CHAPITRE XXIV
Saint-Pétersbourg, à peine bâti, vit s’élever une fabrique de glaces, une manufacture de tapisseries, une autre pour la lilerie d’or et d’argent. Il avait déjà fait venir des bergers et des troupeaux de Saxe et de Pologne, abn d’avoir des laines propres à fabriquer de bons draps, et de n’étre plus obligé de r^urir aux manufactures de Berlin pour babiller ses troupes; il appela encore de l’étranger des ouvriers en fer et en laiton, des armuriers, des fondeurs ; à sa mort, Moscou et laroslaw comptaient 14 fabriques de toile de lin et de chanvra. Pour faciliter les transactions, il rend les poids et mesures uniformes, et établit un tribunal de commerce composé moitié d’étrangers, moitié de nationaux. En même temps, les mines de la Sibérie sont ouvertes ; la mer Baltique, la mer Noire et la Caspienne sont reliées par des canaux ’, les bords du lac Peïpus changés en chantiers de construction ; le plan du canal et des écluses du Ladoga tracé par Pierre lui-même en 1718. Des forts élevés de distance en , distance défendent la frontière contre les Tartares. Des relations de commerce sont étabbes avec la Chine; une tentative est faite pour ouvrir une nouvelle route aux denrées de l’Inde par la grande Boukharie, à celles de la Perse par la mer Caspienne, afin de mettre, tout ce riche commerce dans les mains de la Bussie. Jusqu'au Kamtchatka, des foi'ts sont bâtis, et Behring relève le gisement des côtes de la Sibérie orientale (1725), où il va bientôt découvrir le détroit qui porte son nom (1728).
Le clergé russe était fameux par son ignorance : ses membres ne savaient guère que deux choses : qu’ils étaient de la religion grecque et qu’il fallait haïr les Latins. Pierre les obligea de se recruter dans trois collèges qu’ü établit à Moscou. Il enleva à la juridiction ecclésiastique le droit de condamner à mort ou aux peines afflictives, et n’autorisa les vœux monastiques qu’après cinquante ans. Il avait laissé vacante depuis 1703 la dignité de patriarche, il l'abolit formel-
* ■ On conierve dans les archives de Saint-Pétersbourg le plan original d’un ci^l tracé par Pierre le Grand pour Taire communiquer la Caspienne et
lement en 1721, et donna la direction suprême des affaires religieuses au saint synode, conseil composé de 12 évêques ou archimandrites, qu’il nomma, et qui lui jurèrent fidélité. Il devint par là , en réalité , le chef suprême de la religion , qu’il subordonna complètement aux intérêts et à l’action de l’autorité temporelle. Dans ses lois il punit des mêmes châtiments les blasphèmes contre Dieu et les murmures contre sa personne.
Mais Pierre ne se contenta point de fortifier le principe autocratique du gouvernement russe, ü en modifia la nature. U appliqua, en effet, la hiérarchie militaire à toute l’administration de l’empire, déclarant que les officiers auraient la noblesse personnelle, les officiers supérieurs la noblesse héréditaire. Le peuple russe tendit à devenir un régiment de muets, et, comme le dit un voyageur moderne, c la discipline du camp fut substituée à l’ordre de la cité. »
Pierre avait eu de sa première femme, Eudoxie Lapouchin , qu’il avait répudiée à cause de son opposition aux réformes, un fils, Alexis Pétrowitz, qui, gouverné par les prêtres , chefs du parti mécontent , aigri contre son père et sa belle-mère Catherine, avait dit un jour : « Si je trouve le temps où mon père ne soit pas présent, je dirai quelque chose aux archevêques , qui le diront aux curés , et les curés le diront à leurs paroissiens , et il se pourra qu’on me fasse régner, même malgré moi. » Et il aurait régné, comme tout le monde le comprenait bien , pour anéantir l’œuvre de son père , pour permettre de porter la longue barbe et la robe , pour rétablir le patriarche et les trois carêmes , chasser, les étrangers et les réformes. Les intrigues d’Alexis inquiétèrent le czar ; il le fit avertir plusieurs fois, puis arrêter, et le traduisit enfin devant un tribunal exceptionnel de cent quatrevingt-un commissaires, qui, après l’avoir soumis à la question, le condamnèrent à mort à l’unanimité. A la nouvelle de l’arrêt, le prince tomba dans des convulsions qui amenèrent, suivant les courtisans, une attaque d’apoplexie. Le lendemain il mourait (1718). L’Anglais Henri Bruce, présent alors à la cour de Russie , écrivit que le czar avait administré à son fils une potion qui le fit mourir dans des convulsions. Très-peu