgot avait recherché les causes de la division du travail dans la multiplicité des besoins et la diversité des conditions du milieu physique, et il avait marqué l'influence que l'usage de la monnaie avait exercée sur elle. Néanmoins, l'analyse que nous donne Adam Smith reste Tune des parties impérissables de son œuvre. Il a montré la diversité de ses aspects dans la production sociale et comment elle est moins susceptible d'extension dans l'agriculture que dans les manufactures; il a rattaché à trois circonstances qui dérivent de son établissement l'accroissement de la puissance productrice : la plus grande habileté de l'ouvrier, l'épargne du temps pour passer d'une opération à l'autre, l'invention de machines et de procédés abrégeant le travail. Il a cependant omis la circonstance essentielle que Babbage a signalée: l'adaptation que la division du travail permet de réaliser, pour chaque travailleur, à sa fonction, d'après son degré de force et d'adresse. IgLa dépendance mutuelle que la division du travail détermine, la solidarité qui en résulte, ont été exposées aussi par Smith en traits éloquents. Wakefield a montré depuis, dans

son édition d'Adam Smith, que la division du travail n'est qu'une forme de la coopération : la coopération complexe opposée à la coopération simple, que Wakefield a le premier décrite en l'illustrant de nombreux exemples (Ed Wakefield Wealth of Nations, t. I, p. 26)).

Par ces diverses analyses, la société a été de mieux en mieux conçue comme un véritable organisme. Adam Smith a surtout vu l'individu dans la puissance que la division du travail lui donne ; ses successeurs l'ont vu, surtout, comme partie intégrante d'un groupe organisé qui acquiert une puissance croissante par une différenciation fonctionnelle. Frédéric List, dans sa réaction contre le cosmopolitisme et l'individualisme de Smith, appliquera cette conception organique surtout aux forces productrices de la nation. (Système national, 1. IL)

Smith recherche la cause de la division du travail dans un penchant qui porte l'homme à trafiquer, à faire des trocs ou des échanges d'une chose contre une autre. Cohn a justement montré comment ce penchant exige en fait, déjà une certaine diversité de produits. Ce n'est pas, aux yeux de Smith,un principe irréductible de la nature humaine, mais plutôt une tendance acquise par l'usage de la raison. C'est qu'en effet, par l'échange de son produit contre le produit d'un autre, l'individu peut satisfaire indirectement un besoin qu'il ne satisfera pas ou qu'il satisfera mal par sa propre industrie. Smith suppose une tribu dans laquelle un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d'adresse que les autres. Il échange ces objets avec ses compagnons contre du bétail et du gibier, et ne tarde pas à s':ipercevoir qu'il peut se procurer par là plus de bétail et de gibier que s'il allait lui-même à la chasse. Et ce qui est vrai pour cette industrie est vrai pour le constructeur de huttes, le forgeron, le tanneur. Une fois ces constatations faites, chacun «le ces hommes primitifs fera, par calcul, saprincipale occupation de l'ouvrage où il excelle, et c'es t

ainsi que la division du travail se fixe définitivement. A l'origine, elle apparaît comme résultant des aptitudes naturelles; mais ce qui différenciera de plus en plus les hommes, ce sera moins la nature, que l'habitude d'exercer des travaux divers, habitude que l'homme contredit par réflexion. Ainsi, Adam Smith donne une explication déductive de la Division du travail : en dernière analyse, il la déduit de cette tendance persistante de l'homme à améliorer son sort, et à acquérir la richesse avec le moins d'effort possible. C'est dans cette concep tion morale qu'est l'unité imposante de l'œuvre. En résumé, tout homme constatant en lui des aptitudes spéciales est porté à l'échange, et la répétition de l'échange détermine la consolidation de la division du travail. Ce qui anime tout ce processus économique, c'est la tendance de l'homme à poursuivre son intérêt. On la retrouvera comme facteur ultime de la productivité du travail.

Conditions externes, mésologiques. — La vérification inductive des déductions sur la genèse de la division du travail a permis à Smith d'en constater les limites dans l'extension du marché ou les conditions de milieu. Il s'élève, là, à la philosophie de l'histoire, en montrant que la civilisation industrielle s'est développée partout où des voies de transport naturelles ont permis l'extension du marché. Il suit ses progrès sur les bords des rivières navigables et les côtes de la mer : c'est là que se fixe la division du travail oui ne se propage que lentement à l'intérieur des terres.

Conditions externes. Droit économique, — L'extension du milieu est subordonnée à la liberté du commerce, au système de la liberté naturelle qui reparaîtra plus loin (L. IV), ou de la libre opération de l'intérêt personnel.

Conditions internes. Structure. Capital. — L'accumulation

du capital est la condition matérielle du développement interne de la division du travail. Smith l'étudiera au L. II en la rattachant au principe moral d'action.

Conditions interne?. Droit économique. — Ici encore reparaît la liberté naturelle comme liberté du travail, la plus sacrée, la plus inviolable des propriétés, celle qui permet au pauvre, (V employer sa force et son adresse de la façon qu'il juge la plus convenable, et qui sera la plus productive.

Ce puissant encbaînement se dégagera mieux par la critique de la monnaie qui permettra d'embrasser le développement organique de la société. (V. Price, Short history of Political economy in England, chap. I.)

Adam Smith ne parle point, dans le L. I, des effets défavorables de la division du travail, mais leur étude n'a pas échappé à sa pénétration. Fidèle à sa méthode analytique, il les rejette dans les considérations sur l'éducation dn peuple, du chap. I du L. V.

Son appréciation est aussi grave que celles de Lemontey, Blanqui, de Tocqueville, au siècle suivant : « la dextérité de l'ouvrier dans son métier particulier, dit-il, est une qualité qu'il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles, de ses vertus sociales et de ses dispositions guerrières s.

Smith posait ainsi lui-même l'antinomie redoutable de la division du travail ; elle était, à ses yeux, à la fois la cause la plus générale et la plus énergique du développement de la Production, et cell e de l'engourdissement des facultés morales et intellectuelles, de l'ignorance et de la stupidité, de l'impuissance à s'élever à la considération des intérêts sociaux, de l'affaiblissement du corps même; et cet état était le lot dans lequel l'ouvrier pauvre, c'est à-dire, (ce sont ses termes mêmes) la masse du peuple, doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie « à moins, conclut-il,

que le gouvernement ne prenne des précautions pour prévenir le mal. »

Les progrès de la Psychologie individuelle n'étaient pas assez avancés poux que l'on pût établir avec certitude que la division du travail par elle-même n'atteint pas les facultés mentales de l'homme, et qu'au contraire, laissant les centres nerveux supérieurs disponibles, le travail divisé, par son caractère réflexe croissant, est compatible avec un développement intellectuel et moral élevé. Le mal est surtout dans la prolongation abusive de la durée du travail ou l'imparfaite culture du travailleur. Aujourd'hui, le Gouvernement peut prendre plus sûrement ces précautions, qui restaient nécessairement vagues et incertaines pour Smith.

§ VI. — Statique économique d'Adam Smith. — Fonctions. —

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