‹ Histoire des temps modernesChapitre 234 sur 311 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

ses créanciers, et qui revenait ensuite à la banque en échange des actions de le compagnie. Il fallait bien cependant que la perte se retrouvât quelque part : ce fut la nation qui la supporta. En vainLaw voulut modérer l'émission du papier, il ne le pouvait plus ; pour soutenir le mouvement prodigieux des affaires et satisfaire tant d’appétits insatiables, il fallait créer et créer encore des valeurs de papier : elles dépassèrent 3 milliards, alors que tout le numéraire en France n’allait pas au delà de 700 millions. Cette disproportion préparait ime catastrophe. Rien ne tenait que par la confiance du public, et cette confiance ne pouvait longtemps se soutenir. Pour sauver la compagnie, c’est-à-dire la partie aventureuse du système, Law la réunit à la banque, c’est-à-dire à la partie sérieuse et utile. Ce fut la perte de l’une et de l’autre. Bès la fin de 1719, quelques-uns se refroidissent : les plus prudents commencent à réaliser, et se présentent à la banque pour avoir des espèces. Cet exemple gagne et alarme, les réalisateurs se multiplient ; ils vendent leurs actions au plus haut du cours, et, avec les billets, achètent de l’or, de l’argent, des diamants, des terres. Les actions cessent de monter, oscillent, puis baissent rapidement. Law, devenu contrôleur général, lutte en désespéré contre les réalisateurs : les payements en espèces sont interdits ; défense d’avoir chez soi de l’or ou de l’aigent ; poursuites, visites domiciliaires, dénonciations : un fils dénonça son père. Cependant la confiance dans les billets diminua toujours. Alors, par un revirement soudain, l’État, qui naguère proscrivait le métal, déclara qu’il ne recevrait plus de payements en papier : c’était déclarer la mort du système.

Law s’échappa de France, poursuivi par les malédictions publiques; il y était venu avec 1 600 000 francs, il n’emporta que quelques louis (décembre 1720). Restait à liquider. Les frères Pâris-Duverney conduisirent l’opération par laquelle l’État se Reconnut débiteur de 1 milliard 700 millions au. profit des créanciers de la compagnie. La dette publique fut ainsi augmentée de 40 millions de rentes annuelles. Mais l’extinction d’un grand nombre d’offices et le rachat de plusieurs branches de revenus aliénés compensaient cette aug-

Digilized by GoogI

mentatioD. L’État fut dans une position financière à peu près égale à celle où Law l’avait trouvé.

Telle est l’histoire de ce fameux syitème. Il montra la puissance du crédit; il donna à l’industrie, au commerce maritime, une énergique impulsion ; il débarrassa le pays d’une foule d’immunités onéreuses ; enfin, s’il nuina des individus, il améliora la condition générale par une répartition plus favorable aux classes inférieures; mais, en bouleversant les conditions et les fortunes, il accéléra aussi l’ébranlement déjà commencé des mœurs et des idées, qui alors se précipite. Cette époque est restée tristement célèbre par la dépravation de ses mœurs.

Au commencement de 1723, Louis XV fut déclaré majeur, ce qui mit un terme à la régence du duc d’Orléans. Mais le roi devait rester longtemps encore en tutelle ; le duc, pour conserver le pouvoir après la régence, avait auparavant donné à Dubois le litre de premier ministre, qu’il prit pour lui -même à la mort de ce triste personnage, et qu’il ne garda que quatre mois. Il mourut le 2 décembre 1723. La France avait été huit années entre ses mains; ce temps avait suffi pour que la révolution morale préparée dans les dernières années de Louis XIV éclatât. Il eût fallu, pour en conjurer les conséquences politiques et sociales, un grand règne , et le prince qui va régner donnera l’exemple de tous les scandales, développera tous les abus et humiliera la France devant l’étranger.

Au duc d’Orléans succéda le duc de Bourbon, que dominait iiTift femme méprisable, la marquise de Prie. Vendue à l’Angleterre, elle ne sut que provoquer une rupture avec l’Espagne, en renvoyant l’infante qu’on élevait à la cour de France , comme la fiancée du roi, pour faire épouser à Louis XV la fille de Stanislas Leczinski (1 725). Elle avait raison d’espérer que la nouvelle reine, Marie Lecxinska, qui lui devait son élévation, la soutiendaait par reconnaissance. Mais elle avait compté sans Fleury, évêque de Fréjus. C’était le précepteur du roi, et le seul homme peut-être pour lequel Louis XV ait eu un sincère attachement. Il avait caché son ambition sous la régence, attendant patiemment que le pou-

Page 1