CHAPITRE XVI
taire. Les Portugais étant peu employés, parce que leur fidélité était suspecte, les Castillans presque seuls remplirent les cadres de l’armée, et ce furent eux qui s’épuisèrent à défendre les colonies portugaises contre les attaques des Anglais et des Hollandais. Philippe II possédait encore le Portugal à sa mort ; mais le sentiment national qu’il avait si violemment froissé n’attendait qu’une occasion pour éclater. La rupture aura lieu en 1 640. ,
Si donc d’heureuses circonstances avaient livré à Philippe II un royaume, et lui avaient permis de résoudre le grand problème de l’unité de la Péninsule, il avait tout remis en question par son administration injuste et inhabile, tandis que l’obligation de défendre les colonies portugaises contribua à épuiser la population delà Castille, et que la possibilité de les attaquer fit la fortune maritime de la Hollande.
Dans la Méditerranée, il possédait Naples, la Sicile, la ''Sardaigne, les Baléares, et il était protecteur des chevaliers de Malte ; il pouvait donc dominer aisément cette mer, et il avait la charge d’en faire la police pour le commerce européen. En 1558, après la bataille de Saint-Quentin, l’ancien allié de François I**', Soliman II, avait fait une diversion utile à la France, en lançant sa flotte sur l’Italie et les Baléares, qu’elle ravagea. Six ans plus tôt, les Turcs, maîtres d’Alger depuis 1517, avaient enlevé Tripoli aux chevaliers de Malte, et Dragut, successeur de Barberousse, envoyait chaque année ses corsaires piller les côtes d’Espagne. Philippe II, provoqué, ordonna, en 1558, une expédition par terre et par mer d’Oran sur Tlemcen ; marins et soldats périrent. Une grande expédition, dirigée l’année suivante contre Tripoli, et qui comptait 1 5 000 soldats montés sur 200 vaisseaux, éprouva un affreux désastre. En 1563, ce fut la flotte de Naples qui fut détruite par une tempête ; et, deux ans après, Malte fut enveloppée par un armement immense qui portait 40 000 soldats, le dernier effort de Soliman. Il voulait finir son règne comme il l’avait commencé, par un grand succès sur les chrétiens. H avait pris Rhodes aux chevaliers en 1526; ü comptait leur enlever Malte en 1565. Le grand maître, La Valette, plus heureux que Villiers de L’Isle-Adam, résista pendant quatre
mois à toutes les attaques. Si Malte tombait aux mains des Turcs, la Méditerranée leur appartenait ; mais ils ne purent s’en emparer. Ils se dédommagèrent en 1570, sous Sélim II, en enlevant Chypre aux Vénitiens et Tunis aux Espagnols.
La chrétienté s’émut cette fois. Une coalition se forma entre Venise, le pape et le roi d’Espagne. Plus de 300 navires, portant 80 000 soldats ou rameurs furent réunis. Le commandant était don Juan, frère naturel de Philippe U, qui venait de se signaler en réprimant une révolte des Maures dans les Alpujarras. Il rencontra la flotte turque dans le golfe de Lépante (7 octobre 1571), et lui infligea un épouvantable désastre. 30000 Turcs furent tués ou captifs, 170 de leurs galères furent prises, 80 détruites, 40 à peine se sauvèrent. Le célèbre écrivain Cervantes, qui se trouva à cette bataille, y eut un bras emporté. 12 000 chrétiens prisonniers furent rendus h la liberté.
Quand le pape Pie V apprit cette victoire, il entonna le verset fameux : « Il fut un homme envoyé de Dieu qui s’appelait Jean.» La chrétienté était dans l’attente; toute laG-rèce s’agitait, espérant sa délivrance, et le sultan craignait pour Constantinople; mais Philippe II empêcha son frère de se faire roi d’Albanie et de Macédoine, et ce grand succès n’eut que de minces résultats. « Allah, s’écria Sélim en apprenant cette défaite, a donné la mer aux infidèles! » Mais il disait à l’ambassadeur de Venise : « Quand nous vous prenons un royaume, nous vous arrachons un bras ; quand vous dispersez notre flotte, vousnous rasez la barbe, ce quinel’empêche pasde repousser. » Il arma, en effet, presque aussitôt 250 vaisseaux, ' et Venise effrayée se hâta de traiter. Philippe lui-même convint, en 1578, avec Amurath III, d’une trêve qui dura autant que son règne. Tripoli, Tunis et Alger restaient aux Turcs, qui, par leur esprit de discipline et leur courage, prirent sur cette population de Maures avides et d’Arabes désorganisés un ascendant qui dure encore là où la France ne s’est pas mise à leur place. Mais ils organisèrent dans ces trois États un brigandage régulier qui dépeupla les côtes de Sicile, d’Italie et d’Espagne, qui même imposa aux États européens la honteuse