‹ Histoire des temps modernesChapitre 142 sur 311 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

des feux allumés sur les hauteurs transmirent de montagne en montagne la signal de l’indépendance ; les femmes mêmes s’armèrent de longues aiguilles d’emballeurs pour percer le ventre des chevaux. Retranchés dans les gorges des Alpujarras, les Maures auraient pu tenir longtemps s’ils eussent été soutenus par leurs frères de Tunis et d’Alger, Mais le sultan Sélim les laissa sans secours. L’infanterie espagnole et son chef, l’héroïque don Juan d’Autriche, eurent bon marché de ces bandes sans discipline et mal armées. Les Maures se soumirent. Philippe II les fit transporter en Castille. Au-dessus de dix ans, tous devinrent esclaves (1569-1570). Ce n’était pas le moyen de rendre la vie à la Péninsule.

Tout y dé^rissait; l’activité du gouvernement, absorbée par les vastes soins de la guerre universelle entreprise contre l’hérésie, ne se portait plus sur le développement de la richesse nationale. Le commerce et l’industrie, cruellement at- ' teints par l’expulsion des juifs et la révolte des Maures, souffraient plus encore du monopole que le gouvernement avait constitué (voy. p. 144 ). De tout ce qu’on importait en Amérique, les manufactures espagnoles en fournissaient à peine un dixième ; la contrebande donnait le reste . Les milliers de métiers qui travaillaient jadis à Séville la laine et la soie, étaient réduits à quelques centaines. L’agriculture succombait sous les ravages périodiques des troupeaux de la mesta, qui l’hiver descendaient dans les plaines chaudes de l’Andalousie» et l’été remontaient, en dévorant tout sur leur chemin, vers les montagnes de la Calice. La population décimée par la continuité des guerres, par l’émigration aux colonies, était encore appauvrie dans sa source par la multiplication excessive des monastères. On comptait près d’un million d’ecclésiastiques dans les États de Philippe II.

Les uns allant chercher fortune au delà des mers, les autres courant les aventures de la vie du soldat ou demandant aux monastères une tranquille oisiveté, le travail national se trouva comme suspendu. L’Espagne cessa de produire ce qui lui était nécessaire et dut le demander aux nations voisines. En vain, les galions d’Amérique échappés aux croiseurs anglais et bataves, arrivaient à Cadix; l’or qu’ils apportaient ne fai-

sait que traverser TEspagne sans la féconder, et s’écoulait rapidement vers les pays producteurs. Ainsi s’explique ce fait qui surprit tant les contemporains, que le roi d’Espagne, le maître des deux Indes, le possesseur des plus riches dépôts métalliques du monde, se vit obligé, deux fois (1575 et 1596), de suspendre ses payements, comme un négociant insolvable, et laissa à sa mort une dette deplusd’un milliard. On ne savait pas encore que la vraie richesse n’est pas l’or qui la représente, mais le travail qui la crée.

Philippe II mourut en 1598, d’un mal hideux, la maladie pédiculaire. Il laissait après lui un des plus terribles exemples de l’influence fatale du despotisme sur la vie des nations. Un siècle après, le marquis de Torcy disait de l’Espagne : « C’est un corps sans âme, » Philippe II avait fait d’elle ce que nous disions plus haut : un cadavre vivant. Aujourd’hui, il se réveille, Dieu merci, mais si profonde avait été la funeste empreinte que d’honnêtes gens y sont encore condamnés aux galères, pour avoir lu une Bible protestante •.

Prospérité de ^Anitleterre et de la Hollande.

L’Angleterre venait de passer par une épouvantable crise. Mais les menaces de Philippe II et les complots des catholiques avaient eu pour con^quences d’exalter le patriotisme anglais, la popularité et le pouvoir de la reine, l’ardeur enfin de la foi anglicane ; et comme l’Angleterre était sortie victorieuse de la lutte, elle se trouva élevée dans l’opinion de ses enfants et dans celle de l’Europe de toute la hauteur dont l’Espagne descendit. Pour conjurer les périls, une dictature avait été nécessaire ; eUe subsista, après le péril écarté, et l’autorité royale resta si absolue, que l’historien Hume a pu dire que le gouvernement anglais ressemblait alors au despotisme oriental. Il lui ressemblait par sa force, il lui ressemblait aussi par ses actes. Élisabeth persécuta non-seulement

1 . Manuel Matomoros a été condamné, le 30 décembre 4 861 , i sept ans de galères avec incapacité perpétuelle et aux dépens, c’est-i-dire i la confiscation des biens pour avoir colporté une traduction de la Bible en langue vulgaire. IVautres ont été condamnés en 4 863.

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