‹ Histoire des temps modernesChapitre 212 sur 311 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

voir sur les hommes, qu’on admira Balzac, pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir employée souvent hors de sa place.

« Voiture (1596-1648) donna quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n’est pas le meilleur, puisqu’il ne consiste que dans la plaisanterie. C’est un badinage, que deux tomes de lettres dans lesquels il n’y en a pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes ; c’est plutôt un abus qu’un usage de l’esprit.

« Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de la Rochefoucauld (1613-1680). Quoiqu’il n’y ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que Vamour- “propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d’aspects variés, qu’elle est presque toujours piquante. C’est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil ; il accoutuma à penser, et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat.

« Mais le premier livre de génie qu’on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales^ en 1657. Toutes les sortes d’éloquence y sont renfermées. Il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. L’évêque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m’a dit qu’ayant demandé à de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avair fait, s’il n’avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : Les Lettres provinciales.

« Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le P. Bourdaloue (1632-1704) vers l’an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d’autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon (1662-

1 . Voltaire oublie ici le Discours de la méthode de Deacarles, qui parut vingt ans avant les 'Provinciales de Pascal ; mais il n’aimait pas les doctrines de Descartes, ce qni l’empêchait de rendre justice à son style.

1742), évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l’a fait oublier.

«H avait été précédé par Bossuet ( 1627-1704), depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, avait prêché assez jeune devant le roi et la reine mère en 1661, longtemps avant que le P.Bourdaloue fût connu. Ses discours , soutenus d’une action noble et touchante, les premiers qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom à son père, pour le féliciter d’avoir un tel fils. Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d’éloquence qui demande de l’imagination, et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie. L’oraison funèbre de la reine mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de Condom, mais n’était pas encore digne de lui. L’éloge funèbre de la reine d’Angleterre, veuve de Charles I", qu’il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d’œuvre. L’éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour : il fut obligé de s’arrêter après ces paroles : O nuit désastreuse , nuit effroyable, où retentit tout à coup , comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte! L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.

« Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art oratoire à l’histoire même, qui semble l’exclure. Son Discours sur l’histoire universelle, composé pour l’éducation du dauphin, n’a eu ni modèles ni imitateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l’accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides

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