CHAPITRE XXIII
« Pierre Corneille, dit Voltaire (1606-1684), est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de très-mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal qui voulut rabaisser Cid et désapprouva Polyeucte. Corneille s’était formé tout seul ; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine (1639-1669). Une ode qu’il composa k l’âge de 20 ans, pour le mariage du roi, lui attira un présent qu’il n’attendait pas, et le détermina k la poésie. Sa réputation s’est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu’il parle au cœur, et que l’autre manque trop souvent k tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir.
« Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas lui rendre justice. Mme de Sévigné (1626-1696), la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qu’on se désabusera bientôt. Il faut du temps pour que les réputations mûrissent*.
« La singulière destinée de ce siècle rendit Molière (1622- 1673) contemporain de Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre abso-
4. On a anssi des letlrea souvent Tort remarquables de Mme de Maintenon. Lorsqu’elle épousa Louis XIV, elle était veuve depuis plus de vingt ans du poète Scarrnn (4 640-4660), fort célèbre en son temps pour ses œuvres burlesques (VÉnéide travestie, le Roman comique). Il faut laisser de côté les romans plus volumineux qu’intéressants de Mlle de Scudéri, de d'Urfé et de la Calprenède; mais il ne faut pas oublier le fameux hôtel de Rambouillet, qui a exercé une considérable influence sur les lettres françaises.
lument dénué de bonnes comédies. Corneille loi-même avait donné le Menteur; et Molière n’avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d’intrigue, et même modèle d’intrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie où l’on ait peint ceux qu’on a appelés depuis les mar~ guis. La plupart des grands seigneurs delà cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d’éclat et de dignité qu’avait leur maître. Ceux d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers ; et il y en avait enfin, et même en .grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule. Ce défaut dura longtemps. Molière l’attaqua souvent; et il contribua à défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de l’affectation des précieuses, du pédantisme des femmes savantes, de la robe et du latin des médecins; Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à son siècle : on sait assez ses autres mérites.
« C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu’il ne s’agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus où un duc de la Rochefoucauld, l’auteur des^Maximes, au sortir de la conversation d’un Pascal et d’un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.
« Despréaux (1636-1711) s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront point sur les Embarras de Paris, et sur les noms des Cassagne et des Cotin, mais il instruisait cette postérité par ses belles Épîtres, et surtout par son Art poétique, où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.
«La Fontaine (1621-1695), bien moins châtié dans son