CHAPITRE XXVI
mandaient pas de la gloire et des conquêtes, mais des dividendes; abandonné du gouvernement de Louis XY, qui eût dû voir ce que valait un pareil homme, il fut rappelé (1754). Il quitta en pleurant cette terre de l’Inde où il nous avait donné 200 lieues de côtes, sur 25 à 30 de profondeur, avec un revenu de 14 millions, et établi notre influence sur un empire cinq ou six fois plus vaste. En 1763, il mourut en France dans la misère. Les Anglais ont dit de lui que s’il avait été soutenu par son gouvernement, l’Inde serait à la France. C’est en pratiquant sa politique, qu’ils ont conquis un empire de 150 millions d’âmes, et leur armée indigène qui les a mis naguère en de sérieux périls, mais après leur avoir rendu tant de services, n’est même qu’une copie de celle que ûupleix avait organisée, comme la condition qu’ils ont faite aux princes indiens est celle qu’il avait commencé à leur imposer.
L’Angleterre ne perdit pas de temps à prendre possession de ce bel héritage que la France laissait tomber en déshérence. Son pavillon ne couvrait encore qu'un petit nombre de forts ; un prince du Bengale lui enleva même, en 1756, Calcutta, que le colonel Clive reprit. A ce moment éclatait, en Europe, la guerre de Sept ans. Les deux Compagnies française et anglaise stipulèrent la neutralité, mais les Anglais la violèrent et détruisirent Chandernagor (1757), parce que Souradja-Dowlah, le nabab du Bengale, voulait s’appuyer sûr les Français. Clive renversa même ce prince et lui substitua un autre chef qui régna pour le compte des Anglais. Cette seule affaire valut à Clive 7 à 8 millions et trois fois autant à la Compagnie.
Le marquis de Bussy, ancien lieutenant de Diipleix, maintenait encore l’influence française. On le remplaça par le comte de Lally, Irlandais au service de la France. C’était im officier de talent et un homme de grand courage; il avait pour les Anglais une haine irlandaise; mais il était emporté, violent, et il se rendit odieux aux autres agents de la Compagnie, plus encore, il est vrai, par sa probité que par ses vices. 11 s’était figuré qu’Arcate était encore le pays de la richesse, que Pondichéry était pourvue de tout, qu’il serait
parfaitement secondé de la Compagnie et des troupes. Il fut trompé dans toutes ses espérances. Point d’argent dans les caisses, peu de munitions, des noirs et des cipayes pour arihée, des particuliers riches et la colonie pauvre; nulle subordination. Cette déception alluma en lui une humeur qui sied mal à un chef et qui nuit toujours aux affaires. Il s’empara pourtant de Gondelour avec rapidité, mais il échoua devant Madras (1758). Après avoir défendu longtemps Pondichéry, il fut obligé de capituler, et la ville se trouva ruinée (1761). De retour en France, Lally fut accusé de trahison, et odieusement mis à mort; on lui ferma la bouche avec un bâillon pour l’empêcher de parler au peuple, et il fut ainsi conduit à la Grève dans un tombereau (1766). Sa mémoire fut réhabilitée en 1778, à la sollicitation de son fils, Lally- Tollendal. Nos colonies de l’Inde orientale étaient perdues. La paix de 1763 rendit à la France Pondichéry, Karikal et Chandernagor, mais dépouillés de leurs territoires et de leurs fortifications. Lord Clive fut presque aussi malheureux que Lally. Envoyé en 1764 dans l’Hindoustan avec de pleins pouvoirs, il força le Grand Mogol à abandonner à la Compagnie la perception des revenus du Bahar, du Bengale et de l’Orissa, sauf un tribut annuel de 7 500 000 fr. Mais accusé plus tard dans les Communes de concussions, il ne voulut pas, quoique le rapport de la commission d’enquête, en parlant de ses fautes, eût parlé aussi de ses services, survivre à ce qu’il regardait comme une injustice, et il se tua (1774).
Les Anglais n’avaient plus aux Indes de concurrents européens : c’est alors qu’ils eurent à combattre le fameux Hayder-Ali, souverain du Mysore ‘ ; ils firent avec lui une paix désavantageuse en 1769; mais en 1773 ils achevèrent la conquête du Bengale. La Compagnie était néanmoins près de faire banqueroute ; le gouvernement la secourut, à condition qu’il aurait le droit d’exercer une surveillance rigoureuse sur ses affaires politiques. Chassé du Bengale, Hayder-Ali
4. Le royaume de Mysore, dans le Décan an N. E. du Malabur, entre les Ghatles orientales et les Chattes occidentales ; plus de 3 millions d’habitants ; capitale : Seringapatam dans une lie du Kavery, aujourd'hui dans la présidence de Madras.