CHAPITRE XVI
humbles échoppes oü Ton n’avait vendu jusque-là que de la poterie et des brosses, par de vastes magasins où s’étalaient les produits du monde entier. N’oublions pas non plus qu’Êlisabeth inaugura en personne, le 25 janvier 1571, sous le nom de Royal Échange, la bourse de Londres, fondée par la munificence de son banquier Thomas Gresham, et que le précieux système des assurances commerciales commençait.
Élisabeth acheva pourtant ce grand règne dans la tristesse et le deuil. Le brillant comte d’Essex, qui avait succédé dans son affection au comte de Leicester, ayant fini par lasser la patience de la reine par sa présomption, fut disgracié. Parce qu’il avait vu la cour à ses pieds, il se crut assez fort pour chasser les ministres, et, le 8 février 1601, il parut dans les rues de Londres l’épée à la main, suivi de deux ou trois cents partisans, et appela le peuple à la révolte. Le peuple ne bougea point pour une équipée dont il ne voyait pas le but utile. Le comte fut pris, condamné à mort, et, comme il s’obstina à ne point demander gprâce, exécuté. Mais, à partir de ce jour, Élisabeth ne fit plus que languir. Elle mourut le 3 avril 1 603, âgée de 70 ans. Elle avait fait une chose qui contribua beaucoup à la grandeur de l’Angleterre. Elle l’avait jetée irrévocablement dans les voies du protestantisme, et l’avait mise à la tête des États réformés, en même temps qu’elle lui avait ouvert la mer et montré le sceptre de l’Océan à saisir.
Sous ÉJisabeth vécurent deux grands hommes qui appartiennent encore plus à l’humanité qu’à leur patrie, Shakspeare et Bacon. Nul poète pourtant ne fut plus national que Shakspeare : c’est le génie anglais personnifié, dans son allure fière et libre, sa rudesse, sa profondeur et sa mélancolie. Le théâtre entier de Shakspeare, ses grands drames historiques, ses comédies de mœurs ou de féerie forment un monument unique dans la littérature moderne. Aujourd’hui encore, c’est lui que l’Angleterre peut opposer avec orgueil à tout ce que les anciens et les modernes ont produit d’admirable dans l’art dramatique. Né en 1564, il mourut en 1616, à 52 ans. Ses principaux ouvrages sont : Othello, Hamlet, Macbeth, le Roi Léar, Richard III, Roméo et Juliette, le Marchand de Venise, César et la Tempête. Bien au-dessous de lui , mais à un
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rang honorable encore, se placent Philippe Sidney, grand seigneur, qui fut poète et diplomate, Spencer, l’auteur de la Reine des Fées, et Ben Johnson, poète comique et satirique qui fut l’ami de Shakspeare.
François Bacon, né en 1561, est un des fondateurs de la philosophie moderne. Il a, dans son De augmentis scientiarum, publié en 1605, et dans son Novum organum, publié en 1626, ouvert aux sciences une voie nouvelle, en les affranchissant à la fois de la routine et des hypothèses aventureuses pour leur substituer l’observation patiente et les expériences répétées ; malheureusement il dégrada son caractère par une cupidité effrénée. Il fut nommé en 1619 grand chancelier d’Angleterre; et il fallut envoyer en prison comme concussionnaire cet homme d’un si beau génie ‘.
La république des Provinces-Unies n’avait, elle, ni poêle ni philosophe; elle n’était pas encore arrivée à ce luxe des grandes sociétés assises et tranquilles ; mais la lutte terrible qu’elle venait de soutenir avait accru ses forces, au lieu de les épuiser. Ce sol à demi noyé, que la nature défend déjà si bien, était devenu le champ de bataille de la liberté religieuse contre l’intolérance. Tous ceux en Europe qui fuyaient le bûcher ou la persécution accouraient sous le drapeau des Provinces-Unies. Voilà comment son armée fut toujours au complet, sans que l’agriculture et la marine manquassent jamais des bras qui leur étaient nécessaires. Les seules provinces de Hollande et de Zélande comptaient 70 000 matelots, et tandis qu’Ostende soutenait un siège de 39 mois (1601-1604) qui coûta la vie à 60 000 soldats confédérés , mais aussi à 80 000 Espagnols , les Bataves couvraient la mer de leurs vaisseaux. Dans la même année où l’héroïque cité livrait à Spinola ses remparts écroulés, les pêcheurs versèrent dans le trésor public, par le seul impôt placé sur leur industrie, la somme énorme de 5 millions de florins, et une flotte hollandaise jetait aux extrémités du monde, par la conquête des Moluques, les fondements d’un nouvel empire colonial.
1 . M. Dizon vient de publier une Fie de Bacon d’après des docninenlR inédits , et sa conclusion est que le clianceller n’élail pas coupable.