‹ Histoire des temps modernesChapitre 209 sur 311 · CHAPITRE XXH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXH

Eugène, qui avait pris le Quesnoy, assiégeait Landrecies avec 100 000 hommes; il avait trop étendu ses lignes, qu’il appelait le chemin de Paris. Villars en profita pour surprendre Denain (juillet ‘1712), et, poussant sa victoire, enleva Marchiennes, le dépôt des magasins de l’ennemi; il entra à Douai, à Bouchain, au Quesnoy; Eugène fut contraint de sortir de France.

Sur mer nous n’avions éprouvé que des désastres; notre marine abandonnée, parce qu’il fallut porter toutes nos forces sur terre pour faire face à l’Europe, laissa l’Angleterre prendre, sans effort, possession de l’empire des mers, et nos colonies, sans défense, furent dévastées ou conquises. Cependant, quelques-uns de nos corsaires et de nos capitaines se firent encore un nom glorieux. A Jean Bart, qui avait été, dans la dernière guerre, la terreur du commerce de l’Angleterre, avaient succédé Forbin, l’ancien compagnon de sa vie aventureuse ; le Béarnais Ducasse, gouverneur de Saint-Domingue; Pointis, qui enleva Carthagène en Amérique et y fit un immense butin; Gassart, qui, tombé un jour avec un seul vaisseau au milieu de 15 navires ennemis, se battit douze heures, coula un vaisseau anglais, en démonta deux, puis s'échappa; enfin Duguay-Trouin, fils d’un armateur de Saint- Malo, qui, b dix-huit ans, commandait un navire de 14 canons, et depuis ce jour marqua chaque année par des courses plus hardies, par des prises plus nombreuses. Le temps de la grande guerre était passé quand Duguay-Trouin fut appelé dans la marine militaire : son brevet de capitaine est de 1706. Alors il n’y avait plus que des combats individuels à soutenir, des convois à enlever, les côtes ennemies k désoler. Duguay-Trouin fit cette guerre comme Jean Bart l’avait faite dix ans. auparavant. Son plus brillant exploit fut la prise de Rio de Janeiro, où il fit aux ennemis un dommage de plus de 25 millions (1711). Mais les exploits isolés de ces braves marins ne pouvaient avoir aucune influence sur le sort de la guerre.

La victoire de Denain hâta heureusement la conclusion de la paix. Le 4 mai 1713, l’Angleterre, le Portugal, la Savoie, la Prusse et la Hollande signèrent les traités d’ütrecht. La

France reconnaissait l’ordre de succession établi en Angleterre par la révolution de 1688, cédait l’île de Terre-Neuve, la baie d’Hudson et l’Âcadie, et s’engageait à démolir les for- , tifîcations de Dunkerque, la patrie de Jean Bart. L’Espagne laissait les Anglais en possession de Gibraltar et de Minorque. De plus, il fut stipulé que les couronnes de France et d’Espagne ne pourraient jamais être réunies sur la même tête. Ajoutons que Louis XIV dut consentir à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui y étaient retenus pour cause de religion. La Hollande obtint le droit de mettre garnison dans la plupart des places fortes des Pays-Bas espagnols,'pour s’en servir comme d’une barrière contre la France. Le duc de Savoie reçut la Sicile avec le titre de roi; le roi de Prusse fut aussi reconnu par la France sous ce titre. L’empereur, resté seul, continua la guerre ; mais Villars prit Landau et Fribourg : alors Charles VI signa le traité de Rastadt (1714), par lequel il obtint ce que le traité d’ütrecht lui avait réservé, les Pays-Bas, Naples, la Sardaigne, le Milanais et les présides de Toscane. L’électeur de Bavière, l’allié malheureux de la France, était rétabli dans ses États.

Deux puissances avaient surtout gagné à cette guerre : l’Autriche, de magnifiques domaines en Itabe et aux Pays- Bas ; l’Angleterre, l’empire des mers qu’elle avait saisi. En outre, l’une avait recouvré la Hongrie, qui lui était plus nécessaire que l’Italie, l’autre restait à Port-Mabon, d’où elle pouvait tenir Toulon en échec, et à Gibraltar, d’où eUe menaçait l’Espagne et gardait l’entrée de la Méditerranée. Mais les Espagnols, en quittant les Pays-Bas, cessaient aussi d’avoir contre nous une cause permanente de guerre , et après . avoir été durant deux siècles nos ennemis, pouvaient maintenant devenir à jamais nos alliés.

Louis XIV survécut à peine au traité de Rastadt. Les dernières années de son règne avaient été aussi tristes que les premières avaient été bridantes. Aux malheurs nationaux étaient venues se joindre de crueUes afflictions domestiques ; il avait perdu son fils unique, le grand dauphin (14 avril 1711); la seconde dauphine (12 février 1712). et son mari, le duc de Bourgogne (18 février); leur fils aîné le duc de

Page 1