CHAPITRE XXIII
d’une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations
« Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l’antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon (1651-1715), le disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l’histoire , en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain. Il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d’instruction au duc de Bourgogne , dont il fol le précepteur. Plein de la lecture des anciens, et né avec une imagination vive, et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à lui, et qui coulait de source avec abondance. On crut voir dans le Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIV, et de ce jour Fénelon fut perdu à la cour.
« On péut compter parmi les productions d’un genre unique les Caractères de la Bruyère (1644-1696). Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un tel ouvrage que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on y trouvait en foule achevèrent le succès*. »
<. Anx cenvres historignen de Bossuet, il faut ajouter VJ/istoire /tes variations des Eglises protestantes. Son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mime est un beau livre de philosophie, et son Exposition de la doctrine de rÉglise une grande œuvre de théologien.
9. Voltaire dte encore le grammairien Vaugelas (t58B-l650), l’avocat Olivier Patm, qui le premier mit de l’ordre, de la clarté et de la bienséance dans les discours du barreau; Pontehelle, neveu de Corneille (1667-1757), pour son livre des Mondes, où « l'art délicat de répandre des grâces jusque sur la philosophie « se montra pour la prcpiière fois; Bayle (1647-1706) pour son Dictionnaire historique; Pellisson (1624-1693) pour les trois Mémoires qu’il écrivit comme défense de Fouquel ; et la Conspiration de Venise de Saint-Ré.'il (1639-1692) , qu’il place à cAté de Salluste. Il ne parle qu’en passant de Fléchier, évéque de Nîmes (1632-1700), dont le chef-d’œuvre est X Oraison funèbre de Turenne. Mascaron, évéque d’Agen (1634-1703), a écrit sur le même sujet son meilleur discours.
H y a une classe particulière d’écrivains : ceux qni racontent ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont vu. Grâce, peut-être, à un travers de notre esprit national, le désir d’occuper de soi, après les contemporains, la postérité même, et de dicter à celle-ci son jugement, la France est le pays qui possède le plus de Mémoires. Cette curieuse branche de la littérature historique commence de bonne heure chez nous, avec Villehardouin et Joinville. Le dix-septième siècle en aune riche collection due à des auteurs, pour la plupart, d’un esprit fin et délicat, qui nous ont révélé bien des secrets et les causes de bien des choses. Ceux de Richelieu sont une mine précieuse pour la grande histoire du temps; ceux de Mme de Motteville (1621- 1689), confidente d’Anne d’Autriche, nous font vivre dans l’intimité de cette princesse. L’abbé de Choisy (1644-1724), dont la vie fut très-aventureuse et pas toujours irréprochable, rédigea des Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV. Paul de Gondi, cardinal de Retz (1614-1679), a laissé un livre qui est un des monuments de notre langue, et qu’on lit toujours avec plaisir, alors même qu’on ne croit pas toujours l’auteur. Gourville (1625-1703), receveur général des tailles de Guyenne, que d’immenses richesses rapidement acquises entraînèrent dans la disgrâce de Fouquet, écrivit ses souvenirs sur les années 1642-1678; Pierre Lenet, conseiller au parlement de Dijon, donna les siens sur les guerres de la Fronde. Dans ce genre de littérature, les grands seigneurs se font volontiers auteurs. Nous avons, sur la régence d’Anne d’Autriche, les Mémoires du duc de la Rochefoucauld qui, à leur apparition, causèrent plus d’un scandale, et sur la dernière partie du règne de Louis XIV et le commencement de celui de Louis XV, les 40 volumes du duc et pair Rouvroy de Saint-Simon, qu’on a eu tort de mettre à côté de Tacite, mais qui n’en est pas moins, souvent, un prodigieux écrivain.
Pour les poètes, Regnier et Malherbe appartiennent au siècle précédent, quoique l’un soit mort en 1613 et l’autre en 1628. Rotrou est bien du dix-septième siècle (1609-1650), mais on ne lit plus guère de lui que sa tragédie de Wenccslas. Avec Corneille les chefs-d’œuvre arrivent enfin et se pressent sur notre scène, qu’il élève à la hauteur du théâtre grec.