CHAPITRE XV
combattit. Mais Philippe avait au plus haut point la passion du pouvoir, une grande assiduité au travail, les yeux toujours ouverts sur le monde, depuis le Mexique jusqu’au fond de la Sicile, pour surveiller ses ministres et son empire; enfin il savait conserver une âme impassible, un front sévère et froid au milieu des chagrins de la politique et du trouble des passions. Quand on lui apprit que sa flotte invincible était anéantie, il se contenta de dire : « Je ne l’avais pas envoyée pour combattre les éléments. »
Mais qu’allait fiiire cet homme qui commandait déjà à tant ' de nations ? Gharles-Quint avait rêvé la prépondérance, sinon la domination universelle, et était mort à la peine; le fils reprit l’idée du père avec une exaltation politique et religieuse que le vainqueur de Pavie n’avait point connue'. Aux yeux de Philippe II, les protestants n’étaient pas seulement les ennemis de l’autel, mais du trône. Aussi se fit-il le champion armé du catholicisme, autant par politique que par conviction; car il comprenait bien que l’Église, avec son unité et sa forte discipline, était le plus ferme appui des couronnes absolues, et il poursuivit les réformés, non-seulement dans ses États, où il détruisit jusqu’aux moindres germes d’hérésie, mais par toute la terre. Comme il haïssait le protestantisme autant qu’il le craignait, il ne recula devant aucun moyen pour écraser ce principe ennemi. Ce fut la pensée de toute sa vie. Il y consacra de rares talents, il y dépensa toutes ses forces militaires, tout son or qu’il jeta à pleines mains pour soudoyer en Hollande l’assassinat, en Angleterre les conspirations, en France la guerre civile. Nous verrons avec quels succès et aussi avec quels résultats.
Lorsque les deux rois de France et d’Espagne avaient signé si rapidement la- paix de Gateau-Cambrésis, c’était pour porter dans le gouvernement l’esprit nouveau qui animait l’Église et livrer à i’hérésie un combat sans pitié. L’un se chargea de l’étouffer en France, l’autre de l’empêcher de naître en Italie et en Espagne, puis de l’écraser aux Pays-Bas et en Angleterre. Henri II mort, ses fils, les derniers Valois, continuèrent son dessein et n’eurent d’abord besoin que des conseils de l’Espagne.
Le premier, François II, régna moins d’un an et demi (1559-1560); le second, Charles IX, en avait vingt-quatre quand il mourut (1574); le troisième, qui seul arriva à l’âge d’homme, resta toujours, par certains côtés de son caractère, dans une sorte de minorité ou de tutelle d’où il ne sortait que par des emportements furieux. Cette liguée des Valois était donc incapable de conduire en France la grande bataille des croyances; mais à côté d’elle se trouvaient d’autres esprits énergiquement trempés, par malheur, bien plus pour le mal que pour le bien.
Et d’abord leur mère, l’italienne Catherine de Médicis, esprit sans conviction, caractère sans scrupules, qui voulait avoir sous ses fils le pouvoir qu’elle n’avait pas eu sous son époux, et qui n’essaya jamais de gouverner qu’en prenant les hommes par leurs vices et leurs passions mauvaises. Ce pouvoir, deux familles le lui disputaient : l’une étrangère, celle des Guises, l’autre très-nationale, celle des Bourbons que leur naissance rapprochait du trône, mais que le souvenir de la grande trahison du connétable faisait tenir en suspicion.
Cadets de la maison ducale de Lorraine, les Guises étaient venus fort pauvres en France et s’y étaient rapidement élevés par leurs services. Ils avaient eu de bonne heure d’étroites relations avec Rome et une grande ambition. Ils se disaient héritiers de la maison d’Anjou et avaient revendiqué la couronne de Naples, ce qui avait resserré leurs liens avec le saintsiège. Leur nièce, Marie Stuart, était reine d’Écosse : ils la firent reine de France en lui donnant François II pour époux. A la cour ils prétendaient au titre et aux honneurs de princes étrangers; ils mécontentaient la noblesse en prenant le pas sur elle, et le premier prince du sang, le chef de la maison de Bourbon, en se faisant donner par le roi devenu leur neveu toute l’administration du pays. Hommes d’ambition bien plus que de foi, ils organisèrent les catholiques en parti, quand ils virent les protestants former une faction autour des Bourbons leurs rivaux ; de sorte que les guerres de religion furent chez nous, du moins pour la plupart des chefs, une lutte de politique tout autant que de croyance, et, à de certains égards, le dernier grand combat de la féodalité contre l’autorité royale