‹ Histoire des systèmes économiques et socialistesChapitre 3 sur 20 · I. QUESNAY ET L'ECOLE PHYSIOCRATIQnE · texte numérisé non relu

I. QUESNAY ET L'ECOLE PHYSIOCRATIQnE

L'Ecole physiocratique est la première dont je me propose d'étudier les travaux, selon le plan général que j'ai tracé.

Elle a eu la gloire de présenter, au milieu du XVIIIe siècle, une conception systématique, non pas seulement de l'économie politique dans le sens étroit de science des richesses, mais de la sociologie économique elle-même ou de la science sociale considérée sous l'aspect économique.

L'Ecole formait une pléiade de philosophes, de savants d'hommes d'état, groupés autour du Docteur Quesnay, médecin de Louis XV. Son plus illustre représentant fut Turgot; mais à côté de ces deux grands hommes, il faut placer des économistes justement célèbres: Dupont de Nemours, Mirabeau le père, Lemercier de la Bivière, Letrosne et l'abbé Baudeau.

Elle reçut son nom de l'un des disciples de Quesnay même: Dupont de Nemours, qui publia, en 1768, un recueil de travaux du maître sous le titre, Physiocratie ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain.

C'était le sens littéral donné par l'étymologie : tes phuseôs Kratèsis. gouvernement de la nature, phusis et Kratein gouverner.

Les représentants de l'Ecole portent aussi le nom de Philosophes économistes. Joseph Gamier pense même que le terme Physiocrates, créé en 1768. a été abandonné dès 1771 et 1772. Eu effet, deux disciples de Quesnay publient alors, l'un, le margrave de Bade, un abrégé des principes de V Economie politique, l'autre, l'Abbé Baudeau. son introduction à la Philosophie économique. Les termes sont plutôt synonymes pour l'Ecole, car nous voyons que l'édition de Leyde de 1768 de la Physiocratie de Dupont, renferme une seconde partie: Discussions et développements sur quelques-unes des notions de V Economie politique. Les termes Economie politique, qu'on retrouve d'ailleurs dès le XVIe siècle | Montchrétien), étaient adoptés en dehors de l'Ecole par James Steuart et Verri, par J. J. Rousseau dans un article de l'Encyclopédie (1775). Seulement, sous la plume d'un physiocrate, les mots n'avaient pas la même signification que pour J. J. Rousseau ou Steuart. Pour ceuxci, la signification donnée par l'étymologie prévalait: Oikos Nomos, administration de la maison étendue à la cité, à l'Etat ou nation, polis ■. c'est - à - dire théorie de l'intervention du gouvernement pour réaliser l'ordre économique. — Pour les Plrysiocrates, les mots signifiaient : théorie de l'ordre économique naturel ou des lois naturelles du mouvement social de la richesse, théorie de l'ordre qui se réalise spontanément, par opposition à celui que l'Etat réaliserait volontairement. Les mêmes mots ont pu désigner des choses complètement distinctes et même opposées. Aujourd'hui encore, la définition de l'Economie politique donne lieu aies mêmes confusions entre l'ordre naturel et l'ordre d'institution légale. Pour l'Ecole de Quesnay, qui identifiait dans une conception absolue ce qui est selon la rature et ce qui doit être selon la volonté collective de la société, le terme physiocratie est le seul

qui respecte sa pensée en la définissant clairement. M. Oncken, professeur d'Economie politique à l'Université de Berne, a publié en 1889 une édition complète des œuvres économiques et philosophiques de Quesnay. Cette belle édition renferme une série de notices et d'éloges consacrés au XVIIIe siècle, à Quesnay, qui permettent de considérer dans son ensemble l'œuvre de ce grand homme, à la fois physiologiste, médecin, psychologue, économiste et philosophe, et surtout, de suivre l'évolution de sa pensée. Deux faits rares frappent d'abord dans l'étude de la vie de Quesnay ; le premier, c'est qu'il était déjà d'Un âge avancé lors de ses publications sur l'économie politique. Il avait plus de 60 ans quand il publia dans lEncyclojic'die les articles : fermiers et grains, qui renferment les traits fondamentaux de fia doctrine; le second fait, c'est que toute sa vie antérieure,consacrée aux sciences physiques et biologiques, est comme une préparation méthodique aux travaux de sociologie. On ne peut que regretter l'imperfection et le caractère encore profondément métaphysique des sciences inférieures.

Le bel éloge de Quesnay par le Cher de Mesmon, p. 108, renferme ce mot profond et juste: «s'il y eut jamais un homme dont on pût dire que la chaîne de ses pensées forme l'histoire de sa vie, ce fut Quesnay.»

Né en 1694, Quesnay se détermina jeune à l'étude de la chirurgie et s'appliqua en même temps aux sciences physiques, fondement rationnel de la biologie. Devenu chirurgien, il eut avec un praticien célèbre d'alors, M. Silva, une discussion retentissante sur les effets de la saignée ; il devint ensuite secrétaire de l'Académie de chirurgie, et en 1738, il mit en tête du 1er volume des annales de cette académie une introduction où il développa ses vues sur la méthode. Pour lui, la méthode d'observation et la méthode expérimentale combinées sont toutes deux nécessaires à l'avancement des sciences. Il avait publié, eu 1736, la première édition de son Essai physique sur l'économie animale; il en publia la seconde édition en 1747, Peu

après il devint médecin consultai! t de Louis XV. L' Essai,à.ominé d'ailleurs par des hypothèses métaphysiques, embrasse non seulement les phénomènes physiques et chimiques de la vie animale, mais les phénomènes psvchiques,et jusqu'au problème de la liberté morale. De Fouchy, dans son éloge, place en 1747 la publication d'un essai de psychologie qui a disparu. Le comte d'Albon, dans un autre éloge, fait cette ingénieuse observation qu'après avoir terminé son travail sur l'économie animale, Quesnay se trouva naturellement conduit à s'occuper de l'économie politique. « En réfléchissant, dit-il, aux influences des affections de L'âme sur le corps, on ne tarde guère à se convaincre que les hommes ne sauraient avoir une véritable santé s'ils ne sont heureux, s'ils ne vivent sous un bon gouvernement. Quesnay est peut-être le seul médecin qui ait pensé à cette espèce d'hygiène. »

Ce n'est pas la seule influence qu'exerça sur lui l'étude de la biologie ; sans doute, il put être conduit de l'hygiène individuelle à cette hygiène économique des nations qui fut sa conception de l'ordre naturel, normal,, idéal; mais l'influence de la biologie fut plus profonde : elle le prépara à von dans la société un véritable organisme; ses méditations sur la circulation du sangle préparaient à dégager la théorie du mouvement social de la richesse, véritable circulation collective. Le tableau économique, qui forme le fondement de la science nouvelle, est la traduction en langage social de la circulation du sang. La découverte de Harvey a préparé celle de Quesnay. Ses travaux de psychologie et de philosophie morale sont aussi des éléments de cette puissante élaboration. La théorie de la Liberté, qu'il présente dans son Essai physique, renferme tous les éléments de celle que l'on retrouvera plus tard dans son Droit naturel.

Ajoutons que d'autres influences y contribuèrent encore. Observateur profond, Quesnay s'était dès longtemps appliqué à l'étude de l'agriculture et l'avait pratiquée lui-même. Ainsi

parvenu à ce degré le plus avancé des connaissances biologiques qui pouvait être atteint alors, mûri et discipliné par l'expérience et la pratique, l'esprit singulièrement élargi par la philosophie des encyclopédistes, dont Quesnay fut le collaborateur, il put aborder la philosophie économique et le droit naturel, et, sans réaliser le rêve ambitieux de constituer définitivement la science sociale, du moins y apporter uno contribution inappréciable. Ses travaux économiques se pressèrent en quelques années. Deux articles publiés dans l'Encyclopédie: Fermiers — Grains, en 1756-1759, inaugurent cette publication. C'est là que l'on peut constater avec quelle profondeur ce grand homme savait observer, c'est là que l'on surprend l'enchaînement des idées qu'il reproduira plus tard sous une forme abstraite, en les enveloppant des principes rigoureux de son droit naturel. Là aussi, on comprendra comment Quesnay frappé de la diminution de la population en France depuis Louis XIV, et de la situation déplorable de l'agriculture et des charges qui l'accablaient, se fortifia dans cette conviction que le relèvement de la production agricole était la condition nécessaire au développement de toute l'activité collective et aux progrès de la population.

Toute son œuvre se compose de morceaux détachés, de recueils de maximes laconiques et de fragments,et n'offre aucun exposé didactique ou systématique. Le tableau économique, avec son explication, fut publié en 1758, mais l'édition dont LouisXV lui même tira les épreuves a disparu. L'analyse du Tableau économique qui subsiste est de 1766. Les maximes générales du Gouvernement économique d'un royaume agricole sont de 1758, mais elles figurent déjà sous une première forme à la fin de l'article grains. Le Droit Naturel, écrit de 15 pages, mais fondement philosophique de l'œuvre, est de 1765. Les dialogues sur les artisans et sur le commerce et les deux Problèmes économiques sont de 1766. Ce sont des travaux complémentaires et accessoires. Ainsi, en dix ans, Quesnay accomplit une révo-

lution scientifique: mais cette œuvre de dix ans, qui forme à peine un volume, est le résultat d'une des plus longues et des plus patientes élaborations scientifiques que l'on puisse signaler dans l'histoire delà science. Pour faire une étude méthodique de l'œuvre du maître, il faudrait suivre l'ordre indiqué par Dupont de Nemours dans le discours placé par lui en tête du recueil: Physioeratie, c'est à dire commencer par le Droit naturel, exposant les principes philosophiques de la doctrine,puis passer à l'analyse du Tableau économique qui expose son aspect économique proprement dit, aborder ensuite les Maximes du gouvernement économique qui tracent la conduite du gouvernement à l'égard de ces lois naturelles dont Quçsnay s'était fait l'interprète.

Mais l'étude générale de la physioeratie exige encore que l'on embrasse les travaux les plus importants des disciples de Quesna}-. Le premier exposé systématique qui s'offre dans l'ordre du temps, c'est la philosophie rurale du Marquis de Mirabeau, écrit prolixe, plein de redites et de digressions, mais d'une puissance remarquable. (1763.)

Lemercier de la Rivière publia. en 1767, son livre sur l'Ordre naturel des sociétés politiques qui forme l'un des exposés les plus complets de la doctrine : il embrasse toute la sociologie. Quesnay avait une véritable admiration pour Lemercier de la Rivière, dont l'œuvre est une application rigoureuse de la méthode déductive. On place tantôt en 1766, tantôt en 1769 seulement, la publication de V Essai de Turgot sur la Production et la Distribution des richesses; c'est iin exposé de la science nouvelle, d'une clarté, d'une simpbicité, et d'une méthode vraiment admirables. L'origine et les progrès d'une science nouvelle de Dupont de Nemours, ouvrage résumant celui de Lemercier, présente un aperçu lumineux et éloquent de la science ; plus tard, en 1771. parut l'introduction de l'abbé Baudeau à la Philosophie économique, très belle exposition, un peu trop prolise, de la doctrine. En 1774, Le Trosne publia deux volumes,

l'Ordre social et l' Tuf c'rît social, qui sont l'un et l'autre dignes d'être lus. Il faut regretter vivement que son œuvre ait été mutilée dans la reproduction qui en a été faite dans la collection des physiocrates publiée par Guillaumin en 18-18; l'Ordre social n'a pas été réimprimé, malgré son incontestable valeur scientifique, De même F Ordre naturel deLemercier a été réduit d'une trentaine de chapitres. Cette collection a paru à une époque où l'économie politique s'était détachée de la science sociale, et c'est là ce qui sortait du cadre de la science des richesses proprement dite.

L'œuvre propre de Quesnay sera de dégager les lois selon lesquelles la richesse, c'est-à-dire l'ensemble des biens matériels et propres à la satisfaction des besoins de l'homme, accomplit dans la société un mouvement analogue à celui de la circulation du sang ou, d'une manière plus générale, à l'ensemble du mouvement d'échange de matière et de force avec ce milieu externe constituant la vie de nutrition des organismes : cette œuvre sera ensuite de rechercher dans quelles conditions cette vie de nutrition des organismes sociaux s'accomplira de la manièi'e la plus régulière, la plus continue, la plus juste. Le philosophe embrasse donc dans une synthèse puissante, que nul avant lui ne réussit à réaliser : l'ordre moral, l'ordre économique, l'ordre physique; il saisira entre la psychologie morale d'une part, et les lois du milieu physique d'autre part, des relations fondamentales, et c'est de la coordination de ces lois, sous l'empire du Droit naturel, que se dégagera la conception d'un ordre naturel des sociétés.

Pour pouvoir dégager ces rapports entre l'ordre morah l'ordre économique et l'ordre physique, ii faudra, tout d'abord, que l'école achève de ruiner une conception empirique de la richesse qui empêche de les saisir : c'est celle du rôle de la monnaie, tel que l'école mercantile l'admettait.

IL Eléments de la conception physiocratiql'e. Fonction monétaire.

On attribue encore trop souvent à l'école mercantile l'idée

d'avoir vu clans la monnaie l'unique richesse, et d'avoir refusé le caractère de ricliesseaux biens consommables; ce qui est vrai, c'est que, se plaçant au point de vue du commerce international, elle considérait la richesse d'une nation comme proportionnelle k la masse de monnaie, et la quantité de monnaie comme commandant toutes les richesses consommables. De là cette préoccupation dominante de réaliser une balance du commerce favorable, qui permît cette accumulation de métaux précieux . C'était là,-Quesnay l'a bien montré, le reflet social des conceptions inspirées par l'intérêt individuel, au point de vue duquel l'argent est la puissance qui commande les autres marchandises. L'école mercantile identifiait surtout l'intérêt social avec relui de la classe des commerçants, dont les opérations consistent à acheter les marchandises d'une nation pour les revendre à une autre, d'un producteur pour les revendre avec profit au consommateur : le nombre de leurs opérations augmentant, toutes choses égales d'ailleurs, avec la masse de numéraire dont ils disposent, la richesse est à leurs yeux proportionnelle à la quantité de monnaie. L'œuvre à la fois critique et positive des physiocrates fut de déplacer le point 'le vue, et, au lieu de taire graviter la société autour de l'intérêt particulier ou de l'intérêt des commerçants, et l'ensemble des richesses consommables autour d'une richesse particulière, ils subordonnèrent la monnaie à l'ensemble des autres richesses et l'intérêt d'une classe à celui de la société. Dans l'argent, ils ne virent plus qu'un organe ayant pour fonction de faire circuler les richesses consommables.Leur œuvre fut analogue à celle deKopernik et de Galilée, en astronomie, ou de Laurent de Jussieu en botanique. Le commentaire de la XIIIe maxime du Gouvernement Economique est un aperçu lumineux des fonctions de la monnaie.

« L'argent, dit Quesnay, n'est une richesse active et réellement profitable dans un état, qu'autant qu'il rend continuellement richesse pour richesse, parce que la monnaie n'est

par elle-même qu'une richesse stérile, qui n'a d'autre utilité, dans une nation, que son emploi pour les ventes et les achats. »

« L'argent, dit Letrosne, n'est qu'un gage intermédiaire entre les ventes et les achats, il n'est pas le but du commerce ; on ne l'acquiert par les ventes que pour le rendre par les achats. » La monnaie devenait ainsi V instrument des échanges.

La vraie richesse des nations consistait à leurs yeux,nonpas à avoir beaucoup d'argent, mais des valeurs avec lesquelles elles pouvaient payer cet ar^en^selonl'expr88Sion de Lemercier, qui résumait la pensée de l'Ecole en disant : 1 1 richesse en argent n'est qu'une richesse seconde, et représentant la richesse première à laquelle elle est substituée.

Dans cette critique de la théorie mercantile, l'Ecole physiocratique avait été précédée par Boisguillebert, économiste profondement instruit, du commencement du XVIIT0 siècle. Boisguillebert est l'auteur de trois écrits importants : Le détail de la France (1697), Le Factnm de la France (1101) et la Dissertation sur la nature des richesses.

Dans la richesse, dit-il, qui n'est autre chose que le pouvoir de se procurer l'entretien de la vie, l'argent n'est que le moyen et l'acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but. — Les idées de Boisguillebert sur la monnaie, exprimées en une forme saisissantes sont surtout développées dans le ch. V du Factnm de la France et les ch. IV et V de la Dissertation.

C'est ainsi que les physiocrates, en intervertissant les rapports entre l'ensemble des choses matérielles utiles à la vie, propres à satisfaire nos besoins, et la monnaie, en faisant marcher le valet derrière le maître, selon le mot de Boisguillebert,la richesse première devant la richesse seconde,selon celui de Lemercier, reportaient nécessairement leur attention vers Les lois selon lesquelles les biens consommables se produisent et se distribuent dans la société. C'était sous un nouvel aspect ce retour à la nature qui caractérise tout le XVIUe siècle.

Le commerce extérieur des nations perdant cette importance ou cette vertu extraordinaire que lui assignait l'Ecole mercantile, l'accumulation indéfinie des métaux précieux devenait sans objet, car la monnaie était désormais subordonnée aux richesses consommables, sa quantité était limitée par les exigences de la fonction intermédiaire qu'elle avait à accomplir. D'inconditionnée, la monnaie était devenue un organe conditionné.

Cela posé, la pensée des physiocrates fut d'analyser les fonctions économiques de la société et les organes qui les accomplissent.

Ce qui les frappa tout d'abord, c'est que l'homme social est subordonné au milieu physique extérieur, auquel il emprunte tous les mate'ria u.v qui servent à la reconstitution incessante de son organisme et à la satisfaction de ses besoins physiques, intellectuels et moraux. C'est ce qui les mena & concevoir la matérialité comme l'un des caractères essentiels de la richesse.

C'est alors que les fonctions économiques de la société leur apparurent avec des caractères particuliers à l'Ecole.

La matière destinée à satisfaire les besoins de l'homme social est extra ite, d'abord, du milieu extérieur, elle est transformée, puis distribuée entre les membres de la Mociété.

Ces fonctions ont pour organes la classe agricole (comprenant l'exploitation des mines et des carrières, iqui extrait la richesse du milieu externe — la classe manufacturière qui la transforme — la classe commerciale qui la distribue, lui fait .subir des changements de main et de lieu.

Les physiocrates ont considéré la classe agricole comme seule productive, comme l'organe unique de la production, et les autres classes : manufacturière,commerciale,celle des professions libérales, comme stériles.

La raison qu'ils avaient d'assigner la productivité comme caractère exclusif à la classe agricole, c'est que, seule, elle

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accroît la masse de matière mise périodiquement en circulation dans la société.

« Le cultivateur,dit Quesnay dans son Dialogue surle tr des nrtisans.'proiimt par génération, par augmentation réelle des produits.» C'est le sens même de produire, mettre dehors.

« L'artisan, disait encore Quesnay .produit par addition des matières pi • mien s et des subsistances converties en travail. > Il les combine et en dégage un changement de forme de la matière. 11 n'y avait donc pas augmentation dans la masse des produits matériels. Sans doute, il y avait par le travail accroissement de la somme des utilités de la matière, mais le6» physiocrates considéraient la matérialité comme condition de l'expression quantitative de la richesse. Ils proportionnaient la quantité de richesse, non à celle d'utilité, mais de matière utile.

La fonction économique de distribution ou d'échang ramenait à l'échange de valeur égale contre valeur égale,conçue dans son principe fondamental. — Cette fonction de la distribution ou de l'échange, du commerce, avait réellement pour organes les producteurs et les consommateurs à.Q% produits agricoles bruts ou transformés.

Elle n'impliquait pas de gain d'un échangiste sur l'autre, mais l'avantage réciproque d'atteindre la satisfaction des besoins de chacun.

Les organes intermédiaires de cette fonction : voituriers ou commerçants, servaient le commerce, mais ne le faisaient pas.

Quesnay et son école les distinguent sous le nom de trafiquants et opposent le trafic au commerce. Ce trafic est une charge, et le bénéfice des trafiquants, un prélèvement opéré sur les valeurs échangées par les producteurs. Les tendances de la société devaient être à réduire cette charge.

Cependant, un autre fait fondamental frappa encore les physiocrates. C'est que la classe qu'ils considéraient comme seule productive, était la seule qui assurait un revenu annuel à

la société, ou plutôt celle qui assurait à la société un produit net formant le fonds de subsistance de toutes les classes non agricoles.

Le produit brut se compose de tout le produit annuel de la classe agricole, c'est-à-dire de la masse des subsistances et des matières prern ières produites annuellement.

Si maintenant, de ce produit brut, on déduit le montant total des avances ou des dépenses de capital qui ont dû être faites pour l'obtenir, on obtiendra le produit net.

Ces avances sont de trois ordres : annuelles, primitives, foncières.

La classe agricole applique chaque année son activité à la culturelle consomme et fait consommer par les animaux domestiques des subsistances pour assurer la productivité du sol : ce sont les avances annuelles. Elle applique en outre au sol, à des intervalles plus longs, des amendements et des engrais ; elle emploie des outils, un matériel, qui se consomment lentement et doivent se renouveler ; du produit du sol, la classe agricole prélèvera donc la portion nécessaire pour entretenir et reconstituer son capital d'exploitation: ce sont les avances primitives.

Les travaux que le cultivateur exécute chaque année ou périodiquement, ont dû être précédés de travaux préparatoires à la culture même : travaux de défoncement, de nivellement, irrigation, clôture, sans lesquels les travaux périodiques et annuels eussent été impossibles. Ce sont les cultivateurs originaires qui les ont effectués sur les terres aujourd'hui en culture.

Ces cultivateurs originaires, ou ceux qui leur ont succédé, forment une classe distincte dans la conception de Quesnay : celle des propriétaires; de même qu'ils ont, les premiers, ou que leurs auteurs ont les premiers, mis en opération la puissance productive du sol, de même ils ont conservé un droit absolu sur le sol ; c'est à eux qu'appartiendra tout l'excédant du produit brut, déduction faite des avances annuelles et des avan-

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ces primitives. Le surplus est le produit net : non seulement il comprend la reconstitution des avances foncières faites par les propriétaires primitif t^ mais un excédant qui forme le fonds réel duquel vivent les classes de la Société non agricoles.

III. Le tableau économique et la conception organique de la Société.

C'est ce Produit net qui sera engagé dans la grande circulation sociale de la richesse. J'ai dit grande circulation, car je retrouve dans la circulation des richesses, telle que l'a conçue Quesnay, une analogie très frappante avec la circulation du sang et la division de la grande et de la petite circulation.

La découverte de la circulation de la richesse dans les sociétés économiques occupe, dans l'histoire de la science, la même place que celle de la circulation du sang dans l'histoire de la Biologie. La découverte de Harvey a mis en pleine lumière ce retour constant du liquide sanguin, qui assure l'existence de toute les parties de l'organisme individuel. De même la circulation de la richesse, qui forme le sang et la lymphe des sociétés, assure la conservation et le développement de Vorganisme collectif. Cette circulation est décrite dans ce que l'Ecole appelle le Tableau économique; elle y comprend, outre l'exposé d'une circulation normale, celui de toutes les perturbations qu'elle peut subir et des effets qui en résultent.

Ce Tableau économique, qui fut l'objet de l'admiration des disciples de Quesnay, n'a guère connu au XIXe siècle que le dédain, l'oubli ou l'indifférence.

« Il est difficile, dit Garniert de s'expliquer le succès de cette publication assez peu intelligible. Composée de chiffres bizarrement disposés, ce tableau contribue plutôt à jeter du discrédit que des lumières sur la théorie.

cLes explications du marquis de Mirabeau le rendirent encore pins cabalistique et plus mystérieux : celles de l'abbé Bandeau et de Le Trosne, beaucoup plus claires, ne le furent pas encore assez. » 6.

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