CHAPITRE XX
Tureime les attaqua dans leur camp et força leurs lignes. Gondé ne put qu’opérer la retraite en bon ordre (25 août 1 654). « J’ai su, lui écrivait le roi d’Espagne, Philippe IV, que tout était perdu, et que vous avez tout conservé. »
Les années 1655 et 1656 ne virent que des sièges de places sur la frontière : Valenciennes, Cambrai, Rocroy, etc., et d’habiles manœuvres de Turenne et de Gondé ; mais ces deux généraux, n’ayant que de petites armées sous la main, ne pouvaient frapper des coups décisifs. Mazarin n'eut pas plus de scrupules royalistes que Richelieu n’avait eu de scrupules religieux. Son prédécesseur s’était allié avec les protestants contre l’Autriche : il s’allia, contre l’Espagne, avec Cromwell qui avait fait tomber sur un échafaud la tête du gendre de Henri IV (1657). Alors l’Espagne n’éprouva plus que des revers. Tandis que les Anglais s’emparaient de la Jamaïque et brûlaient les galions de Cadix, la ville de Dunkerque, lia clef des Flandres, fut assiégée par terre et par mer. Les Espagnols s’avancèrent le long des dunes qui bordent* la mer pour la secourir. « Avez-vous jamais vu une bataille? demanda Gondé au jeune duc de Glocester placé près de lui. — Non, répondit le jeune prince. — Eh' bien ! dans une demi-heure, vous verrez comment on en perd une. » La victoire de Turenne fut complète (14 juin 1658) ; Dunkerque en fut le prix, mais elle fut remise entre les mains des Anglais, suivant les conventions du traité.
Le cabinet de Madrid n’avâit plus d’armée ; il demanda la paix. Les négociations, commencées à Paris par les ambassadeurs, furent achevées par les deux ministres, Mazarin et don Louis de Haro, dans l’île de la Conférence, sur la Bidassoa, au pied des montagnes qui séparent les deux pays. Ce fut le traité des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659. La France garda l’Artois, la Gerdagne et le Roussillon, que Richelieu avait conquis ; elle rendit la Lorraine au duc Charles IV, à condition qu’ü démantellerait toutes ses places fortes, et, comme il s’y refusa, la France garda son duché ; le prince de Gondé fut reçu en grâce et rétabli dans ses principales charges ; enfin Louis XIV épousait l’infante Marie-Thérèse, qui dut lui apporter une dot de 500 000 écus d’or, en considéra-
lion de laquelle elle renonçait à toute prétention sur l'héritage de son père.
La conclusion de ce mariage était la pensée et l'espérance de Mazarin depuis 15 années. Dès 1645, il écrivait à ses plénipotentiaires au congrès de Westphalie : « Si le roi trèschrétien épwusait l’infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d’Espagne, quelque renonciation qu’on fît faire à l’infante ; et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu’il n’y a que la vie du prince, son frère, qui l’en pût exclure. » En 1559, il s’arrangea de manière que les renonciations fussent légalement nulles : il en subordonna, d’une façon expresse, la validité au payement exact de la dot, qu’il savait que l'Espagne ne pourrait jamais payer. C’était préparer pour l'avenir un prétexte aux prétentions de la maison de Bourbon. Mais, par ce même traité, Mazarin abandonnait le Portugal qui, n’ayant plus l’appui de la France, rechercha celui de l'Angleterre, et, de ce côté, perdit presque une seconde fois son indépendance.
En même temps que le cardinal méditait la réunion de l’Espagne à la France, il avait un moment pensé à faire Louis XIV empereur, à la mort de Ferdinand III (1657). Léopold I*' avait été élu ; il conclut du moins la ligue du Rhin (1658), par laquelle les trois électeurs ecclésiastiques, le duc de Bavière, les princes de Brunswick et de Hesse, les rois de Suède et de Danemark s’unirent à la France pour le maintien des traités de Westphalie, et sê placèrent en quelque sorte sous son protectorat. La ligue du Rhin, qui fut plus tard renouvelée et étendue par Napoléon, sous le nom de confédération du Rhin, assurait à la France la prépondérance dans l'empire.
Après l’achèvement de ces grandes choses, le cardinal Mazarin pouvait dire que « si son langage n’étoit pas françois, son cœur l’étoit. »
Son administration intérieure mérite moins d’éloges. Il négligea le commerce et l’agriculture ; il laissa dépérir notre marine; il géra les finances de telle sorte, qu’à sa mort le trésor public devait 450 millions, tandis que sa fortune particulière s’élevait presque à la moitié de cette somme, et que