CHAPITRE Xm
gieuse ou civile. Ces terribles sectaires, qui entraînèrent tous les paysans, de la Souabe à la Thuringe, se donnaient le nom d’anabaptistes, parce qu’ils se régénéraient, disaient-ils, par un second baptême. Leur chef fut Thomas Munzer. Luther ne se contenta pas de les désavouer; il prêcha contre eux une guerre d’extermination. Dispersés à Frankenhausen, les paysans périrent par milliers (1525).
La guerre des paysans effraya tout le monde : les princes catholiques s’autorisèrent du danger qu’avait un instant couru l’ordre social pour se confédérerà Dessau (1525). Les princes réformés, par contre, signèrent l’union de Torgau (1526). L’Allemagne se trouva séparée en deux ligues, indépendantes du pouvoir impérial, et la guerre parut imminente. Mais Charles-Quint, occupé tour à tour par François I" et par Soliman, temporisait pour ne se point créer un nouvel ennemi en Allemagne. On parlait bien de faire résoudre la question par une assemblée des docteurs de l’Église; mais des deux côtés on redoutait de voir se réunir un concile où les réformés savaient bien d’avance qu’ils seraient en minorité, où la cour de Rome craignait de retrouver les traditions des conciles de Bâle et de Constance.
En 1529, les Ottomans ravageaient la Hongrie; pour obtenir les secours de tous les princes allemands, Charles-Quint fit proclamer, à la diète de Spire, la liberté de conscience, mais en défendant la propagation des nouvelles doctrines sur la Cène (1529) : les réformés protestèrent contre cette exception. Le nom de protestants leur en est resté. L’année suivante, ils présentèrent à la diète d’Augsbourg une confession officielle de leurs croyances qui fut dès lors le symbole et le lien de tous les partisans de Luther (1530). Ils resserrèrent leur union à Smalkalde (1531), et l’empereur, menacé par Soliman II, leur accorda la paix ou intérim de Nuremberg (1532). Deux ans après, ils se trouvèrent assez forts pour rétablir le duc de Wurtemberg, Ulric, et imposer aux catholiques le traité de Cadan en Bohême, qui accordait aux luthériens le libre exercice de leur culte.
Cependant les anabaptistes reparurent à Munster, en Westphalie, sur les confins de la Hollande, mais cette fois avec une
organisation plus régulière, plus effrayante. Jean Matthiesen, boulanger de Harlem, était leur prophète suprême. Ils chassèrent de la ville l’évêque, tous les riches, tous ceux qui ne voulurent pas se faire rebaptiser, et alors commencèrent d’affreuses saturnales de démagogie extatique. Ils pillèrent les églises et les couvents, brûlèrent tous les livres, excepté la Bible, et mirent les biens en commun. De cette démagogie biblique sortit un despotisme effréné. Un maréchal ferrant ayant mal parlé des prophètes, Matthiesen assembla la commune sur le marché et tua le malheureux d’un coup de feu. Puis il s’écria que le Père lui ordonnait de repousser l’ennemi, et il se précipita seul, une hallebarde à la main, hors de la ville; il n’eut pas franchi la porte qu’il fut tué. Un garçon tailleur de Leyde, Jean Bocold, lui succéda comme prophète suprême, et quelque temps après comme roi, après qu’un des prédicateurs eut annoncé qu’il lui avait été révélé que Jean de Leyde devait régner sur toute la terre et occuper le trône de David, jusqu’au temps où Dieu le père voudrait lui redemander le gouvernement.
Le nouveau roi établit la pluralité des femmes et s’entoura d’une cour somptueuse, tandis que le peuple mourait de faim, car l’évêque de Munster tenait la ville étroitement assiégée. Une des reines, rapporte un récit contemporain, ayant dit un jour à ses compagnes qu’elle ne croyait pas conforme à la volonté de Dieu qu’on laissât tant de misères peser sur les pauvres gens, le roi la conduisit au marché avec ses autres femmes, lui ordonna de s’agenouiller au milieu de ses compagnes prosternées comme elle, et lui trancha la tête. Les autres reines chantaient : Gloire à Üieu au haut des cieux! et tout le peuple se mit à danser autour du cadavre de la victime. Cependant il n’avait plus à manger que du pain et du sel! Vers la fin du siège la famine fut si grande que l’on distribuait régulièrement la chair des morts. La ville fut enfin emportée le jour de la Saint-Jean (1535). Jean de Leyde, pris vivant, fut déchiré avec des tenailles ardentes. La nouvelle Sion, soutenue par cette ivresse de fanatisme et de débauche, s’était défendue quinze mois contre toutes les forces de l’Allemagne du nord.