CHAPITRE II
Les grands crurent leur règne venu lorsqu’ils virent l’ancien chef de la Praguerie, le protégé du duc de Bourgogne, recevoir presque de ses mains la couronne de France. Il les détrompa vite. Il s’y prit mal d'abord. Il destitua la plupart des officiers mis en place par son père, et réhabilita ceux qu’il avait condamnés, d’Alençon, d’Armagnac. Le peuple s’attendait à une abolition générale des taxes pour marque de joyeux avènement : la taille perpétuelle fut portée do
I 800 000 livres à 3 millions, et des émeutes ayant éclaté à Reims, à Rouen, il les réprima durement. Il signifia à TUniversité de Paris défense pontificale de se mêler des affaires du roi et de la ville. Il restreignit les juridictions singulièrement étendues des parlements de Paris et de Toulouse, en créant à leurs dépens, en 1462, le parlement de Bordeaux; il avait déjà organisé, en 1453, celui de Grenoble; plus tard (1479), il fondera celui de Dijon.
Le corps ecclésiastique n’eut pas lieu d’être plus satisfait. Le roi, moins pour plaire à Rome que pour déplaire à sa noblesse, révoqua la pragmatique de Bourges, malgré les remontrances du parlement, qui lui représenta que par les annates, grâces expectatives, etc., le saint-siège tirait chaque année de France 1 200 000 ducats ; mais il demanda aux gens d’Église un cadastre exact de leurs propriétés, avec pièces à l’appui, ce qui, à tous égards, était menaçant pour les propriétaires. Enfin la noblesse l’entendit avec effroi et colère interdire la chasse, réclamer tous les vieux droits féodaux, les aides, les rachats, les garde-nobles, les forfaitures, dresser d’énormes comptes d’arriérés et en exiger le payement immédiat.
Il ne ménagea même pas la haute aristocratie. Il enleva à la maison de Brézé la sénéchaussée de Normandie, à la maison de Bourbon le gouvernement de la Guyenne, qu’il donna à un membre de la maison d’Anjou, pour brouiller ensemble les deux familles, et il retint à son frère Charles son gouvernement du Berry. Il obligea le duc de Bretagne à reconnaître les appels de sa cour au parlement de Paris, à payer les droits de vassalité féodale, à accepter les évêques qu’il lui envoyait.
II s’en prit même à la puissante maison de Bourgogne, ra-
cheta au vieux duc Philippe le Bon les villes de la Somme, que le comte de Charolais, son fils, n’eût voulu restituer à aucun prix (1463), comme il venait de se faire livrer, par le roi d’Aragon, la Gerdagne et le Roussillon, en gage de 360 000 écus d’or qu’il lui prêta (1462).
Louis n’avait pas régné quatre ans que tout le monde était contre lui. Cinq cents princes ou seigneurs formèrent la Ligue du bien public; car üs n’agissaient, disaient-ils, que par compassion pour les misères du royaume « sous le discord et piteux gouvernement de Louis XI, »
Louis XI jugea que tant de princes et de seigneurs ne se mettraient pas aisément en mouvement, et qu’il lui serait possible de gagner la partie à force d’activité et de promptitude. Il courut d’abord contre les coalisés du Midi et contre leur chef, le duc de Bourbon. Avec cette armée disciplinée, cette excellente artillerie que lui avait léguées son père, il imposa en effet au duc de nouvelles protestations de fidélité. Mais pendant qu’il croyait en finir avec ceux-là, le comte du Maine, chargé d’arrêter les Bretons, reculait devant eux ; le duc de Nevers, au lieu de défendre la barrière de la Somme contre les Bourguignons, la livrait au comte de Charolais ; et le 5 juillet, ce comte, qu’on appelait déjà Charles le Téméraire, arrivait devant Paris, sans avoir rencontré un seul obstacle, faisant crier partout qu’il venait pour le bien du royaume, qu’il abolissait les tailles, les gabelles.
Paris serait-il aux princes? Paris serait-il au roi? C’était là une question de vie ou de mort pour Louis XI, qui, laissant là le Bourbonnais et les coalisés du Midi, ne songea plus qu’à rentrer dans sa capitale, se croyant perdu s’il n’y rentrait pas. D arriva à Montlhéry le 16 juillet au matin, y rencontra les Bourguignons qui lui barraient la route. Forcé de combattre, le roi attaqua vivement. Il chargea et culbuta le comte de Saint-Pol, qui se trouvait devant lui. Le Téméraire, avec le gros de son armée, chargea à son tour une aile de l’armée du roi, la mit en déroute et la poursuivit jusqu’à plus d’une demilieue de Montlhéry. Ainsi demi-victoire , demi-défaite pour chaque parti ; mais le but de Louis était atteint : il était entré à Paris. 50000 hommes l’y enveloppèrent. Avant que cette ar-