L'ÉCHANGE ET LA VALEUR. FILIATION DU SOCIALISME
Une fois la division du travail établie, tout homme a normalement recours aux autres pour la satisfaction de la plupart de ses besoins : la division du travail fait de chacun un marchand ; la société devient société commerciale. Si l'échange eût conservé la forme primitive du troc ou échange en nature il eût rencontré des difficultés d'autant plus grandes que la division du travail eût été plus avancée, car le troc exige des besoins réciproques et simultanés. C'est ainsi que Ton sera conduit à l'emploi de la monnaie, qui deviendra l'instrument des échanges, résolvant le troc en deux opérations qui désormais pourront être successives, répondre à des besoins successifs, et qui, mettant chaque échangiste en possession d'un intermédiaire acceptable par tous, permettra à la division du travail d'atteindre le plus haut développement et communiquera aux échanges la plus grande impulsion.
La condition de l'échange, c'est la détermination de la valeur
ou du degré d'échangeabilité des produits et des services. Adam Smith a distingué la valeur d'usage, qui n'est que l'utilité de la richesse, de la valeur d'échange, qui exprime la puissance acquisitive d'une richesse. Il étudie successivement dans trois chapitres qui seront parmi les plus importants de son œuvre : d'abord, quelle est la véritable mesure de cette valeur d'échange, ce qu'il appelle le prix réel qu'il oppose au prix nominal d'une marchandise ; ensuite, quelles sont les parties intégrantes de ce prix réel ; enfin, quelles sont les circonstances qui tantôt élèvent, tantôt abaissent la valeur des marchandises au-dessus ou au-dessous de ce qu'il appelle leur -prix naturel.
La véritable mesure de la valeur d'échange ou du prix réel d'un produit, c'est le travail, comme la mesure de son prix nominal, c'estla monnaie. Smith ébauche la théorie de la valeur qui sera reprise par Bicardo. Le prix réel d'un produit, c'est l'effort, la peine qu'il coûte au Producteur. Dans l'échange des marchandises entre elles, ou des marchandises contre la monnaie, nous échangeons des quantités de travail que nous considérons comme égales. La valeur d'échange d'un produit est toujours égale à la quantité de pouvoir qu'il donne d'acquérir le travail d'autrui. Smith ne méconnait pas la difficulté d'évaluer des travaux inégalement pénibles, se résolvant en efforts inégaux et exigeant des temps d'apprentissage différents. Dans sa conception, d'ailleurs abstraite et métaphysique du travail, il n'essaie nulle part de donner une expression tangible de ce qu'il faut appeler une certaine quantité de travail.
Mais il me paraît certain que ce qu'il cherche à indiquer comme mesure des différents travaux et de la valeur, c'est la forme la plus élémentaire du travail d'un homme ordinaire moyen, ce que Owen et Thompson admettent plus tard, ce que K. Marx appellera le travail simple. Tous les travaux, si divers qu'ils soient, peuvent être exprimés en fonction de ce travail élémentaire.
Ce n'est pas réfuter Smith que de dire : « la force physique varie suivant les individus, et surtout Fuirent la ifcf . < fessions, les modes d'alimentation ; l'adresse professionnelle, qui dirige la force physique varie encore davantage... on aura heau choisir avec soin deux individus, ils n'auront pas tous deux identiquement la même force musculaire, la même dextérité: leur produit ne sera àon^ pas le même, alors qu'ils feraient un effort égal » . — Smith reconnaît tout cela ; mais il affirme que tous ces modes divers du travail, suivant leur intensité ou leur habileté, peuvent être ramenés à un même dénominateur commun, qu'il ne réussit pas, il est vrai, à déterminer.
Quoi qu'il en soit, une même quantité de travail, exprimant toujours le même effort et la même peine, il en résulte que le travail peut seul être la mesure universelle et invariable de la valeur, à toutes les époques et dans tous les lieux. La valeur de la monnaie varie à la longue, bien qu'elle soit sensiblement constante d'une année à l'autre. Le blé, qui est la subsistance du travailleur, présente au contraire plus de constance dans sa valeur relativement au travail, si l'on considère des intervalles éloignés; mais, d'une année à l'autre, son rapport de valeur est très variable, une même quantité de blé commande des quantités variables de travail, et même, à de grands intervalles, le blé ne commande pas la même quantité de travail, car Smith reconnaît nettement que la subsistance de l'avenir, ou le salaire natureL varie profondément selon que la société est progressive, stationnaire, rétrograde.
La seconde question qu'aborde Smith est celle de la détermination des parties intégrantes du prix réel d'une marchandise. Au début des civilisations, Je produit du travail appartient au travailleur : la valeur du produit s'exprime par la quantité de travail qu'il renferme, et cette quantité règle aussi la quantité de travail que le produit peut commander, acquérir. C'est la double expression subjective et objective de la valeur.
J'y iii&io te, parce que la pensée de Smith devient réellement ici obscure, et Ricardo ne lui a pas épargné les reproches.
Aussitôt que les capitaux s'accumulent, certains particuliers les emploient à mettre en œuvre d'autres personnes, en leur fournissant la subsistance et les matériaux. Le profit que ces capitalistes-entrepreneurs retirent du capital est prélevé sur ce que le travail ajoute de valeur aux matériaux. Une partie donc de cette valeur paie le salaire) l'autre, le profit» M. Bohm Bawerk, trompé par les obscurités du langage de Smith, admet que le profit est une addition au prix du produit du travail (Kapital und Kapitalzins. I. p.83,traduct.angl.de Smart p. 72). J'admets, comme Cannan, qu'il y voit une part du produit du travail qui ne va pas au travailleur (history of'the théories of production and (?i,9£W6!<fo'o/ip.202).Semblablement,dès que le sol est devenu propriété privée, les propriétaires, dit Smith, aiment à recueillir où ils n'ont pas semé, et ils demandent un fermage, une rente. Tels sont les trois éléments qui entrent dans le prix réel des marchandises. Smith comprend la Rente dans le prix réel des marchandises; plus tard, Bicardo a modifié cette conception avec celle de la rente elle-même. C'est ici qu'il faut bien pénétrer la pensée de Smith : la valeur réelle de ces trois parties constituantes du prix est la quantité de travail que chacune peut acheter ou commander, aspect objectif de la valeur. Cette valeur est toujours exprimée aussi par la quantité de travail que le produit renferme, anpect subjectif; seulement, comme tout le produit n'appartient plus désormais à l'ouvrier, une partie de sa valeur paie le salaire, le prix du travail de l'ouvrier.
Le travailleur, rémunéré avec une partie de son produit, engendre toute la valeur du produit ; son salaire n'est donc plus qu'une partie de la valeur qu'il engendre totalement. Voilà la pensée de Smith, qui semble se troubler dans certains passages (ainsi, p.72). De là suit que le produit annuel de la nation peut acheter plus de travail que celui qui a servi à le former.
Ce n'est pas tout. Cet aperça des causes et de la mesure de la valeur, repris et développé par Bicardo jouera un rôle considérable dans les controverses du XIXe siècle. Les écoles socialistes, avec Owen et Thompson, d'abord, avec Proudhon et Marx ensuite, transporteront les résultats de l'analyse dans le domaine du Droit économique ; de la valeur, telle qu'elle est théoriquement, ils concluront à la répartition des richesses telle qu'elle doit être. La genèse du socialisme scientifique est dans cette déduction, et rien n'est plus important à enregistrer ici que cette filiation historique des idées. (V. déjà Thompson Distribution of ivealth, ch. I et surtout C. Menger, son beau livre : Das redit auf den vollen arbeitsertrag).
§ VII. — Statique économique de Smith. — Fonctions. — La monnaie et la circulation.
La disposition des matières, dans cette partie de l'œuvre de Smith, a soulevé la critique; elle ne fait que révéler en lui la puissance d'analyse ec le génie de la causalité. Il traite successivement de la division du travail, de l'échange et de la valeur, des prix, enfin de la distribution du revenu ; mais tout s'enchaîne étroitement, comme Cannan l'a montré encore (Cannan History of the théories of production and distribution p. 186.) La division du travail est subordonnée à l'extension de l'échange ; Smith est conduit ainsi à l'étude de la valeur qui est la condition de celui-ci, à celle des formes de l'échange de la monnaie, et l'étude des prix mène à celle de leurs éléments constitutifs, le salaire, le profit, la rente.
Aux débuts de la division du travail, on l'a vu, l'échange, sous sa forme primitive, le troc, rencontra des obstacles incessants par manque de concordance entre les besoins des échangistes. Dans les périodes suivantes, on s'appliqua à rechercher une marchandise intermédiaire telle que peu de personnes
refusassent de l'accepter en échange des produits de leur industrie; des v&isons irrêsistihles, tirées -iartowt àe leur durée, de leur divisibilité, de leur homogénéité, déterminèrent les hommes à accepter comme monnaie, les métaux précieux; Smith montre comment leur usage se dégagea peu à peu des nécessités originaires de la pesée et de l'essai.
C'est ainsi que la monnaie devint l'instrument universel des échanges, du commerce, et que toutes les marchandises s'achetèrent ou se vendirent par son intervention. A cette fonction d'intermédiaire s'unit historiquement celle de mesure commune des valeurs. Le boucher porte sa viande au marché, il ne l'échange pas directement contre le pain ou la bière, mais contre l'argent. « Il est jjIus clair et plus simple d'estimer la valeur de sa mande par la quantité d'argent contre laquelle il l'échange. >
Dans la pratique sociale, l'argent a le plus souvent remplacé toute autre marchandise et le travail même, pour estimer la valeur échangeable de chaque marchandise, bien que Smith, après avoir exposé les variations historiques de la valeur des métaux précieux, proclame que le travail est la seule mesure univers'lle, la seule mesure exacte des valeurs, le seul étalon qui puisse servir et à comparer les valeurs des marchandises à toutes les époques dans tous les lieux.
Pour l'étude des fonctions de la monnaie, il faut combiner les chapitres IV et V du livre I avec le chapitre II du livre II. Smith établit comment le revenu de la nation se compose uniquement des marchandises consommables, et qu'il n'y faut point comprendre la grande roue de la circulation tout à fait différente des marchandises qu'elle tait circuler. La monnaie est assimilable au capital fixe, à l'égard de son influence sur le revenu: l'entretien de l'instrument monétaire occasionne une diminution du revenu net de la nation, et toute épargne dans cette dépense d'entretien tend à accroître le revenu réel de la nation. C'est ainsi que, par la substitution du papier, de la
monnaie représentative à la monnaie métallique, la circulation des produits s'établit sur une nouvelle roue qui coûte moins à fabriquer et à entretenir que l'ancienne. Smitb n'essaie pas ici de déterminer la proportion de la masse monétaire à la valeur totale du produit annuel qu'elle fait circuler, mais toute diminution de cette masse par la substitution du papier permet d'augmenter d'une valeur correspondante la quantité de matières, d'outils, de subsistances, le fonds destiné à alimenter l'industrie et, dès lors, le produit annuel de la terre et du travail. Les banques ont pour fonction d'opérer cette substitution normale, et le transfert à leurs billets de la fonction monétaire d'instruments des échanges. Si la banque inspire assez de confiance pour qu'une encaisse métallique de 20.000 livres suffise pour faire face à toutes les demandes de remboursement d'une émission de 100.000 libres de billets, la même circulation de tous les produits consommables pourra s'accomplir avec la cinquième partie de l'or et de l'argent qu'elle eût exigés sans cela. Sa théorie de la circulation fiduciaire se résume dans une belle image : < l'or et l'argent qui circulent dans un pays peuvent se comparer à un grand chemin qui. tout en servant à faire circuler et conduire au marché tous les grains et les fourrages du pays, ne produit pourtant par lui-même ni un seul grain de blé ni un seul brin d'herbe. Les opérations d'une banque sage, en ouvrant en quelque manière, si j'ose me permettre une métaphore aussi hardie, une espèce de grand chemin dans les airs, donnent au pays la faculté de convertir une bonne partie de ces grandes routes en bons pâturages et en bonnes terres à blé, et d'augmenter par là, d'une manière très considérable, le produit annuel de ses terres et de son travail ».
Dans ces parties de l'œuvre, l'idée maîtresse de la critique physiocratique, que la monnaie est un moyen, non une fin, reparaît avec des développements nouveaux; la fonction instrumentaleàe la monnaie métallique, la tendance historique à en réduire l'emploi se sont admirablement établies.
L'antique conception mercantile est définitivement condamnée par celui qui dira de l'argent, qui tait circuler le produit des terres et du travail, et qui, par cette fonction, est une partie très précieuse du capital circulant, que c'est néanmoins un fonds mort, ou un capital improductif.
Le tableau économique des Physiocrates reparaît alors comme le mouvement circulaire de la richesse, établi sur un système de deux roues combinées, dont l'une, la roue de papier, tend à se développer aux dépens de l'autre, bien qu'elle lui reste subordonnée et que, dans la pensée de Smith, elle ne doive pas prendre définitivement sa place. Cette circulation est subordonnée elle-même à la division du travail, s'étendant et s'intensifiant avec elle, et la division du travail est, en dernière analyse, le rayonnement de la liberté naturelle. La critique de Smith, complétée par la réfutation du système mercantile (L. IV), permet d'embrasser ce vaste ensemble de rapports de corrélation et de subordination qui constitue, ici aussi, l'ordre naturel. Les écoles socialistes rattachées à Smith par la tbéorie delà valeur, en prolongeront l'application en éliminant radicalement l'instrument monétaire (Owen, Labour Exchange ; Thojipson, Distribution of wealth; Proudhon, le Crédit et la Circulation; K. Marx, Philosophie de la misère; Id., Critique de l'Economie politique)
§ VIII. — Statique économique, fonctions. Répartition