CHAPITRE II
Sûr alors d’avoir encore une fois isolé le duc, le roi osa l’attaquer de front; il convoqua à Tours une assemblée de notables, exposa longuement ses griefs, et obtint de l’assemblée une déclaration portant que, par ses actes d’hostilité, Charles avait dégagé le roi des obligations contractées à Péronne (1470). En vertu de cette déclaration, le roi fit saisir ces places de la Somme qui lui tenaient tant au cœur et qui étaient à sa portée, Saint-Quentin, Roye, Montdidier, Amiens. Il avait mis sur pied 100 000 hommes, et le duc était au dépourvu (1471).
Mais les ducs de Bretagne et de Guyenne et le connétable de Saint-Pol, le chef même de l’armée, effrayés des rapides progrès du roi, le trahissaient déjà. Un dauphin était né l’année précédente; le duc de Guyenne, n’étant plus héritiérde la couronne, avait intérêt à renouer la ligue des princes. Louis, en voyant ses succès se ralentir, comprit que de nouveaux complots se formaient ; il crut prudent de s’arrêter et convint d’une trêve avec le duc de Bourgogne. Elle était nécessaire, car Édouard IV, l’allié du Bourguignon, remontait à ce moment même sur le trône d’Angleterre.
Ainsi Louis XI avait à briser encore une fois les mille liens dont l’aristocratie cherchait à enlaper la royauté. U ne s’agissait de rien moins que de démembrer la France.® J’aime mieux le bien du royaume qu’on ne pense, disait le duc de Bourgogne, car pour un roi qu’il y a, j’y en voudrais six. » La cour du duc de Guyenne était le centre de toutes ces intrigues. Par lui une nouvelle et grande maison féodale se reformait. Le duc de Bourgogne lui offrait la main de sa fille unique, Marie, c’ést-à dire l’espérance dé réunir un jour à ses possessions d’Aquitaine des États plus étendus, plus peuplés, plus riches que ceux du roi lui-même. Le jeune duc était donc le plus grand obstacle qui gênât le roi.
Cet obstacle disparut : le prince mourut. Y eut-il empoisonnement ? cet empoisonnement, s’il a eu lieu, était-il le fait de Louis X1 1 Ce sont là des questions que l’histoire ne peut résoudre. Mais si là culpabilité du roi sur ce point reste douteuse, la joie atroce que lui inspirèrent là maladie, puis la mort de son frère, ne l’est pas.
Cet événement détruisait tous les projets de Charles le Téméraire. Néanmoins, comme il était prêt, il passa la Somme et entra dans le royaume, jurant de tout mettre à feu et à sang, encore que la trêve qu’il avait conclue avec Louis XI ne fût pas expirée. Cette guerre se fit avec une atroce cruauté. A Nesle, hommes, femmes et enfants s’étaient réfugiés dans la grande église ; ils y furent massacrés.
Les habitants de Beauvais se tinrent pour avertis, et lorsque, le 27 juin 1472, l’armée bourguignonne arriva sous leurs murs, ils soutinrent vaillamment un assaut qui dura onze heures. Les femmes elles-mêmes prenaient part à la défense. Une d’elles, Jeanne Hachette, arracha un étendard bourguignon qu’un soldat avait déjà planté sur le rempart. Le duc, arrêté par cet héroïsme, fut contraint de se retirer. Il se dédommagea en brûlant Saint-Valéry, Eu, Neufchâtel ; il échoua devant Dieppe, et vint sous les murs de Rouen, où il avait donné rendez-vous, disait- il, au duc de Bretagne. Il s’y arrêta quatre jours ; puis, accusant François II de manquer à sa promesse, il reprit la route de ses États.
Si le duc François II avait manqué au rendez-vous, c’est que Louis XI lui avait fait rude guerre ; il lui avait enlevé la Guerche, Machecoul, Ancenis, Ghantocé ; puis, après l’avoir effrayé par ses succès , il lui avait offert une paix avantageuse. Le duc la signa le 18 octobre, et le 23, Charles le Téméraire, tout à l’heure si intraitable, accepta lui-même la trêve de Senlis.
Ainsi le traité de Péronne, par lequel on avait cru mettre le roi de France si bas, était déchiré ; la honte de Liège était compensée, aux yeux de Louis XI, par la honte de Beauvais. Et si le roi était sorti avec tant de bonheur et d’adresse d’un bien mauvais pas, que ne ferait-il point à l’avenir, avec plus de ressources et moins d’embarras? Ces ressources, il les augmentait par une administration habile et ferme, et ces embarras, le Téméraire semblait prendre à tâche de les diminuer, en poursuivant la réalisation de projets au-dessus de ses forces.
A partir de 1472, toute l’attention du duc de Bourgogne se porta vers l’Allemagne, la Lorraine et la Suisse. Les affaires