CHAPITRE XIII
Les catholiques imputaient à la réforme la responsabilité des scandales de Munster, et le schisme politique de l’Allemagne prenait de jour en jour un caractère plus prononcé. L’empereur attendait, temporisait, s’efforçait d’éviter un conflit pour lequel il ne se sentait pas prêt. Il n’avait pas trop de toute son activité au milieu d’une telle complication d’affaires : il avait à défendre l’Autriche contre les incessantes attaques du sultan, et le royaume de Naples contre les corsaires barbaresques; il était engagé avec le roi de France dans une lutte formidable. Seul, en face de Soliman II, de Barberousse et de François I", il lui fallait encore maîtriser l’indiscipline de ses armées et la turbulence des communes flamandes, organiser l’administration du nouveau monde, étendre sa pensée et son action d’un bout à l’autre du globe, de Bude à Mexico, de Gand à Tunis. C’est ce qui explique ses longs ménagements à l’égard de la réforme. D’ailleurs la haine des catholiques contre les protestants n’allait pas jusqu’à vouloir sacrifier à l’empereur les libertés de l’Allemagne, et comme le temps durait encore où les citoyens portaient eux-mêmes les armes, il n’y avait pas d’armée permanente avec laquelle l’empereur pût être certain de briser toute résistance.
Mais après la paix signée avec la France à Crespy (1544), il résolut d’agir. Abandonné par les confédérés de Smalkalde, François I" les abandonnait à son tour. Soliman venait de tourner ses forces contre la Perse. Charles se trouvait donc sans ennemis au dehors. Le concile œcuménique, au jugement duquel en appelaient depuis si longtemps les deux partis, s’était enfin réuni à Trente (1545), et, dès les premières sessions, tout espoir de conciliation entre les doctrines opposées disparut. La guerre fut dès lors inévitable. Luther mourut à temps pour ne pas la voir, en 1546.
Comme il arrive toujours dans une confédération, le désordre se mit au sein du parti protestant. Les alliés de Smalkalde ne surent pas concerter leurs efforts et succombèrent isolément. Charles, au contraire, montra de la fermeté, de la décision, et, malgré la défection du pape, termina tout en deux campagnes.
La haute Allemagne était soumise dès 1546; la mort de
François I", au commencement de 1547, détermina l’empereur à pousser activement les hostilités. A la bataille de Mühlber^, l’infanterie espagnole culbuta du premier choc les milices saxonnes, et les deux chefs de la ligue tombèrent au pouvoir de Gharles-Quint, l’électeur de Saxe qui fut pris sur le champ de bataille, le landgrave deTîësse, qui vint de luimême se livrer (1547). L’empereur reprit à son compte, mais chrétiennement, la lettre de César : « Je suis venu, disait-il, j’ai vu, Dieu a vaincu. »
Charles-Quint put croire alors que le rêve tant de fois poursuivi de l’unité allemande allait se réaliser, que le pouvoir impérial était mis hors de page. Mais il fut vite détrompé. Il voulut trancher la question religieuse sans le pape; son intérim d’Augsbourg, formulaire théologique destiné à rapprocher les deux partis religieux, mécontenta tout le monde ^(1548). D réservait à son fils l’Espagne, les Pays-Bas, Naples et l’Amérique; il voulut lui assurer, en outre, la couronne impériale. Son frère, (ju’il avait déjà fait élire roi des Romains, et la diète, s’y refusèrent. Il avait rempli de soldats les cités de l’Allemagne ; il traînait orgueilleusement à sa smte les deux chefs des protestants captifs, et il faisait assiéger la seule ville qui résistât encore, Magdebourg ; elle tomba après dix mois de siège; mais celui qui venait de l’abattre avait trouvé dans ce succès même le moyen de ruiner la fortune impériale. C’était Maurice de Saxe. Protestant, il avait, par haine et par ambition, combattu l’électeur de Saxe, son parent, et l’empereur lui avait donné en récompense la dignité électorale. Son ambition satisfaite, il commença à redouter la puissance de l’empereur. R avait trahi ses coreligionnaires pour faire sa fortune, il trahit l’empereur pour la consolider. Il se fit charger d’attaquer Magdebourg afin d’avoir un prétexte de réunir des troupes, prolongea ce siège à dessein, et pendant qu’ü durait, négocia avec les protestants, avec le roi de France Henri II (traité de Friedewald, 1551), conduisant tout avec un si merveilleux secret, que Charles, le plus subtil politique de ce temps, n’avait pas encore le premier soupçon, quànd il apprit que Maurice avait déjà traversé l’Allemagne avec de grandes forces, qu’il marchait sur Inspruck, qu’il