CHAPITRE XX
même l’évêque de Beauvais, Potier, dont l’incapacité était notoire. On trouva bientôt leur vrai nom, et il est resté, les importants. Mazarin n’eut pas de peine à renverser cette cabale. On mit le duc de Beaufort à la Bastille, on envoya l’évêque de Beauvais dans son diocèse, la duchesse de Ghevreuse dans ses terres, et la reine nomma Mazarin premierministre(1643).
Ainsi le système de Richelieu était conservé : ses idées triomphaient, et le pouvoir absolu qu’il avait fondé lui survivait. Mazarin n’avait qu’à continuer l’œuvre commencée. Mais pour que le despotisme administratif subsistât, il fallait qu’il restât intelligent, éclairé, dévoué aux intérêts généraux et toujours occupé du bien public. Mazarin n’était qu’un Richelieu incomplet. 11 montra un génie supérieur dans la conduite des affaires du dehors, mais géra les finances avec une légèreté et surtout une avidité impardonnables. Il laissa prendre et prit lui-même. Le désordre devint tel que l’État se vit menacé d’une banqueroute. Le surintendant des finances, d’Émery, ne reculait devant aucun expédient ; un édit de 1548 défendait de bâtir dans un faubourg de Paris au delà de certaines limites, sous peine de démolition, de confiscation et d’amende. Le temps avait annulé cette ordonnance : d’Émery la fit revivre. L’édit du toisé menaça dans leur fortune une multitude de propriétaires. Cet édit ne frappait que les bourgeois : l’édit du tarif, en élevant les droits d’entrée sur les vivres et les marchandises, frappa tout le monde; mais tout le monde parla aussi de ce que faisait à Naples le pêcheur Masaniello, qui venait de soulever la ville contre les collecteurs d’impôt et « on était résolu à suivre l’exemple des Napolitains. » La population parisienne refusa de payer les nouvelles taxes, et le parlement se fit son interprète. L’enregistrement des édits fut d’abord repoussé, et la cour, après bien des luttes, n’obtint que pour deux ans la levée de ces droits. Cependant les besoins de l’État croissaient toujours : il fallait faire face aux dépenses de la guerre contre la maison d’Autriche. Mazarin demanda aux cours souveraines, comme prêt, quatre années de leurs gages. Il avait eu soin d’excepter le parlement. Mais les conseillers ne virent dans cette prétendue faveur qu’un outrage, et, se déclarant solidaires des autres
cours, rendirent le célèbre arrêt d'union. Le grand conseil, la cour des aides, la chambre des comptes et le parlement nommèrent séparément une commission. Les quatre commissions se réunirent dans la chambre de Saint-Louis, et se constituèrent en assemblée délibérante. Elles formulèrent leurs demandes en vingt-sept articles, et les présentèrent à l’acceptation de la régente. Les vingt-sept articles contenaient toute une révolution. Le parlement s’y attribuait le droit de discuter et d’enregistrer tous les édits, de poursuivre les fonctionnaires prévaricateurs, exigeait enfin qu’aucun sujet du roi ne pût être détenu plus de vingt-quatre heures sans obtenir d’être interrogé. C’était substituer à la monarchie absolue une monarchie bmitée par une aristocratie de deux cents magistrats qui achetaient leur charge. Le parlement de Paris,' trompé par la ressemblance du nom sur sa vraie puissance, se croyait de force à jouer le rôle du parlement d’Angleterre. « L’étoile était alors terrible contre les rois. » (Mme de Motteville.)
A ce moment même le duc d’Enghien gagnait la victoire de Lens. Ce grand succès enhardit Mazarin; il fit enlever, pendant qu’on chantait le Te Deum à Notre-Dame , trois conseillers, Broussel, Gharton et Blancménil, très-populaires à cause de leur opposition à la cour. Au bruit de cet enlèvement le peuple court aux armes; en moins de trois heures on construit deux cents barricades, et cent mille combattants entourent le Palais Royal, demandant la liberté de Broussel. Le parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les barricades qui s’abaissent devant lui, réclame ses membres emprisonnés et ne peut rien obtenir. Anne d’Autriche veut résister jusqu’au bout : les instances de Mazarin, qui lui disait qu’elle était brave comme un soldat qui ne connaît pas le danger, et les conseils de la reine d’Angleterre la décident à céder. Le calme renaît sur-le-champ, « et toute la viUe semble plus tranquille qu’un jour de vendredi saint. »
Mais la régente, irritée de ce qu’elle regardait comme un acte de faiblesse, abandonna Paris avec son fils et Mazarin, et se retira à Saint-Germain. Ce départ eut l’apparence d’une fuite. Anne d’Autriche n’en fut pas moins contrainte de con-