CHAPITRE XXIII
style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes.
« H ne s’éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces écrivains illustres ; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer. »
La philosophie venait d’être renouvelée par Descartes (1596-1650), moins par ce qu’il avait élevé que par ce qu’il avait détruit. Son système est tombé, comme tombent successivement tous les systèmes philosophiques; sa méthode subsiste, c’est l’arme la plus redoutable pour abattre l’erreur, la plus puissante pour découvrir la vérité. Descartes n’acceptait pour vrai, dans l’ordre des sciences morales et physiques, que ce qui semblait évident à sa raison ; et cette évidence, ü la plaçait dans l’irrésistible autorité du témoignage de la conscience*. C’est ainsi que, dans son Discours de la méthode (1697), écrit de ce style net et clair qui allait être un des caractères de la prose française au dix-septième siècle, et dans ses Méditations (1641), il voulut prouver, avec l’aide seul du raisonnement, l’existence de Dieu, la spiritualité et l’immortalité de l’âme, la liberté, et par conséquent la resp<msabilité de l’homme. Ses principes furent adoptés par les esprits les plus religieux du dix-septième siècle : ils inspirèrent au père oratorien Malebranche (1638-1715) son admirable ouvrage de la Recherche de la vérité; à Bossuet, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même; à Fénelon, l’éloquente Démonstration de Vexistence de Dieu. Gassendi,
■I. Je reironve ce jngemenl dans les Studj flosofid (Milan, 18C4) d’Ausnnio Franchi, an des hommes les plus distingués de l'Ualie conlemporaine : « .... La docirine de Descartes n'a pu échapper au sort commun des théories métaphysiques. Sa méthode au contraire est devenue la condition essentielle des progrès de la philosophie. Elle implique trois phases : doute préparatoire qui délivre l’esprit de ses préjugés et de ses erreurs; analyse de la conscience pour déterminer l’objet, la valeur et ie.s limites de la connaissance ; évidence de la pensée pour servir de critérium suprême à la vérité et à la certitude. Itans ces simples principes de méthode était contenue la plus vaste et la plus profonde réforme philosophique dont le monde eût été témoin depuis la mort de Socrate. » M. de Rémusal dit encore, dans sa biographie du chancelier : c Bacon n’est au fond qu’un critique. Descartes est un créateur, a
au contraire, fut un opiniâtre adversaire de Descartes, dont il combattit le système des idées innées pour y substituer celui des idées tirant leur origine de la sensation.
Pascal (1623-1662), autre grand esprit, fut aussi un grand écrivain dans ses Lettres provinciales (1656) contre la morale relâchée des jésuites, et dans ses Pensées, fragments d’un ouvrage qu’il voulait composer sur la vérité du christianisme. On verra plus loin (p. 424), ce que lui et Descartes firent pour les sciences. Malgré ses découvertes, Pascal est moins un génie inventeur comme Descartes qu'un génie critique de la plus redoutable puissance.
A Pascal il faut réunir ses amis, les pieux solitaires de Port- Royal, esprits vigoureusement trempés, mais quelque peu étroits, qui fondèrent au sein du catholicisme et de l’Église gallicane une secte énergique et vivace que Louis XIV persécuta, et qui ranima en plein dix-huitième siècle les querelles théologiques. Les principaux docteurs du jansénisme étaient le Maistre de Sacy (1612-1694), qui traduisit la Bible à la Bastille, où les jésuites lefirent garder pendant trois ans; Antoine Arnauld (1612-1694), dit le grand Arnauld et dont la vie fut une perpétuelle discussion théologique avec les jésuites, avec les protestants, avec Malebrauche; Nicole (1625-1695) est connu surtout par ses Essais de morale; Lancelot par ses livres d’éducation. Bien loin de ce courant d’idées, Bayle et la Mothe le Vayer continuaient la tradition sceptique de Rabelais et de Montaigne que Voltaire allait reprendre.
Il faut donner un souvenir à nos érudits, à ces laborieux esprits qui continuaient à nous révéler l’antiquité, ou qui essayaient de débrouiller le chaos de nos origines. Leur influence sur la langue est petite ou nulle, car d’ordinaire ce ne sont pas des écrivains et beaucoup de leurs livres sont en latin, mais elle est grande sur les idées, car le passé mieux compris éclaire le présent ; enfin c’était tout un ordre de vérités qu’ils poursuivaient, celles de l’histoire, et leurs travaux nous guident encore. Les plus grands de ces savants hommes furent Casaubon, Scaliger, Saumaise, du Gange, Baluze et plusieurs bénédictins de Saint-Maur.