CHAPITRE XXV
se passèrent de ce côté. Quoique membre de la ligue du Rhin, il dénonça à l’Allemagne l’ambition de Louis XIV, défendit contre lui la Hollande en 1672, et fonda, à la bataille de Fehrbellin, qu’il gagna sur les Suédois alliés de la France, la réputation des armes prussiennes (1675). Il inspirait déjà de l’inquiétude à l’Autriche, qui voyait avec peine un nouveau roi des Vandales s’élever sur les bords de l’Oder : aussi le sacrifia-t-elle, en 1678, à la paix de Nimègue; il fut obligé de rendre ses conquêtes. Il usa bien encore de la paix; il accueillit beaucoup de réformés français qui peuplèrent Berlin; il agrandit cette capitale, qui vers 1650 n’avait que 6 500 habitants, et fonda la bibliothèque et le château de Potsdam.
Frédéric III poursuivit l’ouvrage de son père (1688). Il défendit l’unité de l’électorat contre ses frères; puis, excité par l’exemple de Guillaume d’Orange , son parent , qui s’était fait roi d’Angleterre , par celui de son voisin , l’électeur de Saxe , qui était appelé au trône de Pologne, et du prince de Piémont qui, lui aussi, voulait passer roi, il donna six millions à l’empereur pour que l’Autriche le laissât s’intituler roi de Prusse (1701), et se couronna de ses propres mains à Kœnigsberg. Ainsi c’était un duché souverain, un petit pays étranger à l’Allemagne qui devenait un royaume ; l’électorat de Brandebourg et les autres domaines allemands restaient dans la dépendance de l’Empire. Ce titre, accordé pour une province pauvre et lointaine, n’avait semblé d’aucune conséquence aux ministres autrichiens, embarrassés dans une guerre contre les Thrcs et près d’entrer dans celle de la succession d’Espagne. Eugène seul comprit que cette royauté nouvelle, absolue, chercherait à joindre ses provinces disséminées et deviendrait un obstacle à la puissance de l’Autriche. La Prusse continua, en effet, ses agrandissements sur le Rhin. En 1702, le roi d’Angleterre, Guillaume III, de Nassau-Orange, étant mortsans enfants, Frédéric se porta pour héritier de ses biens patrimoniaux : il prit possession des comtés de Lingen et de Mœrs dans la Gueldre, de Teklenbourg au nord de Munster, et se fit élire quelque temps après, en Suisse, prince de Neuchâtel et de Vîdengin, par les états du pays. Vain et fastueux, Frédéric voulut copier la cour de Louis XIV : beaucoup d’argent fut ainsi gaspillé ;
mais les lettres et les arts en eurent leur part : il fonda l’Université de Halle, qui devint une des plus célèbres de l’Allemagne , et l’Académie de Berlin , que présida Leibnitz. L’éclat même de sa cour était un prestige utile pour cette royauté naissante.
Frédéric III, qui, comme roi, fut appelé Frédéric I", mourut en 1713; au traité d’Utrecht, signé six semaines après, le \ roi de Prusse fut reconnu par toute l’Europe, excepté par le / 1 pape et les chevaliers teutons; il fut confirmé souverain de I Neuchâtel et de Valengin ; à la place de la principauté française d’Orange, il reçut la Gueldre. Le nouveau royaume formait déjà une masse imposantè, mais toujours divisée.
Ces éléments de force furent régularisés et accrus par Frédéric-Guillaume I**^. Le roi-sergent, comme George II d’Angleterre l’appelait, fut l’ennemi du faste. Au lieu d’encourager les savants, il confisqua les fonds de la bibliothèque au profit de l’armée, n’eut ni cour ni ministres, et fit de Berlin une manufacture et une caserne. Il recherchait comme soldats les hommes de six pieds, les achetait jusqu’à 2000 écus chacun, et menait l’État comme un régiment. Ses héros étaient Pierre le Grand, Charles XII et le vieux prince d’Anhalt-Dessau, le créateur de l’infanterie prussienne, qu’il commanda quarante ans. Il fit de ses sujets des soldats soumis, des calvinistes bigots, des travailleurs infatigables ; lui-même allait frapper dans la rue les gens oisifs. « Sous notre père, dit Frédéric II , personne dans les États prussiens n’eut plus de trois aunes de drap dans ses habits, et moins de deux aunes d’épée à son côté. » Avec de telles idées, comment approuver son fils, qui apprenait à jouer de la flûte et lisait les auteurs français? Aussi le prince royal eut-il une jeunesse malheureuse. Il voulut sortir de cet esclavage , et forma un complot pour s’échapper; mais il vit exécuter son ami Kat,fut lui-même condamné à mort, et resta quelque temps en prison.
Dès le commencement de son règne , Frédéric-Guillaume eut une armée de 60 000 hommes. Charles XH, revenu de Turquie, sollicita son alliance; mais, comme il attaquait l’ile d’üsedom , gardée par une garnison prussienne , le roi de Prusse entra dans la ligue formée contre les Suédois, contri-