CHAPITRE XXIV
de personnes, ajoute-t-il, regardèrent sa inort comme naturelle ; mais il était dangereux de dire ce qu’on pensait. Plusieurs de ses complices supposés périrent ; le général Glebow fut empalé , l’archevêque de Rostow fut rompu vif, l’impératrice Eudoxie fut flagellée.
L’homme qui ne pardonnait point à son fils ne devait guère pardonner à ses agents infidèles. Les exactions , cette plaie de l’administration russe, trouvaient le czar sans pitié. En 1721, le gouverneur d’Archangel fut fusillé, et le vicegouverneur de Saint-Pétersbourg reçut le knout, pour avoir abusé de leur pouvoir. Quelque temps auparavant, une chambre de justice, instituée pour rétablir l’ordre dans les finances, avait fait trembler jusqu’au favori du czar, le prince Menschikoff. C’est par -cette dureté impitoyable que Pierre parvint, comme il le disait lui-même, à habiller en hommes son troupeau de bêtes.
Les dernières années du czar furent encore marquées p/ir des succès. Il avait alors une armée régulière de 120 000 hommes et une flotte de 30 vaisseaux de ligne. U avait conquis la prépondérance dans le Nord : le traité de Nystadt la consacra. Une expédition contre la Perse lui valut Derbent, au sud du Caucase (1722). Ainsi, Pierre I" avait montré à ses successeurs la double route qu’ils ont si hardiment suivie k l’ouest et au sud de leur empire. Sous sa main despotique, mais puissante , la Russie était poussée vers le progrès avec violence, mais avec rapidité. Trois ans après, le génie civilisateur de la Russie , que le sénat et le synode avaient surnommé le Grand et le Père de la patrie, mourait des suites de ses débauches (8 février \12by. Voltaire l’a appelé moitié
4. Voici le lestament politique laissé, dit-on, par Pierre le Grand :
« Ne rien négliger pour donner i la nation rosse des formes et des usages européens. ,
a Maintenir l’Ëtat dans un état de guerre continuelle, a S’étendre par tous les moyens possibles vers le nord, le long de la Baltique; au sud, ie long de la mer Noire.
a Entretenir la jalousie de l’Angleterre, du Danemark et du Brandebourg contre la Suède , qu'on finira par subjuguer. Intéresser la maison d’Antriche i chasser les Turcs de l’Europe, et , sous ce prétexte , entretenir une armée
héros, moitié tigre, et Frédéric II disait de lui et de ses Russes : « C’était de l’eau-forte qui rongeait du fer. »
pennanenle, établir des chantiers sur le bord de la mer Noire, et, en avançant toujours, s’étendre jusqu’à Constantinople.
a Alimenter l’anarchie de la Pologne et finir par subjuguer cette république.
«c Entretenir, au moyen d’un traité de commerce, une alliance étroite avec l’Angleterre, qui de son côté Tavorisera tous les moyens d’agrandissement et de perfectionnement de la marine russe , à l’aide de laquelle on obtiendra la domination sur la Baltique et la mer Noire.
« Se pénétrer de cette vérité : que le commerce des Indes est le commerce du monde, et queu;elui qui peut en disposer exclusivement est le souverain de l’Europe.
a Se mêler à tout prix dans les querelles de l’Europe et surtout de l’Allemagne.
n Se servir de l’ascendant de la religion sur les Grecs désunis ou schismatiques répandus dans la Hongrie, la Turquie, dans les parties méridionales de la Pologne.
a Enfin, mettre en lutte l’une contre l’autre les cours de France et d’Autriche ainsi que leurs alliés, et profiter de leur affaiblissement réciproque pour tout envahir, b
11 n’est nullement certain que le czar ait tracé ce plan i ses successeurs ; mais il est très-sûr qu’il a été scrupuleusement suivi par eux. La moitié de cette politique, l’abaissement de la Suède, la spoliation de la Pologne, l’intervention dans les affaires d'Allemagne et la domination de la Baltique, a été accomplie; l’autre moitié, la conquête de la mer Noire, de Constantinople et de l'Inde, est aujourd’hui tombée, grâce à l’union de l’Angleterre et de la France, dans le domaine des questions réservées.