CHAPITRE XIV
terre des morts. Les mœurs y gagnèrent-t-elles? Les Sigisbés et les bandits répondent pour la moralité privée et publique. Là où l’on ne trouve ni citoyens, ni soldats, ni artistes, ni poètes, ni écrivains, où pourrait-on trouver des hommes?
L’Inquisition n’était qu’une mesure de défense : il fallait maintenant attaquer la réforme jusque chez elle. Assez longtemps le catholicisme avait reculé : il s’agissait de marcher en avant. Le saint-siège multiplia la pieuse milice qui combattait pour lui.
Toutes les grandes époques de l’Église sont marquées par la création de nouveaux ordres monastiques ou la réforme des ordres anciens : ainsi la réforme des couvents sous les Garlovingiens, celle de la règle de Saint-Benoît aux dixième et onzième siècles, la création des ordres mendiants au treizième. En 1522 , on vit encore la réforme des camaldules; en 1525, celle des franciscains qui donna naissance aux capucins; vers 1530, la création des barnabites, qui avait été précédée six ans auparavant de celle des théatins par Garaffa (le pape Paul VI). Les membres de ce dernier ordre faisaient vœu de chasteté, d’obéissance et de pauvreté ; mais ils ne men. diaientpas, attendaient les aumônes sans les aller chercher, ce qui avait donné lieu à de gp'aves abus, et se mêlaient à la vie active , à la société , par la prédication et l’administration des sacrements, par des visites aux malades et aux prisonniers. Ge nouvel ordre attira bientôt l’attention sur lui par les vertus de ses membres, et ce fut dans son sein que se recruta le haut clergé de l’Italie.
Mais celui qui jeta le plus d’éclat fut l’ordre des jésuites. Cette grande société s’est étendue partout, et partout elle a eu des ennemis. Le monde s’est épuisé à en dire du bien et du mal. Son fondateur, Ignace de Loyola, gentilhomme biscaïen, d’un esprit romanesque, traversa l'ascétisme pour arriver à une des plus fortes conceptions politiques qui fut jamais. Il eut l’idée de faire , outre les vœux ordinaires, un quatrième vœu particulier d’obéissance au pape. Ainsi, contre le protestantisme qui s’appuyait sur le libre examen, et qui poussait l’esprit à la révolte, Ignace de Loyola faisait appel à
LE CONCILE DE TRENTE, ETC
la soumission absolue. La réforme, qu’elle le voulût ou non, quand elle n’était pas confisquée par les princes, établissait la liberté ; les jésuites firent équilibre à cette tendance en se rejetant vers l’extrémité contraire ; ils travaillèrent à restaurer l’autorité. Les autres ordres se séparaient du monde pour vivre dans le silence et la prière , dans l’ombre et la solitude du cloître; les jésuites se dispensèrent des pratiques de dévotion faites au chœur en commun, et qui, dans les couvents des autres ordres, prenaient un temps si considérable ; ils ne voulurent même pas s’astreindre à porter un costume monacal; ils n’eurent que l’habit ecclésiastique ordinaire; souvent même ils le déposaient pour prendre celui de marchands dans l’Inde, et à la Chine celui de mandarins. Ils faisaient vœu de pauvreté, mais pour l’individu seulement, non pour la corporation; ce qui permettait à celle-ci d’acquérir. Politique, science, littérature, ils ne négligèrent aucun moyen d’influence, aucune source de pouvoir, rapportant tout à la religion et à l’autorité du souverain pontife. Confesseurs des princes en Europe , et apôtres de la foi en Amérique et aux Indes, ils eurent des savants, des diplomates, des martyrs ; ils eurent aussi d’habiles professeurs , car un de leurs principaux buts fut de conquérir le droit d’élever la jeunesse , et ils se montrèrent souvent dignes de cette mission par leur savoir et par leurs vertus.
Nous parlons ici des premiers temps del’ordre des jésuites, de l’âge héroïque, quand ils n’ont encore que l’ambition d’une légitime influence avec les talents et les vertus qui y conduisent. Mais lorsqu’ils en auront la possession incontestée et la jouissance, alors, l’institut s’écartera dans sa conduite des règles austères établies par son fondateur. On travaillera moins pour l’Église que pour la corporation ; on ne confondra plus les intérêts du saint-siège et ceux de l’ordre. A l’austérité d’une vie pure, on substituera une mollesse de principes plus propre à gagner des partisans qu’à faire des chrétiens véritables. Après avoir justement combattu la doctrine protestante de la justification par la grâce, en faisant une large part au libre arbitre, on arrivera à présenter presque toutes les œuvres comme excusables, ce qui rendra la morale inutile^ et,
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