‹ Histoire des systèmes économiques et socialistesChapitre 4 sur 20 · GG · texte numérisé non relu

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Assurément, le tableau économique présente souvent une complexité singulière due aux différentes hypothèses que conçurent les physiocrates : mais, considéré dans ses traits élémentaires, il est la première exposition synthétique du mouvement de la richesse auquel se ramène la vie organique des sociétés; et quand je considère l'effort de génie qu'il fallut pour 1^ concevoir, j'avoue que je suis bien près de partager l'admiration île Mirabeau: " depuis le commencement du monde, il y a eu trois découvertes qui ont donné aux sociétés politiques leur principale solidité. La première est l'invention de l'écriture qui seule donne au genre humain la faculté de transmettre sans altération ses lois, ses caractères, ses annales et ses découvertes. La seconde est l'invention de la monnaie,ce bien commun qui unit toutes les nations civilisées ; la troisième, qui est le résultat des deux autres, mais qui les complète, est le Tableau économique, la grande découverte qui fait la gloire de notre siècle et dont la postérité recueillera les fruits » .

A travers l'obscurité du tableau économique des Physiocrates. il faut voir le premier essai d'une analyse delà formation de la circulation et de la reproduction du revenu social; et le mouvement social de la richesse, tel que le conçut Quesnay, rappelle la circulation du sang.Les lois de l'association des idées ont sans doute, par leur opération profonde, amené le génie de Quesmjy, préoccupé à la fois desphénomènes biologiqueset des phénomènes sociaux, à transporter dans la société ce mouvement circulaire qui assurera la continuité de son existence.

Un extrait de l'une des lettres de Turgot sur le commerce des grains nous permettra de bien saisir ce grand phénomène et marquera en même temps l'analogie biologique.

« Le cultivateur consomme immédiatement ce qui est nécessaire à sa nourriture : le reste se partage entre lui et le propriétaire, et tous deux, par leurs dépenses, soit qu'elles aient pour objet la continuation ou l'amélioration de la culture, soit qu'elles se bornent à la satisfaction de leurs besoins distribuent

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le reste en salaires à tous les autres membres -de la société pour prix de leur travail. Les valeurs que ceux-ci ont reçues retournent, par l'acbat des denrées qu'ils consomment, entre les mains des cultivateurs, pour en sortir de nouveau par une circulation dont la continuité fait la vie du corps politique, ainsi que la circulation du sang fait la vie du corps animal. »

Eeprenons cet exposé si simple en en indiquant de plus près l'analogie précieuse et intéressante, car c'est la première expression de la conception organique des sociétés.

Il y a, à la réalité,une grande et une petite circulation sociale comme dans l'organisme individuel. Observons d'abord le phénomène, abstraction faite de l'intervention de la monnaie, en l'evenant au troc primitif.

La petite circulation, qui rappelle le mouvement du sang du cœur aux poumons et des poumons au cœur, s'accomplit entre la classe agricole, la classe propriétaire ou les cultivateurs primitifs et la terre : le sang veineux et le sang artériel correspondent aux avances et aux reprises.

Les propriétaires ont fait originairement à la terre les avances foncières qui l'ont mise en état de produire. La classe agricole onproduct ive lui fait des avances périodiques ou primitives et des avances annuelles qui entretiennent et développent sa productivité.

Le pi-oduit de la terre permettra d'abord à la classe productive d'opérer les reprises de ses avances. La portion de produit brut du sol que la classe agricole aura reprise sera en partie consommée par elle comme subsistances, en partie échangée avec la classe stérile : les manufacturiers, voituriers, commerçants, domestiques, personnes exerçant des professions libérales. La classe agricole leur fournira directement une partie de leurs subsistances et de leurs matières premières, elle en retirera des produits manufactures ou des services qui leur permettront de satisfaire à ses besoins et de reconstituer les avances primitives et annuelles au sol et de renouveler la culture.

Cependant, la terre, au-delà des avances qu'elle areçues, donne un excédant : c'est le produit net ; il fournira, pour la plus grande part la subsistance à tous les autres membres de la comînunauté, et la substance de la plus grande partie des biens matériels consommables auxquels la classe stérile donne des formes, des utilités nouvelles.

Le produit net, à son tour, est engagé dans la grande circulation. La classe des propriétaires le reçoit des mains des cultivateurs comme récompense proportionnelle de ses avances foncières; mais la nature ne proportionne pas le produit net aux avances des propriétaires ; elle les dépasse dans une mesure qui va croissant avec les progrès de la culture. Le produit net leur assurera leur subsistance, et comme, dans notre hypothèse, il est en nature, composé de subsistances et de matières brutes, il leur permettra d'acquérir par l'échange les services et les produits manufacturés de toutes les autres classes. L'activité qu'ils entretiendront ainsi, les produits qu'ils acquerront par l'échange pourront être en partie appliqués à accroître la fertilité de la terre. Ce seront de nouvelles avances qui s'ajouteront aux avances antérieures et qui assureront à la fois un produit brut agricole plus considérable, un produit net plus abondant, une circulation de richesse plus intense. Mais ce n'est pas tout: les pbysiocrates ont admis l'Etat au partage du produit net avec les propriétaires. Pour eux, le seul produit réellement disponible pour l'impôt, c'est le produit net de la terre; et c'est pour cela qu'il se prononcent tous pour la substitution d'un impôt unique sur le produit net, et qu'ils écartent tous les autres impôts comme devant nécessairement et en dernière analyse se répercuter sur le produit net, après avoir entravé la production du sol, ou la transformation des matières brutes, et troublé le mouvement circulaire de la richesse en semant l'injustice. Le» services de l'Etat, qui assurent la régularité de Ja vie collective, trouvent donc.eux aussi, leur rémunération dans le produit net.

Tel est ce tableau économique dans sa donnée essentielle. Faisons maintenant, dans cette circulation des richesses, intervenir l'instrument des échanges, la monnaie, rendue à sa véritable fonction par les physioerates.

Supposons que la valeur totale du produit brut annuel de la nation soit de 5.

Supposons que le produit net soit égal à 2, et que la masse de monnaie destinée à mettre en mouvement ces richesses soit de 2, et ait une valeur égale à celle des 2 cinquièmes du produit. Supposons qu'au début, les agriculteurs soient les détenteurs de la monnaie et que la classe stérile ait 2 de produits manufacturés entre les mains, résultat d'une transformation antérieure.

Après la récolte,et à la fin de l'exercice annuel de l'exploitation minérale, les agriculteurs donnent les deux de monnaie comme produit ne£aux propriétaires, et restent eux-mêmes en possession de toute la masse des produits. Les propriétaires acquerront d'abord 1 des subsistances de la classe des agriculteurs en échange de 1 de monnaie ; ils acquerront ensuite 1 de produits manufacturés ou services de la classe stérile, en échange de la seconde unité monétaire. A son tour, la classe agricole consommera 1 du produit brut pour sa subsistance et acquerra 1 de produits manutacturés et de services de la classe stérile, en échange de la quantité 1 de monnaie, qu'elle a reçue des propriétaires.

La classe stérile sera devenue ainsi en possession des 2 unités de monnaie.

Cette classe stérile ne crée aucune valeur propre, elle conserve, en transformant la matière, la valeur des matières brutes et des subsistances. Elle donnera donc les deux unités de monnaie à ]a classe agricole en échange desdeux de produit brut dont cel le-ci sera restée détentrice. Elle recevra ainsi les subsistances et les matières premières qui lui permettront de recommencer la production. A son tour,] a classe agricole sera redevenue dé-

tentrice des deux de monnaie, comme à l'origine du mouvement, qui pourra ainsi se renouveler indéfiniment.

Tel est le tableau économique exprimant un mouvement naturel, physiologique de la richesse. Ce qui rend obscure l'intelligence de ce tableau, ce sont les hypothèses nombreuses étudiées par le maître et ses disciples. Ces hypothèses sont celles de perturbations artificiellement produites dans la circulation par l'ignorance, l'imprévoyance ou l'égoïsme. Ainsi Quesnav, dans ses deux problèmes économiques, recherche ce qui se passera dans le cas où le propriétaire dissipera en dépenses de luxe le produit net, au lieu d'en appliquer une part à accroître les avances foncières ou bien ce qui se passera si les avances du cultivateur ne sont pas reconstituées par les échanges avec les autres classes, ou quels seront les effets d'un impôt indirect. Mirabeau ne fait autre chose que multiplier ces hypothèses et ces exercices scientifiques, et c'est tout ce qu'il y a de câbalisHqite dans sa philosophie rurale.

Ces hypothèses suppléent, dans la pensée physiocratique, aux expérimentations directes propres à rectifier et à compléter, et surtout à faire servir dans la pratique la théorie fondamentale de la circulation.

Aujourd'hui, ces perturbations, hypothétiques chez lesPhysiocrates, prendront le nom de erises économiques^ hélas, trop réelles, et qui affectent la richesse aux différentes phases du mouvement qu'elle accomplit dans la société.

Dans le Tableau économique, l'argent reprend sa vraie fo action : il redevient un instrument de circulation. La monnaie n'a de fonction que si l'on s'en dessaisit.

La quantité d'argent dépend du nombre et de l'importance des actes d'échange à opérer dans la nation, et ce nombre, cette importance sont réglés par le revenu annuel de la nation Les richesses consommables prennent ainsi le pas sur la richesse inconsommable destinée à les faire circuler. L'accumulation indéfinie de l'argent devient sans objet ; la masse d'argent à

employer dans une société doit dépendre de la masse des richesses consommables à faire circuler de main en main . Au-delà de cette limite naturelle, l'accumulation devient inutile. Adam Smith a rendu ce rapport de dépendance saisissant, en comparant l'instrument de circulation à des poêlons ou casseroles que Ton accumulerait inutilement dans une société où il n'y aurait qu'une certaine quantité d'aliments à préparer.

Le Tableau économique montre également que. dans la conception physiocratique. tous les salaires, tous les profits distribués dans la société. aussi bien que la rente des propriétaires. ont leur source commune flans la JJ>" hu-tlm 'Uji •

Les manufactures et le commerce n'ajoutent rien, aux yeux de l'Ecole, à la quantité totale de matière ni à la valew&teJ produi t brut, bien qu'ils augmentent l'utilité de la matière et conservent, en la transformant. /" rie': qui marque la

différence profonde de l'agriculture et de toutes tes ptofem

He-s, c'est que les travaux des artisans et des professions libérales forment une dépense pour la Société économique, qu'elle ne peut s'étendna au-delà du produit net. qu'elle limitée par le produit net. Assurément, ces travaux satisfont des besoins, mais la tendance sera de les obtenir au taux le plus bas. De là cette formule que Quesnay donnait comme la perfection de la conduite économique: obtenir la pkts grande augmentation possible de jouissances pour la plus grands diminution possible de dep< uses. L s avances faites à la culture, au contraire, sont reproductives, et plus elles s'accroissent.plus Toit le produit brut, et avec lui le produit net: et plus aussi peuvent se multiplier les travaux 'les artisans, plus sera intense le courant social de la richesse.

Les deux aspects, au point de vue sociologique, de V ordre spontané', tel que les physiocrates l'ont conçu, se révèlent maintenant à nous.

Il y a. d'abord, une surbordùiation nécessaire entre les diffé-

rents modes d'activité sociale; certains modes peuvent exister sans que certains autres existent.

Dans l'organisme individuel, il n'y a de circulation du sang que lorsque la respiration est localisée dans des branchies ou des poumons : le sang doit aller au devant de l'air.

La petite circulation est la condition nécessaire de la grande circulation.

De même, il y a une certaine succession de travaux nécessaires pour assurer la conservation et le développement de la vie collective. Toute l'activité collective dépend, avant tout, de l'action tutélaire de l'Etat.

Il faut que certains travaux préalables mettent la terre en état de produire pour que les cultivateurs puissent appliquer leur travail au sol.

Il faut que l'opération continue et constante de ces agriculteurs soit assurée ponr que les autres classes sociales rencontrent dans le produit net leurs conditions essentielles d'existence. La classe agricole semble destinée à effectuer les échanges naturels avec le milieu physique ; elle tient tous les autres organes en sa dépendance : sans elle, ils n'existeraient pas. Ainsi encore, l'instrument monétaire est subordonné au produit qu'il fait circuler.

Mais une fois que le produit net se forme et que des classes non agricoles se constituent, ces classes rendent à la classe agricole des services et des produits façonnés, elles tiennent, à leur tour, la classe agricole en leur dépendance puisqu'elles lui servent do débouché, puisqu'elles l'approvisionnent de leurs produits. A côté d'une loi de subordination primordiale, voici que nous constatons une loi de corrélation, exactement comme le fit Cuvier dans les organismes individuels.

Quesnay jetait ainsi les fondements de la conception organique de la société économique.

La vie collective n'est plus qu'un vaste système d'échanges de matière et de force avec le milieu extérieur d'abord (con-

sommation et production), entre les hommes ensuite (distribution). Elle se résout dans une succession d'actes de consommation et de production que relient des contrats d'échange : et la vie de la société, celle de tout individu, dépend du retour incessant de ces actes, exactement comme la vie de toutes les cellules d'un organisme dépend du cours régulier du torrent sanguin.

Telle est la conception élémentaire de l'ordre naturel élaborée par le génie de Quesnay. On en a vu aisément les imperfections, mais on n'en reconnaît presque jamais l'incomparable grandeur. Le développement progressif de la science, la suite de cette histoire va le montrer, enlèvera aux propriétaires cette prépondérance que leur assigne la physiocratie ; elle cessera d'identifier leur intérêt avec celui la société même. — La productivité de la classe manufacturière sera reconnue, onréussira à établir que le travail agricole n'a pas seul la propriété de produire un excédant — que le travail industriel, lui aussi, présente une plus value analogue au produit net. — Mais l'idée fondamentale d'une circulation sociale de la richesse n'en aura pas moins été dégagée par Quesnay, et la postérité placera cette découverte au même rang que celle de la circulation du sang due à Michel Servet et à Harvey .

Je me suis appliqué, dans deux diagrammes, à exposer le mouvement circulaire de la richesse sociale et ses ropports avec Ja circulation du sang : le premier reproduit ce mouvement en faisant abstraction de la monnaie, il montre comment la continuité de la vie économique peut être conçue sans intervention de la monnaie ; il rend sensible la distinction de la grande et de la petite circulation, celle des avances de la culture et du produit net avec ses divisions, le vaste système d'échanges entre les organes de la vie sociale, dans lequel il est engagé. Le second diagramme combine le mouvement social des richesses consommables avec celles de la monnaie qui est l'instrument de leurs échanges ; on y retrouve Tins -

trament monétaire dans les proportions définies indiquées au £ II [, et que lui assigne son caractère organique.

J'ai dit ailleurs que l'édition primitive du Tableau économique tirée à Versailles à lui très petit nombre d'exempJ aires. a complètement disparu, mais des recherches récentes ont abouti à la découverte d'une épreuve de l'œuvre de Quesnav. M. Oncken, l'économiste contemporain le plus versé dans l'histoire de la Physiocratie, avait en 1888, rappelé la perte du premier Tableau économique dans son introduction aux œuvres de Quesnay : M.Stern, professeur à l'Université de Zurieh, en rendant compte de cet ouvrage, suggéra l'idée que le tableau pourrait se trouver parmi les papiers du marquis de Mirabeau, aux Archives nationales, à Paris. C'est sur cette indication qu'un savant autrichien, M. Stéphan Bauer. fit aux archives des recherches qui ont amené la découverte de l'épreuve du tableau corrigé, en décembre 1758, de la main de Quesnay luimême. M. Bauer a publié le commentaire de ce document dans Y Economie journal de mars 1895, et la British Economie Association dont ce recueil est l'organe, a voulu magnifiquement célébrer le deuxième centenaire de la naissance de Quesnay en publiant le fac-similé du Tableau Economique et celui de l'épreuve de son explication avec les corrections marginales de Quesnay lui-même. (Londres, Mac Millau 1894).

On retrouvera dans ce volume la reproduction du tableau économise de 1758, d'après la publication de l'association britannique. Les données de Quesnay sont celles-ci: au moment où il va retracer le mouvement social de la richesse, la production de la classe agricole a exigé 600 livres d'avances, et léS travaux de la classe stérile. 300 livres : le produit net de la culture est de 600 livres, qui ont passé aux mains des propriétaires sous forme de monnaie. Ceux-ci en répartissent la dépense entre les cultivateurs et les industriels, par moitié dans l'hypothèse, achetant d'une part du pain, de la viande, du vin. etc.. de l'autre des vêtements, ustensiles, meubles, etc. Les 300 livres

reçues en échange par les cultivateurs sont dépensées, moitié en subsistances qu'ils produisent. moitié en produits manufacturés delà classe stérile : leurs avances renaissent ainsi avec un produit net correspondant de 300 livres, comme on le voit sur ]e diagramme. Les 300 livres du produit net que !a classe stérile a reçues en échange des propriétaires sont à leur tour consacrées moitié, 150 livres, à reconstituer une partie des avances de cette classe, moitié à acquérir des matières premières et des subsistances de la classe agricole.Celle-ci rentre, par là. dans une partie nouvelle de ses avances qui reconstituent un produit net correspondant (150 livres) : elle consacre une partie de cette somme, la moitié, à acquérir des produits manufacturés ; on assiste alors à des sous divisions successives des dépenses des deux classes, qui aboutissent à des reconstitutions partielles de leurs avances respectives, et le processus total embrassé par Quesnay reproduit les avances des deux classes laborieuses : 600 -j- 300 livres, et le produit net des propriétaires (000 livres) en tout 1.500 livres comme on le voit indiqué sur le schéma de Quesnay même.

J'ai, dans les deux plancbes qui accompagnent cette étude, embrassé dans son unité le mouvement social de la richesse, dont Quesnay a analysé les différentes phases.. On saisit mieux, par là même, l'analogie biologique.

IV. Les Lois xaiurelles et l'Harmonie de l'Ordre physique et t de l'Ordre moral.

11 s'agit maintenant de rechercher avec lesphysiocrates, les conditions d'un retour régulier et constant de ce mouvement social de la richesse.

Ici, les physiocrates vont mettre en présence la nature moraU de l'homme et la nature physique extérieure ; ils vont chercher des relations constantes entre ces deux mondes, et, entre les lois qui les régissent, un tel enchaînement que leur dernier

terme, selon l'expression de Letrosne, soit un cercle non interrompu de reproduction et de consommation constamment entretenu par la fécondité inépuisable de la terre.

C'est la découverte de ces rapports entre la nature et l'homme social qui a permis la constitution de la science : «c'est cette liaison, a dit encore Letrosne, entre la loi de Justice, qui renferme les Droits et les devoirs de l'homme social et les lois de la reproduction et de la distribution des subsistances que les philosophes n'ont pas saisie et c'est en cela que la scû économique est vraiment nouvelle. » Rien de plus profond que ces paroles de Letrosne n'a été dit sur les physiocrates. C'est ici que se présente à nous la question des lois naturelles en économie politique. C'est aux physiocrates que revient l'impérissable gloire d'avoir reconnu que les phénomènes économiques sont soumis à des lois naturelles, mais ce sont eux aussi qui.par le caractère qu'ils ont assigné à ces lois, ont préparé la crise redoutable que traverse la science moderne et rendu nécessaire la révolution scientifique qui s'accomplit dans la direction positive.

La loi naturelle, au sens positif, exprime une relation constante entre les phénomènes ■ les lois de la vie végétative expriment les relations constantes entre les organismes végétaux et leur milieu physico-chimique, et selon lesquelles ils se conservent.se développent et se multiplient. Ces lois existent indépendamment de l'homme, des besoins de l'homme ; elles subsisteraient alors même que l'bomme aurait disparti.

La loi naturelle, au sens physiocratique, exprime quelque chose de plus : ce ne sont pas les conditions d'existence de ce qui est, mais les conditions de ce gui doit être. Les lois physiques de la végétation seront pour eux les conditions selon lesquelles la multiplication des végétaux consommables par l'homme atteindra le plus haut degré. Il y a donc une fin à atteindre ajoutée par eux à la conception purement scientifique de la loi. « La loi physique, dit Quesnay lui-même, est le

cours réglé de tout événement physique de l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain. * H révèle par là même la fin poursuivie. C'est une succession de phénomènes physiques telle qu'elle se traduise par la plus haute utilité possible pour l'homme. Semblablement dans l'ordre moral, la loi scientifique, au sens positif, exprimera simplement une tendance uniforme et constante de l'homme. Pour Quesnay. ce sera quelque chose de plus, ce sera la direction de la volonté humaine la plus propre à assurer le bonheur mëtnede l'homme.

Elle exprimera les conditions morales dans lesquelles les ten dances dirigeantes de la volonté humaine s'harmoniseront le plus parfaitement avec les lois physiques de l'ordre naturelplus avantageux au genre humain.

11 y a donc, aux yeux de Quesnay. un enchaînement naturel des lois morales et physiques le plus propre à assurer l'abondance et la juste distribution des richesses. Cet enchaînement est l'œuvre même de l'auteur des choses.

« Ces lois, dit-il, forment ensemble ce qu'on appelle la loi naturelle. Tous les hommes et toutes les puissance sh u maines doivent être soumis à ces lois souveraines instituées par l'Être suprême, elles sont immuables et les meilleures lois possibles : par conséquent la base du gouvernement le plus parfait >

Les lois naturelles sont donc conçues, non seulement comme concourant à une fin, mais encore comme faisant partie d'un plan général, d'un ordre idéal tracé par l'auteur des choses, et imprimé par lui dans la nature. La nature est au yeux de Quesnay le reflet de la pensée divine, ou l'instrument des dessins de la Providence, et le naturel est identique à V idéal absolu. Aussi la physiocratie est dominée par la préoccupation de la cause première des choses et des causes finales qui leur sont assignées. Elle est sociologique, finaliste; le plan

divin ]a science nouvelle le découvre, et elle le propose comme direction de la conduite économique à la liberté de Vhom IJla frappe par Vevidence même des effets que sa réalisation offrira pour le bonheur des hommes. La théorie de la liberté', que Quesnay a présentée dans ses essais physiques sur l'économie an'ntuilcy s'adapte à cette conception, car il en faitla faculté de se déterminer par des motifs. Il combat l'hypothèse que la liberté consiste à se déterminer sans motif et se propose de rechercher dans quelles conditions la liberté humaine se déterminera, nonpour ce qui estleplus agréable, mais \eplus avantageux. Ici, l'excellence des motifs sera évidente.

La physiocratie a donc une base théologico-métaphysique. C'est pour cela qu'elle conçoit l'ordre naturel comme absolu et invariable, et c'est pour cela qu'elle propose à l'homme de se borner à laisser l'ordre naturel se réaliser de lui-même.

I-es phj siocrates ont par là introduit dans la science sociale une association d'idées qui a prévalu longtemps entre la conSr tance des lois naturelles et Viintnodificaljilite' des phénomènes par l'intervention des hommes, et surtout de la Société représentée par l'Etat.Les lois faisaient partie d'un ordre absolu, d'un plan idéal conçu par la Providence, et l'homme n'avait d'autre mission que de le laisser s'accomplir.

La science, dans les autres départements, nous révèle, au contraire, que, partout où les lois sont reconnues dans les phénomènes et où se répand l'esprit positif, l'action modificatrice et réparatrice des hommes s'étend et s'affermit, ainsi, dans l'hygiène et la médecine; seulement elle s'exerce selon les Ibis mêmes de la nature, c'est son appui et sa garantie. C'est que là aussi la conception d'un plan prédéterminé, dont l'Etre des Etres poursuivrait la réalisation et que l'intervention humaine ne pourrait que troubler, cette conception s'éloigne et se dissipe. Elle est en dehors du domaine du savoir positif. C'est

ce mode de concevoir les phénomènes sociaux qui s'introduira graduellement dans la science sociale.

Nous pouvons maintenant suivre l'enchaînement des lois naturelles avec les Physiocrates. Les meilleurs guides sont Lemercier delà Rivière, dans son Ordre naturel, Dupont dans son Dii 'liminaire et son Introduction à la Science nou-

velle, et Quesnay lui-même : dans le Droit naturel.

La loi de consommation est la loi fondamentale de l'individu. Elle révèle sa subordination ay milû u physique qui doit fournir à l'homme les matériaux et les forces nécessaires à son entretien. Il ne peut s'affranchir de cette nécessité physique de pourvoir à sa consommation.

Cette subordination au milieu physique, se révélant par le retour périodique des mêmes besoins, est d'autant plus manifeste et plus pressante que la population croît plus rapidement, et qu'elle dépasse davantage le nombre d'hommes qui pourraient vivre des produits spontanés de la terre.

A ce point, la multiplication des produits devient aussi impérieusement nécessaire que leur consommation, et cette multiplication ne peut évidemment s'opérer que par l'application du travail de l'homme à la terre.

La tendance à réagir sur le inonde matériel pour satisfaire ses besoins, telle sera la loi morale individuelle dans les faits EconomiqUi 8xtel sera le principe d'action de la société économique, chez les Physiocrates. Ils vont désormais expliquer la vie collective par les opérations spontanées de toutes les unités humaines qui composent la société et sont comme les cellules sociales : la force motrice de la société, Economique est désormais inhérente aux individus eux-mêmes.

Une transformation radicale s'est donc accomplie dans la conception de la société. Les Mercantiiistes plaçaient hors des individus le principe dirigeant de leur activité : voici les Physiocrates qui le placent en dedans.

Le désir de s'assurer la satisfaction de ses besoins dérivant de la nature de son être, est pour chacun cette force motrice, ce principe d'action. 11 est la cause de ces opérations qui se succèdent dans un ordre invariable, et s'adaptent à l'ordre physique, et elle dépend de la nature humaine.

Dans un état social complexe, assurément tous les individus n'appliquent pas directement leur activité à la production agricole, mais le principe dirigeant de tout individu est le même : c'est la tendance à satisfaire ses besoins, à s'assurer les jouissances, soit directement en agissant sur la nature, soit indirectement en effectuant des échanges avec ceux qui exercent cette action immédiate.

Le propriétaire obéit au désir de s'assurer des jouissances lorsqu'il met la terre en état d'être cultivée. Il en est de même pour la classe agricole et la classe stérile, lorsqu'elles se livrent à leurs travaux.

Tous ces intérêts privés se résolvent en dernière analyse dans l'intérêt de la classe agricole qui se confond avec l'intérêt social ; car, plus la reproduction annuelle sera abondante, plus sera considérable la somme des richesses à partager directement ou indirectement.

L'individu humain et le milieu physique nous apparaissent jusqu'ici comme unis par deux ordres de relations nécessaires.

L'homme est soumis au milieu physique pour la satisfaction de ses besoins. La tendance morale de l'homme à réagir sur le milieu, en vue de cette satisfaction, se déduit des besoins av K la même nécessité.

La réaction que le travail de l'homme opère sur le milieu physique est nécessairement soumise aux lois du milieu. En effet, ce travail ne sei'a productif que pour autant que l'homme réunisse les conditions exigées par les lois naturelles, pour la multiplication des animaux et des végétaux.

Quesnay se posait la seconde partie du problème en ces termes :

Il y a une certaine application de l'activité humaine à la terre qui est la plus favorable possible au genre humain ; la succession des différentes opérations qui constituent le cycle de la production agricole peut être plus ou moins parfaite, l'application du travail et du capital au sol plus ou moins énergique, la circulation du tableau économique plus ou moins abondante, continue, régulière.

Le problème qui restait à résoudre était de rechercher dans quelles conditions l'activité économique de l'homme se manifesterait le plus favorablement à l'intérêt de tous, serait la plus féconde.

C'est-à-dire, quelle règle sociale de la conduite humaine individuelle s'adaptait le plus parfaitement possible à cette succession de phénomènes physiques? Comment la volonté humaine serait le plus énergiquement sollicitée à agir de la façon la plus avantageuse à la société même ?

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