CHAPITRE XXI
et des encouragements pour les professions utiles. Une commission fut en effet nommée. Elle était composée de conseillers d’État et de maîtres des requêtes (Voisin, d’Aligre, Boucherat, Pussort, etc.), qui, le travail terminé, le discutaient avec les membres éminents du parlement, en présence des ministres et sons la présidence du chancelier, quelquefois même sous celle du roi. Six codes sont sortis de ces délibérations ; en 1667, Y Ordonnance civile, qui abolit quelques procédures iniques du moyen âge, abrégea les lenteurs de la justice, et régla la forme des registres de l’état civil; en 1669, celle des eaux et forêts; en 1670, Y Ordonnance d'instruction rriminelle, q'ui restreignait l’application de la torture et divers cas d’emprisonnement provisoire, mais qui ne permit encore ni conseil ni défenseur à l’accusé dans les causes capitales, conserva l’atrocité des peines antérieures, la roue, l’écartèlement, et mesura toujours mal la peine au délit; en 1673, celle du commerce , un vrai titre de gloire pour Colbert ; en 1681, celle de la marine et des colonies, qui a formé le droit commun des nations de l’Europe, et leur sert encore aujourd’hui de droit maritime; en 1685, le Code noir, qui régla le sort des nègres de nos colonies'. Ces ordonnances sont le plus grand travail de codification qui ait été exécuté de Justinien à Napoléon. Quelques-unes de leurs parties sont encore en vigueur : l’ordonnance sur la marine compose presque tout le second livre de notre Code de commerce. Pour veiller à la bonne exécution des lois, des maîtres des requêtes furent plusieurs fois envoyés, comme les enquesteurs de saint Louis, dans les provinces, auprès des parlements.
Le même ministre qui réformait les finances, le commerce et la législation, trouvait encore le temps d’encourager les lettres et les arts ; il créa, en 1663, l’Académie des inscriptions et belles -lettres; en 1666, celle des sciences, qui donna aux recherches scientifiques ce qui leur avait jusqu’alors
■I. Ce Code noir était encore bien pen chrétien dans quelques-unes do ses dispositions a Si le mari est libre et la femme en esclavage, les enfants sont esclaves (art. t4). Si l'esclave s'enfuit, pour la première fois, on lui coups le.s oreilles, et il a l’épaule marquée d’une fleur do lis; pour la seconde, nn jarret coupé et l'aulre épaule marquée: pour la troisième, la mort (art. 38). »
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manqué, un centre et un foyer. L’Académie de musique fut oi^anisée la même année, celle d’architecture en 1671. Une école des beaux-arts établie à Rome (1667) reçut les élèves qui avaient remporté des prix à l’Académie de peinture de Paris. Le cabinet des médailles et l’école des jfuncs de lariQue^ ' pour l’étude des langues orientales, furent fondés ; la Bibliothèque royale augmentée de plus de 10 000 volumes et d’un grand nombre de manuscrits précieux, la bibliothèque Mazarine ouverte au public et le Jardin des Plantes agrandi.
Louis alla chercher le talent même au loin : des étrangers eurent part à ses libéralités. « Quoique le roi ne soit pas votre souverain, écrivait Colbert, il veut être votre bienfaiteur: il m’a commandé de vous envoyer la lettre de change cijointe, comme un gage de son estime. » Parmi eux étaient le savant bibliothécaire du Vatican, Allacci ; le comte Graziani, à Modène, auteur de la meilleure tragédie qu’aient eue les Italiens jusqu’à la J/éropc de Mafféi; Vossius, historiographe des Provinces- Unies ; l’astronome danois Roëmer, qui calcula le premier la vitesse de la lumière solaire; l’astronome hollandais Huyghens,que Colbert appela à Paris comme Roëmer, et qui y resta quinze ans ; Viviani, célèbre mathématicien de Florence, qui fit bâtir une maison avec cette inscription en lettres d’or : Ædes a Deo dalæ. ,
L’émule, le rival de Colbert, François-Michel le Tellier, marquis de Louvois, né en 1641, était entré, dès l’âge de quinze ans, dans les bureaux de son père, secrétaire d’État ; et il avait été initié par un long apprentissage à la science de l’administration militaire, où il porta une activité égale à celle de Colbert. Quand Louis XIV se décida à gouverner par luimême, Louvois devint véritablement ministre de la guerre, bien qu’il n'ait succédé à le Tellier qu’en 1666. Il réforma l’armée, et ses réformes ont duré aussi longtemps que la vieille monarchie. S’il conserva le système des enrôlements volontaires, pratiqué depuis trois siècles, il en diminua les abus et les dangers par une discipline plus exacte et des règlements sévères. Il établit Yunifm'me en ordonnant que chaque régiment fût distingué par la couleur des habits et par des marques différentes (1670) ; il introduisit l’usage de la marcht
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au pas; il substitua aux piques qui prévalaient encore le fusil et la baïonnette; mais ce n’est qu’après lui que Vauban parvint à faire du fusil à la fois une arme de jet et une arme d’escrime. Il introduisit l’usage des pontons de cuivre pour franchir les rivières ; il institua les magasins de vivres et d’approvisionnements, les casernes, les hôpitaux militaires, l’hôtel des Invalides, toutes choses à peu près inconnues avant lui. Il créa le corps des ingénieurs, d’où sont sortis les meilleurs élèves du grand Vauban ; des écoles d’artillerie à Douai, à Metz et à Strasbourg ; les compagnies de grenadiers dans l’infanterie, les régiments de hussards ; enfin les compagnies de cadets, sortes d’écoles militaires pour les gentilshommes. Il fit une révolution dans l’armée par Vordre du tableau et par la création du service d’inspection. Il ne détruisit pas la vénalité des offices qui s’était aussi introduite dans les régiments et qui ne s’exerçait qu’au profit des nobles ; mais pour .mériter de l’avancement, il ne suffit plus à ces nobles d’avoir des aïeux, il leur fallut avoir des services, et les grades devinrent, à partir de colonel, le prix de l’ancienneté : réforme excellente alors, qui ne le serait plus aujourd’hui. Ce n’est qu’après sa mort que fut institué l’ordre de Saint-Louis (1693), destiné à payer avec de l’honneur les services militaires, cette fois sans distinction de naissance, mais non sans distinction de religion, les réformés en étant exclus. Par de tels soins, la France put avoir sous les armes, dans la guerre de Flandre, 125 000 hommes; pour celle de Hollande, 180 000; avant Ryswyk, 300 000 ; pendant la guerre de la Succession, 450 000.
dnerres de Flandre («4M9) et de Hollande (««*•}.
On a vu (p. 352) qu’en 1661, quand Louis XIV se mit à gouverner lui-même, il n’y avait ni roi ni peuple qui pût marcher son égal ou celui de la France ; les premiers actes de sa politique étrangère révélèrent un désir de grandeur, un sentiment de sa dignité, pour tout dire, une hauteur qui étonnèrent, mais que le succès justifia. A la suite d’une dispute de préséance, la cour de Madrid est contrainte d’enjoindre à ses ambassadeurs de céder le pas aux ambassadeurs
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de la France (1662). Le duc de Gréqui, envoyé du roi auprès du pape, est insulté par la garde corse : Louis exige une éclatante réparation (1664). Les corsaires d’Alger et de Tunis inquiètent notre commerce naissant; le duc de Beaufort les châtie , et ils remettent en liberté leurs captifs chrétiens (1665). Le Portugal implore notre appui contre les Espagnols : 4000 vieux soldats, sous le maréchal de Schomberg, vont affermir, par la victoire de Villaviciosa, la maison de Bragance sur le trône (1665). Louis envoie même à l’empereur Léopold, menacé par les Turcs, un secours de 6000 hommes, et participe ainsi à la victoire de Saint-Gothard (1664). Il participa également à la défense de Candie par les Vénitiens. De 1645 à 1669 plus de 50 000 Français passèrent dans cette île. Leur dernier chef, le duc de Beaufort, l’ancien roi des halles, y périt.
Cette assistance prêtée aux ennemis des Ottomans semblait glorieuse, mais c’était un abandon de la politique séculaire de la France. Louis, qui renonce à Talliance des Turcs, renoncera bientôt aussi à l’alliance des protestants. Il reprendra alors le rôle de Gharles-Quint et de Philippe II, celui de chef armé du catholicisme, de monarque absolu prétendant à la prépondérance en Europe, et cette ambition fera le malheur de la France comme elle avait fait celui de l’Espagne.
La mort de Philippe IV, en 1665, fut l’occasion de la première guerre de Louis XIV. C’était une coutume, dans le Brabant, qu’à la mort du père les enfants du premier lit, quel que fût leur sexe, entrassent en possession de l’héritage au préjudice des fils du second mariage. Marie-Thérèse était née de la première femme de Philippe IV ; le nouveau roi d’Espagne, Charles II, de la seconde. Louis XIV, au nom de sa femme, revendiqua les Pays-Bas. Il voulait donner à la France sa limite du Rhin. Hugues^e Lionne déploya beaucoup d’adresse pour isoler l’Espagne de tout appui. Il sut persuader aux Hollandais que le roi n’en voulait qu’à la partie occidentale des Pays-Bas, obtint l’appui du Portugal, et la neutralité de l’Angleterre, dont le roi Charles II, spirituel mais prodigue, insouciant et débauché, venait, pour 5 millions, de vendre Dunkerque et Mardik à la France. Quant à l’em-