CHAPITRE XXI
résultera de ce système que la France vivra moins de sa vie propre que de la vie de son gouvernement. Quand l’âge et la maladie glaceront cette main partout présente du pouvoir, tout déclinera. Un grand peuple sera soumis aux vicissitudes de l’existence d’un homme, aux hasards des naissances royales, ou au choix de ministres insuffisants. Du moins, dans les années heureuses, cette a^inistration, qui se faisait le tuteur universel, rendit aux peuples en bien-être et en sécurité ce qu’elle leur ôtait en libertés générales et particulières. Le roi comprit lui-même, on l’a vu déjà, les obligations que lui imposait cette immense autorité. < Nous devons, disait-il, considérer le bien de nos sujets plus que le nôtre propre. Et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu’à travailler plus effectivement à leur bonheur. > S’il combla ses ministres d’honneurs, de richesses et de pouvoir, ce fut à condition qu’ils consacreraient aux affaires publiques tous les instants de leur vie. De cet effort longtemps soutenu résulta ' l’administration la plus active, la plus vigilante que la France eût encore possédée. Son histoire se résume presque tout entière dans l’histoire de deux grands ministres, Colbert et Louvois.
Colbert dirigea près de cinq de nos ministères actuels : les finances, quand la chute de Fouquet les lui eut livrées; la maison du roi avec les beaux-arts, l’agriculture avec le commerce, les travaux publics, et à partir de 16b9 la marine, poids écrasant sous lequel il ne succomba pas. Les finances étaient retombées dans le chaos d’où Sully les avait tirées. La dette publique était de 430 millions, les revenus dévorés deux ans à l’avance, et le trésor, sur 84 millions d’impôts annuels, en recevait à peine 32. Colbert commença par établir une chambre de justice, pour découvrir les malversations des officiers de finances. On annula ou on remboursa au taux de l’achat 8 millions de rentes sur l’hôtel de ville, acquises à vil prix, et on fit rendre gorge aux traitants qui avaient profité des besoins de l’Etat pour lui prêter à un taux usuraire ; les amendes s’élevèrent à 1 10 millions.
Colbert fut le véritable créateur du budget. Jusqu’alors on dépensait au hasard, sans consulter les recettes du trésor. Le
LE RÈGNE DE LOUIS XIV
premier il dressa chaque année un état de prévoyance, divisé en deux chapitres, où les revenus et les dépenses probables étaient marqués à l’avance.
La taille ou impôt foncier n’était payée que par la bourgeoisie et le peuple; elle s'élevait, en 1661, à 53 millions. Colbert la ramena, par des réductions successives, à 32. Au milieu des troubles de la Fronde, beaucoup de gens s’étaient anoblis de leur propre autorité, ou avaient acheté des titres de noblesse pour quelques écus : c’étaient autant de privilégiés ajoutés aux véritables. Une ordonnance royale révoqua toutes les lettres de noblesse accordées depuis trente ans; près de 40 000 familles, parmi les plus riches des paroisses, furent de nouveau imposées, ce qui déchargea d’autant leurs voisins.
A la taille le contrôleur général préférait avec raison les aides ou impôts indirects, auxquels tous contribuaient. Il augmenta ou créa les taxes sur le café, le tabac, le vin, les cartes, les loteries, etc.; et de 1 500000 francs, il les porta à 21 millions.
Voici le résumé de l’administration financière de Colbert. En 1661, sur 84 millions d’impôts, le trésor avait à payer 52 millions pour les rentes et gages; il ne lui restait que 32 milhons et il en dépensait 60 : déficit , 28 millions. En 1683, année de la mort de Colbert, les impôts rendaient 112 millions, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles ; les gages et les rentes n’en prenaient plus que 23 : le revenu net du trésor était de 89 millions. Ainsi , d’une part, Colbert avait augmenté les recettes de 28 millions, diminué les rentes et gages de 29, ce qui constituait à l’Etat un bénéfice net annuel de 57 millions; et, d’autre part, il avait dégrevé les roturiers de 22 millions, en diminuant d’autant la * taille. Il n’y a rien à ajouter à de pareils chifl'res.
Colbert ne sacrifia pas l’agriculture à l’industrie, comme on l’a dit souvent. Il exempta de la taille les familles nombreuses ; il interdit la saisie des instruments de labour et des bestiaux en recouvrement des taxes dues à l’État, il établit ou plutôt il rétablit les haras, où l’on croisa nos chevaux avec ceux d’Afrique et de Danemark ; il fit venir des bestiaux de