CHAPITRE XXIII
Tout se tient dans le développement intellectuel d’un peuple : quand le temps des grands écrivains est venu, celui des grands artistes n’est pas loin. Cette sorte de contagion morale, qui gagne tous les esprits d’élite et suscite les talents supérieurs, agissait trop, au dix-septième siècle^ pour que les artistes manquassent au rendez-vous des savants et des poètes.
Il y eut alors quatre peintres de premier ordre ; Poussin, Lesueur, Claude Lorrain et Lebrun ; un admirable sculpteur, Puget; des architectes de talent, Mansart et Perrault; enfin, un musicien habile, Lulli.
Poussin vécut longtemps à Rome et eut la réputation du plus grand peintre de son temps : il l’a gardée. Malgré son coloris trop sombre, il est resté le chef de l’école française pour l’élévation morale, l’intérêt dramatique, la richesse et la poésie de ses compositions, pour cette recherche enfin de l’idéal qu’il appelait lui-même « la haute déclaration de l’intelligence ; » nous ajouterons aussi, car cela n’est point étranger à l’art, pour la dignité de sa vie. Il méprisa la fortune, les honneurs, les avances des grands, et s’enferma avec ses nobles pensées et son art, comme il plaça son Diogène au milieu de la plus splendide nature, quand il fit jeter dédaigneusement, par le philosophe, une dernière inutilité. Lesueur, Lebrun et Mignard peuvent être regardés comme ses élèves, car ils reçurent longtemps ses leçons ou ses conseils. Poussin était des Andelys, en Normandie, et mourut à 72 ans (1665). Lesueur naquit à Paris, vécut pauvre, obscur, et mourut à 38 ans, en 1655; il avait peint, pour le couvent des Chartreux, une belle suite de 22 tableaux représentant la vie de saint Bruno. C’était une âme douce et candide; ses peintures, toujours gracieuses, même dans les sujets les plus sévères, par la suavité du ton et la débcatesse du pinceau, expriment admirablement les sentiments et jusqu’aux affections les plus intimes des personnages. Tout autre était son émule Lebrun, né aussi à Paris deux ans plus tard (1619), et dont le talent, souvent théâtral, convenait bien mieux à Louis XIV. Ce prince le nomma son premier peintre, et le chargea de décorer la grande galerie de Versailles : il y employa quatorze
ans. Il fut, jusqu à la mort de Colbert, l’arbitre, et comme le dictateur des arts en France j rien ne se faisait que sur ses dessins et d après ses avis, et on trouve son influence, et quelquefois sa main, dans tous les ouvrages de ce temps. Son dessin était mou et lourd, l’expression de ses figures plutôt exagérée que vraie ; il n’avait pas l’éclatant coloris du Titien, ni le naturel et la grâce de Lesueur, ni l’élan de Rubens ou la profondeur de pensée de Poussin. Cependant c’est un peintre, et le premier parmi ceux qui se placent au second rang. Le musée du Louvre possède ses Batailles d'Alexandre. On lui doit la fondation de l’école française à Rome, où les jeunes artistes qui ont remporté au concours annuel de Paris ce qu’on appelle le grand prix de Rome, sont envoyés aux frais du gouvernement, pour achever leurs études en face des chefs-d’œuvre de l’antiquité et des grands maîtres italiens. A côté de ces quatre maîtres, il faut une place pour Philippe Champagne, qui a laissé d’admirables portraits et un chefd’œuvre, l’Apparition de saint Gervais et de saint Protais; pour Mignard (1610-1695), qui fut le rival de Lebrun pendant quelque temps, à cause de sa grande fresque du Valde-Grâce ; mais il ne l’est pas aux yeux de la postérité, qui a donné le nom de mignardise à toute aflectation de la délicatesse et de la grâce.
Claude Gelée dit Lorrain, né en Lorraine en 1600, mort à Rome en 1682, est le meilleur paysagiste français et un des premiers paysagistes de l’Europe. C’est le peintre de la lumière. On peut admirer au Louvre la richesse de son style et la beauté de son coloris dans les dix paysages ou marines que notre musée possède de lui.
Puget, comme Michel-Ange, dont il avait la fierté et l’éneigie, fut à la fois peintre, architecte et sculpteur. Il naquit à Marseille en 1622, et mourut en 1694. Il sculpta longtemps des figures en bois pour la poupe et les galeries des vaisseaux de Toulon, remplit Gênes de ses chefs-d’œuvre, et fit pour Louis XIV le groupe de Persée et celui de Milon de Crotone. Ce dernier marbre, où la chair est vivante, pourrait rivaliser, par l’énergie de l’expression et la vérité du dessin, avec ce que l’antiquité nous a légué de plus magnifique, si l’on y re-