CHAPITRE XXVIII
ÂDue n’eut pas grand’peiue à s’affrancliir des entraves mises à son pouvoir. Les Qalitzin furent bannis , les Dolgorouki envoyés en Sibérie, et tout plia sous le favori Biren, fils d’im paysan courlandais, qui fit périr dans les supplices tous ceux qui lui portaient ombrage. La Sibérie ne protégea même pas les princes ûolgorouki contre sa haine. Quatre d’entre eux furent écartelés, d’autres décapités; 12 000 de leurs partisans périrent dans les suppbces; 20000 furent exilés. En 1739, Anne fit élire son favori duc de Courlande, malgré la résistance de la noblesse de cette province, qui avait quelques années auparavant refusé de le reconnaître pour simple gentilhomme. Ce règne ne manqua pourtant point d’un certain éclat. Anne, à l’exemple de Pierre s’entoura d’étrangers dont plusieurs montrèrent des talents. La Russie intervint avec succès dans la guerre de la succession de Pologne, et fit reconnaître Auguste III, malgré les droits de Stanislas Leczinski, l’élu de la nation, qu’en 1734, une armée russe assiégea dans Dantzig. « Jamais, dans cette guerre, dit un contemporain, 300 Russes ne se détournèrent pour éviter 3000 Polonais. » La Porte , qui avait souffert l’oppression des Polonais, expia cette faute. L’Irlandais Lascy entra dans Azoff; l’Allemand Munnich força, en 1736, les lignes de Pérécop et parcourut la Grimée, mais sans pouvoir la garder. L’année suivante, après l’alliance conclue avec les Autrichiens, il emporta d’assaut Otchakof, le boulevard de l’empire ottoman sur le Dniéper; en 1739, il prit Ghoczim, sur le Dniester, franchit le Pruth, qui avait été si fatal à Pierre le Grand en 1711, et entra dans Jassy. Il voulait aller plus loin, franchir le Danube, les Balkans. Il comptait sur un soulèvement des Grecs, il ne doutait pas d’emporter avec eux Gonstantinople. Mais les revers essuyés par les Autrichiens (perte d’Orsova, 1730, défaite de Krotzka près de Belgrade, 1739) obligèrent la Russie à rendre, lors de la paix de Belgrade, toutes ces conquêtes (1739). Munnich est resté célèbre, comme Souwarow, par une énergie quelquefois sauvage. Devant Otchakof, ime colonne refusait d’avancer, effrayée parle feu terrible de l’ennemi : Munnich fit pointer le canon derrière elle. Voyant ses soldats feindre des maladies pour rester
DESTRUCTION DE LA POLOGNE. 505
en arrière, il publia dans son armée une défense d’être malade, sous peine d’être enterré vif. Le lendemain, trois soldats subirent ce supplice sur le front du camp.
Anne avait désigné pour lui succéder son neveu, Ivan VI, encore au berceau, et fils de sa sœur, la duchesse de Brunswick. Biren devait être régent. La duchesse gagna Munnich, et au bout d’un mois de règne, Biren fut envoyé en Sibérie. La vanité nationale s’irrita de voir des étrangers disposer ainsi de la couronne et du pouvoir. Élisabeth, seconde fille de Pierre le Grand, avec 105 grenadiers du régiment des gardes Préobrajenski, conduits par l’Allemand Lestocq, se rendit au palais (1741), s’en empara, relégua la duchesse Anne dans une prison et y jeta Ivan VI, qui au bout de 22 années fut égorgé par ses gardiens.
Une réaction terrible éclata contre les étrangers : Biren fut rappelé de Sibérie ; mais Munnich prit sa place, et y resta 20 ans. Beaucoup d’autres eurent le même sort, quelquesuns, plus heureux, échappèrent, tels que Keith, Lascy, Lowendall, le mathématicien Euler, qui noirent leurs talents au service de gouvernements moins barbares. D’ailleurs, il n’y eut qu’un changement d’hommes; car le favoritisme subsista. Au lieu de l’Allemand Munnich, on eut le Busse Bestucheff. Le règne d’Élisabeth (1741-1762) fut, en somme, funeste. A l’intérieur, elle laissa dépérir les établissements de Pierre le Grand. Elle abolit la peine de mort, mais elle la remplaça par la déportation en Sibérie, ce qui était pire, car on ne pouvait déjà plus faire tomber les têtes comme Pierre le Grand, mais on pouvait transporter des peuples entiers 4lans ce* tombeau glacé où elle jeta, dit-on, 80 000 individus. Au dehors, elle conquit la Finlande, que la médiation de l’Angleterre l’empêcha de garder tout entière (1743); et, pour des motifs frivoles, elle fit une guerre aussi acharnée qu’impolitique à Frédéric IL Sa mort sauva la Prusse d’une ruine presque inévitable.
Pierre III, qui lui succéda, était fils d’un duc de Holstein- Gottorp et d’une fille aînée de Pierre le Grand ; c’est l’aïeul du czar actuel. Pierre III avait pour le héros prussien une admiration aussi déraisonnable que la haine d’Élisabeth. Il
TEMPS MODERHXS. 29