LE PRES. NATUREL, LE SALAIRE, LE PROFIT, LA RENTE
L'analyse de Smith, en s'étendant, établit la subordination fondamentale de l'échange à la distribution même (ou répartition).
Le troisième grand aspect de la Théorie de la valeur, c'est la distinction entre le prix naturel des marchandises et le prix du marché. Le prix naturel est le point central vers lequel gra-
vitent continuellement les prix de toutes les marchandises ; le prix du marché est celui auquel elles se vendent communément. Le prix naturel d'une marchandise se compose du fermage de la terre à son taux naturel, des salaires du travail à leur taux naturel et de profit naturel du capital employé à la produire, la préparer, la conduire au marché. C'est la loi de l'offre et la demande qui règle les oscillations du prix du marché et sa gravitation vers le prix naturel. Smith a donné de cette loi une formule qui a elle-même, par la rigueur apparente de ses termes, engendré des erreurs : le prix du marché de chaque marchandise, dit-il, est déterminé par la proportion entre la quantité de cette marchandise, existant actuellement au marché, et les demandes de ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel. Il semble, par cette formule, que le prix du marché doive s' élever fin. raison inverse de l'offre et en raison directe de la demande, et s'abaisser en raison directe de l'offre et inverse de la demande... Cependant, si cette formule, avec son affectation de rigueur mathématique, a égaré certains des disciples de Smith, l'analyse qu'il a lui-même donnée des phénomènes en corrige l'étroitesse, le simplisme.
La gravitation du prix du marché autour du prix naturel est troublée par un ensemble de causes qui tantôt sont accidentelles ou individuelles, tantôt dérivent de la nature, tantôt des institutions politiques, et qui tendent à maintenir le prix du marché au-dessus au prix naturel, c'est-à-dire à limiter la concurrence parmi les offrants. Telles les conditions physiques du sol, comme l'exposition au soleil qui ne rend qu'une partie de territoire d'un pays propre à une certaine production, insuffisante pour répondre à la demande. C'est un monopole naturel qui assure une rente plus ou moins élevée au propriétaire. Tels encore les monopoles légaux, le régime des corporations avec leurs privilèges, leurs statuts d'apprentissage, qui restreignent la concurrence à des degrés divers. Par là, le prix naturel de Smith doit être conçu comme celui qui résulte de la libre con'
currence opérant dans des conditions idéales telles qu'elle ne rencontre pas d'obstacle, ni dans la nature, ni dans les institutions sociales.
Nous retrouvons ici ce que nous avons vu tout à l'heure dans la production, une conception abstraite de la Distribution des richesses, servant de structure à la distribution effective qui s'accomplit à chaque moment dans la société. Elle est tout entière déduite du principe d' 'action d' Adam Smith, l'intérêt personnel, car la concurrence n'est autre chose que le régime économique dans lequel toutes les individualités sociales poursuivent en même temps leur intérêt, sous l'empire d'une même loi de liberté. Smith, quand il parle de salaires, de profits, de rentes naturels, de prix naturels, se place dans les conditions hypothétiques, où tout individu obéirait à son principe d'action sans qu'il fût troublé par aucune circonstance dérivant de la nature extérieure ou de la société humaine. C'est encore la conception déductive du Philosophe qui domine ses investigations historiques.
Cepandant, à côté des oscillations du prix du marché, il faut placer les variations du prix naturel, qui dépendent des variations historiques de ses éléments constituants : le salaire naturel, ïeprofit naturel, la rente naturelle. Car Adam Smith admet que ses éléments ne sont pas immuables.
Là encore, dans la Théorie de la Répartition des richesses, l'aspect naturel des phénomènes va se combiner avec son aspect historique. Il y a des circonstances générales et constantes qui, agissant à toutes les époques, tendent à fixer des limites fondamentales au salaire, mais il y a des circonstances historiques qui rapprochent ou reculent la limite d'accroissement du salaire nakirel au delà ou en deçà du nécessaire, ce sont les circonstances qui caractérisent l'état progressif, l'état rétrograde, l'état stationnaire des sociétés humaines, et elles comprendront aisément que le salaire naturel croisse dans les sociétés progressives, décroisse dans les sociétés rétrogrades.
Nous devons nous arrêter sur la théorie du salaire de Smith ; elle nous permettra, malgré ses obscurités et ses imperfections, de suivre l'évolution de la théorie du salaire, car elle renferme des éléments appartenant aux trois doctrines de la productivité du travail, du minimum d'existence, du tonds des salaires, Wages-fund-theory. Dans l'état primitif qui précède l'appropriation des terres et l'accumulation des capitaux, le produit entier du travail appartient à l'ouvrier. Il n'a ni propriétaire, ni maître ; si cet état eût été continué, le salaire réel du travail eût augmenté de toute la puissance d'accroissement de la productivité qui résulte de la division du travail. Toutes les choses seraient devenues de moins en moins chères ; produites par de moindres quantités de travail, elles eussent été achetées par de moindres quantités de travail.
Quand il considère cet état primitif, Adam Smith voit clairement cette vérité, aujourd'hui mise en pleine lumière, après Senior, par Amasa Walker, que c'est le produit du travail qui est la vraie source du salaire, le vrai fonds des salaires. Mais, en s'éloignant de l'Etat primitif, les phénomènes deviennent pius complexes et cette venté fondamentale s'obscurcit aux yeux du philosophe.
Cet état primitif ne dure pas au-delà de l'époque où furent introduites l'appropriation privée des terres et l'accumulation de3 capitaux. Aussitôt que la terre devient une propriété privée, le propriétaire demande sa part du produit; la rente est ainsi la première déduction que souffre le produit du travail appliqué à la terre. Le profit est la seconde déduction qu'opère celui qui fait les avances de la production et de la subsistance des travailleurs.
Dans ces conditions nouvelles, la part du travail est fixée, d'après Smith, par un contrat entre le travailleur et l'entrepreneur ; le taux du salaire est déterminé par la lutte qui s'établit entre les maîtres et les ouvriers, les uns, tendant à se concerter pour l'abaisser, les autres, pour l'élever. Dans cette
utte, Smith considère que ce sont en général les maîtres qui l'emportent; non seulement leur coalition est en fait et légalement plus facile, mais elle est tacitement constante, et, d'autre part, le besoin presse l'ouvrier qui ne peut longtemps attendre. Néanmoins, Smith n'assigne aucune fonction positive, ni même aucune légitimité aux coalitions de.s ouvriers. La théorie reste pénétrée d'un individualisme absolu. Il faudra un siècle pour que la science établisse définitivement que la coalition et la grève peuvent produire des hausses durables de salaires. (V. surtout Thorntox, on Labour (1869).
Mais il y a un point au-dessous duquel les maîtres ne peuvent d'une manière permanente abaisser le salaire, il y a un minimum de salaire qui non seulement doit suffire à la subsistance du travailleur, mais assurer quelque chose de plus dans la plupart des circonstances ; autrement, il lui serait impossible d'élever une famille, et la race s'éteindrait avec la première génération. En cherchant la filiation des idées, on peut évidemment retrouver, dans ce salaire nécessaire de Smith, le salaire minimum de Turgot, dont le XIXe siècle devait taire, avecLassalle, le salaire d'airain. C'est la seconde théorie du salaire qui apparaît dans l'œuvre de Smith. Cependant, si telle est la limite inférieure que le salaire ne peut en général franchir sans que la population elle- même soit atteinte, Smith assigne à l'élévation du salaire une élasticité beaucoup plus grande, selon les conditions historiques du développement de la nation.
Ce qui fixe la mesure de l'élévation du salaire, c'est la demande même de travail, et cette demande s'accroît nécessairement avec l'accroissement du revenu et du capital de chaque pays, et ne peut s'accroître sans lui, Smith distingue l'état progressif, l'état rétrograde et l'état stationnaire des nations. Ce qui caractérise la société'progressive, ce n'est pas l'étendue actuelle, le degré de la prospérité nationale, mais c'est son progrès continuel dans l'acquisition de la richesse
c'est ainsi que les salaires étaient plus élevés en Amérique qu'en Angleterre, bien que l'Amérique fût moins opulente que l'Angleterre, mais parce que le progrès de la richesse y était plus rapide. Là encore, Smith a touché à la théorie qui fait dépendre la grandeur du salaire de la productivité du travail, et qu'il a lui-même si bien exposée dans l'état primitif.
Car si le salaire permettait en Amérique d'acquérii beau coup plus de choses nécessaires à la vie qu'en Angleterre, c'est que, dans ce pays vierge et fertile, le travail était plus productif, et c'est pour cela aussi que des profits élevés coexistaient avec de hauts salaires. Dans cet état progressif, Smith juge que la coalition tacite des maîtres cède devant leur concurrence et que la coalition des ouvriers pour la hausse des salaires est absolument inutile.
Quand la richesse cesse d'être progressive dans un pays, les salaires cessent aussi d'êtres élevés.
Alors même que les revenus et les capitaux, formant les fonds destinés an salaire, ce sont les termes de Smith, resteraient considérables, s'ils ne croissent plus, la population ouvrière ne tarde pas à dépasser la demande de travail. Si, dans ces pays stationnaires, les salaires venaient à monter au-delà du taux suffisant pour faire subsister les ouvriers et les mettre en état d'élever une famille, la concurrence des ouvriers et l'intérêt des maîtres réduiraient bientôt ces salaires au taux le plus bas que puisse permettre la simple humanité. Dans cet état, l'égoïsme des maîtres cède devant un sentiment altruiste, et la coalition des ouvriers serait stérile, aux yeux de Smith. A l'encontre de la science moderne, il la repousse toujours.
Il ne reste plus qu'un pas redoutable à franchir pour arriver aux sociétés rétrogrades; ce sont celles où la demande de travail tend à décroître. Là, non seulement les classes inférieures de la population ouvrière sont surchargées de leurs propres ouvriers, mais encore de ceux qui refluent de
toutes les autres classes : la concurrence y est telle que l'on s'y dispute la plus chétive subsistance, et que beaucoup sont réduits à périr de faim ou à recourir à la mendicité et au crime.
Telle sont les conditions historiques tendant à faire varier le salaire naturel, qui se confond visiblement avec le salaire nécessaire dans les sociétés stationnaires.
Le passage que j'ai souligné tout à l'heure, où Smith parle des fonds destinés au payement des salaires a fait penser que Smith soutenait systématiquement la théorie connue sous le nom de théorie du fonds des salaires (Wages fund theory). Il y a aussi une part de vérité dans cette opinion,'mais cette théorie ne prit une forme vraiment définitive qu'avec James Mill (1821), et surtout J. S. Mill (1848)
Le génie de Smith semble plutôt s'agiter entre toutes les doctrines qui se sont successivement appliquées aux salaires et aucune d'elles ne fixe définitivement son esprit (Voir encore Cannan, p. 229-276).
Cependant, nous retrouvons encore un lien intime entre la psychologie économique de Smith et ces états historiques qui se partagent l'évolution des peuples. En effet, l'état progressif est-il autre chose que Ve'tat où le principe d'action de V intérêt personnel est le plus énergiquement sollicité dans laproduction des richesses et retentit par là sur sa répartition. L'état rétrograde n'est-il pas celui où V intensité de cette force motrice est au degré leplus bas? Ainsi, sous des aspects multiples, se révèle à nous l'unité scientifique de cette œuvre qui, pour imparfaite et incomplète qu'elle soit aux yeux de la science du XIXe siècle, n'en restera pas moins l'un des monuments les plus imposants de la pensée humaine.
Ce qui rend à la fois délicate et difficile la théorie de la valeur fondée exclusivement sur le travail, c'est que, produite par le travail seul, appropriée par le travailleur seul à l'origine, elle se partage. dans les sociétés modernes,entre le travailleur,
le capitaliste, le propriétaire. Le salaire, le profit, la rente sont devenus les parties constituantes du prix réel des choses, que le travail détermine exclusivement. Smith est loin d'éclairer complètement ces phénomènes complexes auxquels sont mêlés les problèmes de la productivité de l'agriculture et de l'industrie. La subsistance du travailleur, c"est à dire l'entretien et le renouvellement de saforce de travail n'exigent qu'une partie de l'application de son travail; plus tard, Sismondi et Marx chercheront la genèse du phénomène de la plus value ou de la mieux value, qui servira à expliquer le profils et la rente. Là aussi nous pouvons chercher l'explication d'une difficulté que Smith n'a pas réussi à éclaircir complètement: celle de la productivité du travail des manufactures. Il augmente la somme des utilite's de la matière ; accroît-il la quantité de valeur dans une nation? Les physiocrates soutenaient qu'il se borne à transférer aux produits manufacturiés, la valeur de première main que la culture avait donnée aux subsistances et aux matières premières. Smith, à l'examiner de près, ne va pas au delà; seulement,il appelle productif ce transfert de la valeur aux choses matérielles, alors que Quesnay l'appelait stérile.
Nous pouvons évidemment y voir plus clair, et,dès à présent, dire que le travail des manufactures augmente la somme des valeurs. Puisqu'en effet, avec une partie de son travail, le travail Méeessaire,l'ouvrier peut reproduire sa subsistance,sa force de travail qui se dégagera de la subsistance alimentaire même est le produit de l'emploi d'une partie de cette force ; la classe agricole est comme le travailleur individuel qui, en dépensant une partie de toute sa force, peut reproduire la subsistance qui renferme toute sa force à l'état de tension. La classe agricole reproduit.outre l'énergie qu'elle dépense, l'énergie que dépensera la classe manufacturière, mais à l'état de tension seulement; il en résulte naturellement que la classe manufacturière,en consommant le produit net agricole,convertit en force de travail, fait passer à l'état dynamique l'énergie contenue
dans le produit net, et en ajoutant cette force de travail ainsi dégagée à celle des cultivateurs, ' accroît à la fois la puissance productive et la valeur qui a pour mesure cette quantité nouvelle de travail même. Après avoir étudié le salaire comme élément constitutif du prix naturel des marchandises, il aborde successivement le profit et la rente.
Lia théorie des salaires de Smith, qui présente des éléments incorporés depuis aux diverses théories agitées toujours dans la science, ne comprend pas encore des éléments qui apparaîtront avec fticardo et Malthus : la théorie de la population et la loi de productivité décroissante du sol.
Smith entend par profits, le revenu qu'une personne retire du capital qu'elle emploie à produire une marchandise, à la préparer, à la conduire au marché. L'intérêt est le revenu du capital qu'elle prête. Il insiste sur ce caractère que le profit n'est pas assimilable au salaire, d'une espèce particulière, du travail d'inspection et de direction, qu'il n'est nullement en rapport avec la quantité et la nature de ce travail et se règle en entier sur la valeur du capital employé. C'est ce qui a fait dire à M. Block (Les Progrès de la science économique depuis Adam Smith II p. 365^ que Smith ne connaît que des entreprnneurs capitalistes. Les Economistes modernes ont appliqué l'analyse à distinguer dans le profit la rémunération des capitaux, celle du travail de direction et la prime du risque de l'entreprise . iV. Cossa et Delà tour Adam Smith, p. 283 et suiv.) Cannan, p. 201 et suiv . ) à bien montré comment, pour Smith, le profit marque la phase historique où le travailleur doit subir cette déduction du produit de son travail parce qu'il manque de matériaux de production et de subsistances. Plus tard, la justification positive du profit sera cherchée non seulement dans le travail de direction, mais dans les services du capital, avec Lauderdale, ou dans Y abstinence du capitaliste, avec Senior.
Bien que Smith affirme l'extrême variabilité du taux des profits, il admet que leur cours est en rapport avec celui de l'intérêt de l'argent.
Smith considère que l'état progressif ou rétrograde d'une nation a sur les proiits en général une influence directement opposée à celle qu'il a sur les salaires. Les forts salaires et les gros profits vont rarement ensemble. Ce n'est que dans les colonies récentes que l'abondance du produit des terres fertiles peut largement rémunérer à la fois le capital et le travail . Mais, quand toutes les terres fertiles sont occupées, le capital continue à s'accumuler sans que les profits s'élèvent. Au contraire,chez les nations progressives,on constate que les salaires vont en augmentant avec l'accroissement de la demande de travail qui accompagne l'accumulation des capitaux, tandis que les profits comme l'intérêt de l'argent tendent à diminuer.
Dans un pays stationnaire qui serait parvenu au dernier degré de richesse que lui permettent d'atteindre son sol et son climat, les salaires et les profits seraient très bas tous les deux. Dans un pays en rétrogradation où diminuerait la masse des capitaux, la baisse des salaires s'accompagnerait de la hausse des profits et de celle du taux de l'intérêt. Le mouvement inverse des profits et des salaires est l'un des aspects importants de l'œuvre de Smith.
L'un des plus pénétrants chapitres de tout l'Essai d'A.dam Smith, c'est le Ch. XduL. 1. 11 est consacré à la recherche des causes de l'inégalité des salaires et des profits, dans les différents emplois du travail et du capital. Nulle part ailleurs peut-être, il ne révèle mieux sa puissance d'analyse, tout en restant fidèle à cette conception d'un ordre naturel qui forme le fond de tout son système (Voyez les pages de Cuffe Leslie, Essays.)
Les inégalités du taux du salaire dans les divers emplois sont rattachées à deux ordres fondamentaux de causes : les unes dépendent des institutions humaines et de la police de l'Europe, qui forment obstacle à la liberté du travail, — les autres dépendent de la nature même des emplois et subsistent là-même où les obstacles à la liberté ont complètement dis-
paru. Des obstacles à la liberté, le plus important est le régime des corporations, qui restreint la concurrence entre les travailleurs ou les maîtres en limitant dans chaque industrie le nombre des apprentis et en fixant la durée de l'apprentissage. C'est par cette restriction de la concurrence que les corporations ont prévenu la réduction des prix et, avec elle,celle des salaires et des profits, et c'est pour conjurer cette réduction qu'elles ont été établies. Smith marque la prépondérance que ce régime adonnée aux villes sur les campagnes auxquelles manquent ce moyen de combiner leur action. .Rigoureusement fidèle au principe de la liberté naturelle, il ne voit dans la réunion des gens d'un même métier qu'un effort de conspiration contre le public ; non qu'il considère comme juste d'interdire leurs réunions ; mais il est manifeste qu'il ne voit dans l'association rien d'organique, de positif.
Il condamne tout règlement qui la rend nécessaire ou même la facilite. Jusqu'aux sociétés de secours mutuels établies entre gens de métier pour soulager leurs pauvres, leurs malades, il n'admet pas que les règlements les autorisent parce qu'ils leur donnent des intérêts communs à régir et rendent leurs assem blées nécessaires. Smith n'attend la réalisation de l'équilibre des forces économiques que de la libre action individuelle, du concours de toutes les unités animées du même sentiment de l'intérêt personnel, opérant sans contrainte et sans concert préalable. Ce sera l'œuvre du XIXe siècle de dégager progressivement tout ce que l'association des forces individuelles a de vraiment organique et d'efficace pour la réalisation de l'équilibre social et de la justice. Nulle part peut-être ne se marque mieux la distinction de l'œuvre du XVIIIe siècle de celle du XIXe.
Et, chose intéressante à noter, Smith lui-même la prépare, sans le savoir, en quelque mesure. N'est-ce pas lui, en effet, qui a dit que même dans un régime de concurrence : t les maîtres sont en tout temps et partout dans une sorte de ligue tacite
mais constante et uniforme pour ne pas élever le salaire audessus du taux actuel. >
C'est à cette association tacite ou inconsciente que s'opposera graduellement celle des ouvriers, s'appliquant à rétablir l'égalité dans les conditions du débat du salaire, et que Smitb a toujours condamnée comme illégitime et comme inutile ou inopérante.
Le second ordre de causes de l'inégalité des salaires et des profits dérive de la nature des choses. De ces causes, cinq agissent sur le taux des salaires: l'agrément ou le désagrément de l'emploi. — le degré de facilité de leur apprentissage ou la dépense qu'il cause, — le degré de constance de l'occupation qu'il procure, — le plus ou moins de confiance qu'il exige, — le degré de probabilité de succès qu'on en peut attendre. Deux de ces causes agissent seulement sur le profit : le degré d'agrément ou le risque de l'emploi du capital. La tendance au nivellement du taux des profits est par là même plus énergique et plus générale que celle du taux des salaires. Les inégalités qui dérivent de la nature sont persistantes, et l'état progressif, stationnaire ou rétrograde de la société ne les afiecte pas .
Mais ce qui révèle la pensée fondamentale du Philosophe, c'est qu'à ses yeux, si l'égalité des profits et des salaires subsiste naturellement, la somme totale des avantages et des désavantages des divers emplois soustraits à l'action des causes de l'inégalité des salaires et des profits, reste st lisiblement égale. Si quelque emploi était évidemment plus avantageux que tous les autres, tant de gens s'y porteraient sous l'empire de la concurrence que le niveau ne tarderait pas à se rétablir: certains avantages compensant ainsi d'un côté la modicité du salaire ou du profit, certains désavantages équilibrant la supériorité du salaire ou du profit. Tel est l'arrangement harmonieux qui résulte de l'opération du principe de l'intérêt personnel, aux yeux de Smith, dans le régime de la liberté naturelle, auquel il assigne encore des
conditions secondaires, que les emplois soient bien connus, qu'on les considère dans leur état ordinaire, et qu'ils soient la seule occupation de ceux qui les exercent. On «st frappé de la puissance de ce génie qui dans la diversité la plus complexe de phénomènes de répartition parvient à ressaisir l'égalité, l'uniformité, l'unité et à suivre le plan de ce conducteur invisible dont il parle discrètement dans son oeuvre, mai3 dont la pensée, manifestement la domine- La théorie de la rente de la terre place Adam Smith entre l'école physiocratique et Kicardo, dans une position essentiellement transitoire et instable. Malgré la pénétration de ses analyses, il n'a pas donné l'explication satisfaisante du phénomène de la rente.
Tout ce qui reste du prix du produit au delà de la portion de ce produit destinée à remplacer le capital employé, à payer le salaire du travail et le profit ordinaire du cultivateur, s'appelle rente. C'est la part que le propriétaire se réserve, elle n'est nullement la rémunération des capitaux appliqués par le propriétaire à améliorer la terre, il exige même une rente pour les terres non améliorées, pour la seule concession du droit de recueillir les fruits spontanés du sol.
Smith distingue deux classes de produits de la terre : les uns rapportent toujours une rente, les autres en rapportent tantôt une, et tantôt n'en rapportent pas.
Les terres qui produisent toujours une rente sont celles qui sont consacrées à la production de3 subsistances. Ici, nous voyons bien ce que Sintih ajoute à la doctrine physi ocratique. La terreproluit plus de nourriture qu'il n'en faut pour entretenir le travail du cultivateur; l'excédant, voilà le produit net des Physiocrates. Voici ce qu'ajoute Smith : ce produit net sara toujours demande'. C'est qu'en effet, le3 hommes, comme tous les animaux, se multiplient en proportion des moyens de subsistance; tout accroissement de subsistance déterminera l'accroissement de la population humaine pour le consommer
c'est-à-dire qu'il s'offrira toujours une quantité de travail en échange de cet excédant demandé: le produit net commandera donc toujours une certaine quantité de travail, sera échangeable contre elle, aura une valeur d'échange correspondante.
C'est là ce qui expliquera, pour Smith, la rente permanente des terres produisant des subsistances : c'est ce qui explique encore un autre caractère de la rente qui la distingue radicalement du profit et du salaire, c'est que, d'une part, le taux élevé ou bas des salaires et des profits est la cause du prix élevé ou bas des produits, tandis que d'autre part le taux élevé ou bas de la rente en est l'effet. Ici Smith est en contradiction apparente avec le passage où il fait àa la rente un élément du prix naturel. (V. p. 67 et p. 189. édit. Guill tome I).
Le prix d'une marchandise est élevé ou bas parce qu'il faut, pour la faire venir au marché, payer des salaires et des profits élevés ou bas, mais tout ce qui, dans le prix, dépasse ces salaires élevés ou bas est acquis à la rente. Le taux des rentes dépendra donc, pour Smith, de V intensité de la demande et, en définitive des progrès de la population. C'est ce que les critiques de Smith n'ont pas toujours bien compris, je pense (Cf. Cairnes, Logical method ofpolitical Economy.)
Une seconde classe de produits delà terre peut tantôt rapporter, tantôt ne peut rapporter de rente; ce sont ceux dont la demande est soumise à des variations celles que leur prix suffira tantôt au paiement d'une rente et tantôt le rendra impossible et ne rémunérera que le salaire et le profit.
Ces produits sont les matériaux du logement et du vêtement de l'homme, de son chauffage.
Dans cette théorie de la rente, c'est directement la demande qui en règle le taux, on ne voit pas le lien qui l'unit au coût de production. C'est par les travaux d'Anderson, de West, de Malthus et de Ricardo que la rente sera soumise à l'empire du coût du production, celui de la terre la moins fertile ou la plus éloignée
dont le produit est demandé (V. Cairnes, Logical method, p. 187. et Nicholson, Introduction à la richesse des nations.)
C'est un trait intéressant de l'histoire des idées cité par Inuram (Histoire de l'Economie politique et cannan history of the théories p. 220 et suiv.) que l'écrit d'Anderson qui rattachait l'explicati on de la rente aux difféienib cltgiée de fertilité du sol et aux circonstances locales affectant les frais de culture, bien que publié en 1777, fut sans influence sur les éditions ultérieures de l'œuvre de Smith. La question n'agita réellement l'opinion, par les travaux de Buchanam 1814, West 1815, Maithus 1815, Ricardo 1815-17, qu'avec la préoccupation des effets du régime protecteur.
Nous avons vu que la somme totale du prix du produit annuel de la nation se divise naturellement en salaires, profits, rentes. Ces trois portions du prix constituent également les revenus de trois différentes classes de la nation : celle qui vit de la rente, celle qui vit des profits, celle qui vit des salaires. Ce sont, pour Smith, les classes primitives et constituantes de toute société civilisée.
Smith étudie le rapport entre l'intérêt de chacune de ces classes et celui de la société dans son ensemble.
L'accroissement du proluit agricole, qui caractérise l'avancement de la culture, l'amélioration des terres et la marche progressive de la société, profite directement au propriétaire, car la rente représentera une part plus large du produit, puisqu'il ne faudra pas plus de capital et de travail pour obtenir plus de produit. Smith en conclut que l'intérêt du propriétaire est intimement lié à celui de la société. « Quand la nation délibère sur quelque règlement de commerce ou d'administrationj dit-il, les propriétaires des terres ne la pourront jamais égarer, même en n'écoutant que la voix de l'intérêt particulier de leur classe, au moins si on leur suppose les plus simples connaissances sur ce qui constitue cet intérêt. A la vérité, ajoutet-il, il n'est que trop ordinaire qu'ils manquent même ds ces
simples connaissances. » Il n'y a pas apparence qu'ils aient beaucoup progressé depuis. On verra comment fticardo a bouleversé cette conception de Smith.
L'intérêt de la classe des salariés est étroitement lié à celui de la nation, car le salaire tend à être élevé ou bas, selon que la marche de la société est progressive ou qu'elle est stationnaire ou rétrograde. Smith soutient seulement qu'elle est, par sa position qui ne lui laisse pas le temps de prendre les informations nécessaires, incapable de connaître Vintérêt général ou d'en saisir la liaison avec le. sien propre. C'est un aspect remarquable, et au fond pénible, de cette doctrine de l'ordre spontané et naturel, qu'il tend à se réaliser inconsciemment, sans le vouloir, «ans le connaître, par une convergence naturelle des intérêts réglés par une direction providentielle. La tendance moderne est au contraire à faire de cet ordre, dans la mesure possible, un ordre conscient, réfléchi, voulu, purement humain.
Le bien de l'intérêt de la 3e classe, celle qui vit des profit, la classe des maîtres manufacturiers et des marchands, n'est pas le même. Le taux des profits ne hausse pas avec la prospérité des sociétés, ni ne tombe pas avec leur décadence.- Au contraire, il est bas dans les pays riches, élevé dans les pauvres. Smith considère cette classe comme supérieure aux deux autres dans la connaissace de l'intérêt général et du rapport de son intérêt avec l'intérêt général. Et c'est par cela même qu'il la tient en extrême méfiance ; cette classe de gens a en généra l, dit-il sans hésiter, intérêt à tromper le public et même à le surcharger, et l'a fait en beaucoup d'occasions. On saisit ici le principe moral de perturbation de l'ordre spontané dont la dynamique économique retracera le tableau.
IX. — Statique économique. — Stbucture. — Le capital. Ses forjies. D^FFÉaBNCiATioN fondamentale .
Si le premier livre de la richesse des nations est consacré au facteur principal de la production et aux conditions externes
du développement de sa puissance, le second livre est tout entier consacré aux conditions matérielles internes de ce développement, c'est-à-dire au capital, à son accumulation, à ses emplois.
Smith s'applique à montrer d'abord, comment la division du travail, dans ses progrès, dépend nécessairement d'une accumulation toujours plus grande de vivres, de matières premières et d'outils, pour permettre à des classes nouvelles de travailleurs de s'appliquer à de nouvelles transformations de la matière. Nous verrons tout à l'heure comment cVst du capital aussi que dépend la proportion des membres de la communauté livrée aux travaux productifs. De telle sorte que le capital soutient à la fois le progrès intensif et le progrès extensif de la production des richesses.
Les fonds accumulés par un particulier (stock) se composent de deux parties : l'une est consacrée à sa consommation immédiate et ne rapporte aucun profit : subsistances, meubles, habitation même; l'autre est employée à lui procurer un revenu. Cette dernière portion est son capital. Smith en emprunte la définition à sa fonction distributrice, comme source de revenu, au lieu de l'emprunter à sa fonction productrice comme facteur de 1» production. Ce vice de méthode est le point de départ des confusions que présentent lei controverses entre les écoles. Le capital resterait facteur de la production alors que le profit lié à son appropriation privée n'existerait plus. L'intelligence des socialistes modernes, tels que Rodbertus, Lassalle, Marx, exige cette distinction. (V. Cannan, surtout p. 73 et suiv. Cf. M. Block I, ch. XIV.) La division économique des capitaux reproduit la même erreur de méthode. Celle de Marx se rattache de même à la genèse de la plus value.
Smith a consacré la distinction des capitaux en fixes et circulants : le capital fixe est celui qui rapporte un profit t-ans passer dans d'autres mains ;il comprend, d'après lui, les machines, les bâtiments destinés à un objetutile, et nonpurement
à l'habitation, les améliorations des terres ; Smith y joint lea talents acquis par les membres de la Société. Ch. Ddnoyeb, dans sa Liberté du travail, accentuera cette assimilation des biens immatériels aux biens matériels.
Le capital circulant comprend les richesses produites, manufacturées ou acquises, qui sont vendues pour réaliser un profit et remplacées par d'autres marchandises ; il passe sans cesse des mains de son détenteur dans d'autres mains pour lui revenir. Ce capital circulant est composé de quatre éléments, aux yeux de Smith : l'argent, les matières premières, les provisions dans les mains des vendeurs, les ouvrages achevés dans les mains du manufacturier et du marchand.
De cette notion du capital, Smith s'élève à celle du revenu de la nation. Le revenu brut annuel, c'est la masse totale du produit annuel de la terre et du travail. Le revenu net de la nation comprend tout ce qu'elle peut consommer sans atteindre les conditions de la production; c'est ce qui reste du revenu brut après en avoir déduit ce qui est nécessaire à l'entretien du capital circulant, à celui du capital fixe et à celui du stock monétaire de la nation, assimilable, comme on l'a vu, au capital fixe dans ses rapports avec le revenu.
Smith a donné pour titre au ch. III du L. II: de l'accumulation du capital ou du travail productif et du travail non productif. Ici encore, nous retrouvons l'unité imposante de l'œuvre avec le principe moral qui régit la conduite économique de l'homme social. L'épargne est la source de l'accumulation du capital. Le principe qui nous porte à épargner, c'est le désir d'améliorer notre sort : désir qui est, en général, dit Smith, à la vérité, calme et sans passion, mais qui naît avec nous et ne et ne nous quitte qu'au tombeau. Le principe opposé qui nous porte aux jouissances actuelles est sans doute quelquefois très difficile à réprimer, mais le principe de l'épargne prévaut à la longue et prévaut même avec force.
L'accumulation du capital est le seul moyen d'augmenter
le nombre des ouvriers productifs ou d'augmenter la puissance productive des ouvriers déjà employés. Il est évident que le nombre des ouvriers productifs ne peut s'accroître sans l'augmentation des fonds destinés à les faire vivre, c'est-à-dire, les capitaux, et la puissance productive des ouvriers déjà occupés ne peut s'augmenter que si l'on multiplie ou que l'on perfectionne les machines qui facilitent le travail, ou qu'on établisse une meilleure division de travail, c'est-à-dire encore une fois, ai l'on accroît les capitaux. C'est pourquoi le prodigue, en dissipant son capital diminue dans la mesure qu'il peut le montant du travail productif, et qu'il paraît être un ennemi du repos public, autant que tout Lomme économe est un bienfaiteur de la société.
La distinction fameuse du travail productif et du travail non productif se rattache aux considérations sur l'accumulation du capital. Les travailleurs productifs, pour Smith, sont ceux dont le travail se fixe, se réalise sur un objet matériel, une richesse qui subsiste après que le travail a cessé. Cet objet ou la valeurdecet objet pourra mettre en activité, par la suite, une quantité de travail égale à celle qui l'a produit originairement. Les travailleurs non productifs sont ceux dont le travail ne se fixe sur aucun objet, dont les services périssent sans laisser de trace ou de valeur qui puisse commander par la suite une quantité de travail égale à celle qu'ils représentent. C'est pourquoi Smith range, par une inflexible logique, parmi les travaux non productifs, ceux des magistrats, du souverain, des ecclésiastiques, des gens de lettres, des médecins, comme ceux des musiciens, des comédiens, des domestiques. C'est que leurs services, si honorables, si utiles qu'ils soient, ne produisent rien d'objectif, de matériel, avec quoi l'on puisse ensuite se procurer une pareille quantité de services.
Productifs ou improductifs, les travailleurs sont tous entretenus par le produit annuel de la terre et du travail du pays. Mais les travailleurs productifs sont seuls entretenus par la
portion de ce produit annuel qui remplace un capital, ou par la portion de revenu distribuée comme profit et comme rente, et même comme excédant de salaire sur la subsistance de l'ouvrier, et qui contribue à accroître le capital de la nation. Les travailleurs non productifs sont seuls entretenus par cet excédant de revenu qui ne prend pas la forme de capital.
C'est ainsi que la proportion existant entre la somme des capitaux et le revenu annuel détermine partout la proportion dans laquelle se trouveront l'industrie et la fainéantise,(ce mot est de Smith) : c partout où les capitaux l'emporteront, c'est l'industrie qui dominera; partout où ce seront les revenus, ce sera la fainéantise. >
X. — Statique économique. — Structure. — Lois de Différenciation progressive. — Subordination des organes.
L'accroissement absolu du capital détermine V extension de la puissance productrice et les progrès de la division du travail, et en marque la limite; mais la même quantité de capital mettra en œuvre des quantités plus ou moins grandes de travail, et communiquera dès lors à l'industrie bumaine une productivité plus ou moins grande, selon la direction qu'on lui fera prendre. Un nouvel aspect du problème des causes de la Richesse des nations nous apparaît donc ici.
C'est ici, en effet, qu'Adam Smith va considérer la productivité relative des différents emplois du capital, et classer les grands embranchements des modes d'activité économique dans l'ordre de leur productivité décroissante, en plaçant le plus productif à la base.
Il se place, d'abord, au point de vue social, pour marquer cette hiérarchie des modes d'activité économique. C'est une véritable loi statique marquant leur subordination dans l'état social.
CHEMA DE LORDRE ET DE LÉVOi
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