CHAPITRE XXV
n’avait i^kieux employé que Frédéric II les années de paix qui venaient de s’écouler. 11 s’était attaché la Silésie par de sages mesures, il avait commencé son grand travail de réformation de la justice et des finances, et, en 1744, incorporé à son royaume l’Osl-Frise, dont sa famille avait depuis longtemps l’expectative, mais son esprit faisait tort parfois à sa politique. Par ses épigrammes trop justifiées , il avait blessé la czarine Élisabeth et la marquise de Pompadour. Ou en était malheureusement encore au temps où des ressentiments personnels de princes ou de favorites avaient plus de force que les intérêts des peuples. Marie-Thérèse vit naître cette colère et l’attisa habilement, dans l’espoir de la faire tourner au profit de sa rancune implacable contre la Prusse. Elle ne pouvait voir un Silésien sans pleurer, et la paix était à peine signée qu’elle avait préparé la guerre, disciplinant son armée et ses finances de manière qu’avec moins de provinces que son père, elle avait plus de soldats et de revenus. Elle remplaça les ministres intrigants de Charles Y1 par un habile politique, le célèbre Kaunitz, et dès qu’elle y vit jour, elle fit proposer au cabinet de Versailles une alliance sur ces bases ; restitution de la Silésie à l’Autriche, cession des Pays-Bas à un Bourbon de la branche d’Espagne , de Mous et de Luxembourg à la France. Un billet amical de Marie-Thérèse à Mme de Pompadour, où la fière impératrice se disait k la bien bonne amie » de cette parvenue, décida le renversement de la politique deux fois séculaire de la France. Le traité de Versailles (1756), tout à l’avantage de l’Autriche, car la promesse des Pays-Bas fut retirée , réunit les deux puissances dont la rivalité avait fait couler tant de sang. La czarine Élisabeth, qui ne pardonnait pas à Frédéric II ses coups de langue, la Suède, qui regrettait la Poméranie, la Saxe, qui voulait s’agrandir, y accédèrent. Ainsi l’Autriche devenait l’amie de la France, l’ennemie de l’Angleterre, sa vieille alhée, et nous allions , attaquer la Prusse, qui combattait naguère avec nous. C’était tout le système des alliances européennes qui était changé.
La France, forcée encore de combattre des deux mains, frappa d’abord un coup vigoureux. A l’attentat de l’amiral Boscawen , elle répondit en lançant sur Minorque , alors aux
Anglais, une escadre et une armée : l’nne, commandée par la Galissonnière , battit la flotte anglaise de Byng; l’autre, sous le maréchal de Richelieu, enleva la forteresse réputée imprenable de Port-Mahon ; ce fut un des beaux faits d’armes de ce siècle. L’Angleterre se vengea de cette défaite , comme autrefois Carthage ; le malheureux Byng fut condamné à mort et fusillé à son bord.
Sur le continent, la guerre commença par une irruption en SaJte du roi de Prusse, qui, comme toujours, prévint Ses ennemis. Il enveloppa les Saxons dans leur camp de Pirna. Les Autrichiens s’approchant pour les dégager, il courut à leur rencontre en Bohême, les battit à Lowositz, puis revint prendre toute l’armée saxonne, qu’il incorpora dans ses troupes. La France déclara ensuite les traités de Westphalie violés' et fit entrer deux armées en campagne : le maréchal d’Estrées en Westphalie , Soubise vers le Mein. Attaqué par tous ses voisins, sans autre appui que l’Angleterre, Frédéric n’aurait pu , malgré son génie , se défendre contre cette coalition formidable, si les alliés eussent mis quelque concert dans leurs opérations. Il fut servi d’ailleurs par l’ineptie ou la légèreté des généraux français, Soubise et Richelieu, et par la lenteur de Daun , le généralissime autrichien. De la Saxe, qu’il avait tout d’abord et hardiment occupée, il rentra en Bohême et gagna la Sanglante bataille de Prague (1757). Vaincu à son tour près de cette ville, à Kollin , par Daun (1757), il fut forcé, dans la retraite, de diviser ses forces, ce qui l’exposa à de nouveaux revers. En même temps, à l’est, les Russes lui prenaient Memel et battaient un de ses lieutenants à lœgemdorf, mais sans savoir tirer parti de leurs succès ; à l’ouest, d’Estrées gagnait, sur les Anglais, la bataille de Hasterabeck, qui nous livrait le Hanovre, et une autre armée française marchait rapidement sur Magdebourg et la Saxe. Ainsi, le cercle d’ennemis dont Frédéric était enveloppé se resserrait chaque jour sur lui (1757). Il demanda la paix. On le croyait aux abois, on la lui refusa : il se décida alors, s’il le fallait, « à mourir en roi, » comme il l’écrivit :i Voltaire. L’incapacité de ses adversaires le dispensa de tenir parole.