CHAPITRE XV
Champagne. C’était un dimanche, il s’y arrêta pour entendre la messe. Les chants d’un millier de protestants réunis dans une grange voisine arrivèrent jusqu’à lui. Quelques-uns de ses gens voulurent faire cesser ce qu’ils appelaient ime injure et une bravade contre leur duc, et, sur le refus des protestants, mirent l’épée à la main. Ceux-ci se défendirent à coups de pierres ; le duc de Cuise, accouru à l’aide des siens, fut atteint à la joue : alors toute sa suite se jeta sur ces malheureux sans armes, en tua 60 et en blessa plus de 200, sans distinction d’âge ni de sexe.
Ce massacre fit courir les protestants aux armes ; Philippe II et Élisabeth se mêlèrent à cette première lutte. Dès le temps de la conjuration d’Amboise, le roi d’Espagne avait fait dire aux Guises : « Si vous voulez châtier les rebelles, je suis à votre disposition. » Lors du colloque de Poissy, le cardinal de Lorraine, au nom du clergé français, réclama son inter\’ention, et sitôt qu’il sut que l’épée avait été tirée, il envoya à Montluc le boucher catholique, 3000 hommes de ces vieilles bandes espagnoles, d’une bravoure à la fois si froide et si féroce. La reine d’Angleterre , de son côté, donna autant de soldats à Gondé et de l’argent, à condition qu’on lui livrerait le Havre, en gage des sommes qu’elle avançait. Guise prit Rouen, et la guerre commença. Ce ne fut pas seulement une lutte ouverte et loyale entre des armées, on s’attaqua de ville à ville, de château à château, de maison à maison. Les protestants tuaient comme les catholiques ; mais de plus, ils dévastaient les églises, violaient les tombeaux, brisaient les statues. Que de chefsd’œuvre périrent alors I Nos églises portent encore la marque de ces dévastations. Gondé, avec 7000 hommes de renfort qu’il reçut des protestants d’Allemagne, vint attaquer les faubourgs de Paris. Repoussé par les Espagnols, il se replia vers le Havre, recueillit les Anglais pour revenir en plus grande force, mais fut arrêté au retour par le duc de Guise, près de Dreux ( 19 décembre ). 15000 à 16000 hommes s’y trouvèrent en présence de chaque côté. Condé, dans une première charge , où il blessa et fit prisonnier le duc de Montmorency, enfonça le centre des catholiques ; mais les Suisses royaux rétablirent le combat , et le duc de Guise acheva la
victoire par un mouvement de flanc : le prince de Gondé fut pris.
C’était un grand succès pour Guise. De ses deux rivaux d’influence, l’un, le maréchal Saint-André, était tué; l’autre, Montmorency, était captif ; et il tenait le chef même de l’armée huguenote. Il le traita chevaleresquement, voulut qu’ü partageât son lit et dormit bien à côté de cet ennemi mortel, qui avoua n’avoir pu fermer les yeux. On avait d’abord annoncé à Catherine de Médicis que la bataille, était perdue, a Eh bien ! avait-elle tranquillement répondu, nous prierons Dieu en français. > Les Guises l’effrayaient ; et, quand elle sut la vérité, ils l’effrayèrent bien davantage, malgré la joie cpi’elle affecta pour leur succès ; elle parla de négocier, et fit rendre un décret d’amnistie pour tous ceux qui poseraient les armes. Mais Guise n’entendait pas qu’on relevât ceux qu’il avait abattus; il poussa vivement sa victoire et vint assiéger Orléans, aJQn de couper les communications entre les protestants du nord et ceux du midi. La ville n’eût pas résisté longtemps sans un crime du fanatisme. Un protestant, Poltrot de Méré, exalté par les exemples de Judith et de Débora, d’Aod et de Jahel, passa dans le camp du duc de Guise comme transfuge, et, le trouvant seul un soir, lui tira un coup de pistolet qui le blessa mortellement (18 février 1563).
Guise mort , Condé et Montmorency captifs, la reine mère restait maîtresse du gouvernement. Elle voyait bien ce qu’au fond voulaient cès ambitieux , le triomphe de leur croyance sans doute, mais aussi celui de leur pouvoir ; elle voyait la guerre civile ébranler le respect pour l’autorité royale. « Quel roi? disaient les gentilshommes huguenots, quand on leur parlait de Charles IX, nous sommes les rois. Celui que vous dites est un petit royet de rien ; nous lui donnerons des verges et lui baillerons un métier pour lui faire apprendre à gagner sa vie comme les autres. » Et des paysans, à leur tour, refusaient les anciens droits aux gentilshommes. « Qu’on nous montre dans la Bible, disaient-ils, si nous devons payer, ou non. Si nos prédécesseurs ont été sots et bêtes , nous n’en voulons point être. > Tout le vieil édifice social était ébranlé. Catherine de Médicis, pour arrêter cette agitation, offrait la