CHAPITRE* XXVIIl
se déclara l’allié de Frédéric, et mit les troupes russes à sa disposition. Mais ce prince incapable ne régna guère : au moment où il allait punir les désordres de sa femme, celle-ci le prévint, le détrôna et le fît étrangler. Elle prit le nom de Catherine II.
Trois peuples faisaient obstacle à la Russie, et lui barraient l’Occident : la Pologne, la Suède et la Turquie. Catherine II prendra la première, Alexandre P'' la moitié de la seconde, Nicolas voudra prendre la troisième tout entière, et ce ne sera qu’ù cette dernière tèntative que l’Europe, enfin éclairée, se lèvera pour arrêter ce torrent d’hommes et de barbares.
Comment ce peuple, né d’hier, put-il ainsi prévaloir contre ses glorieux voisins? Ce fut moins par sa force, quoiqu’elle fût grande, que par leur faiblesse.
La Suède, trop pauvre pour faire seule la guerre devenue si coûteuse, trop mal peuplée pour tenir tête, comme autrefois, avec ses petites armées, aux multitudes qu'on a pris, depuis Louis XIV l’habitude de mettre sur pied, venait de dépenser avec Charles XIII, jusqu’à son dernier soldat et son dernier écu. Il lui fallait du temps et du repos pour se remettre. En attendant, la Russiey achète un parti, et, jusqu’à Gustave III, la tiendra, par ses intrigues et son or, dans sa dépendance.
Les Turcs avaient de bonnes frontières et de belles provinces. Mais ils avaient perdu leur élan guerrier. Après un siècle de courses furieuses et de victoires à travers l’Europe et l’Asie, ce peuple, né sous la tente et mal préparé pour la richesse et la domination, était retombé dans l’apathie orientale, où sa doctrine religieuse de la fatalité devait inévitablement le conduire : l’excès de repos et de mollesse après l’excès d’activité et d’ambition. Les sultans, qui passaient de' la prison sur le trône, n’y portaient nulle connaissance des choses et des hommes, et leurs ministres étaient comme eux. La vénalité corrompait tout : l’ordre civil et l’ordre militaire.
Pendant que le monde marchait autour d’eux, les Turcs s’étaient arrêtés, et leur organisation militaire, supérieure, au quinzième siècle à celle des Européens, n’ayant pas été améliorée, était devenue très-inférieure. Les janissaires n’étaient plus une force contre le dehors, et, au dedans, ils étaien un danger continuel par leur esprit turbulent. Enfin leur
DESTRUCTION DE LA POLOGNE. 507
mépris pour les chrétiens les avait empêchés de se mêler avec eux, de sorte qu’ils étaient moins un grand peuple qu’une armée d’occupation campée au nord du Bosphore, tandis que les vaincus, que leur tolérance, faut-il le dire, avait laissé vivre en corps de nation, formaient en face d’eux une masse de populations deux ou trois fois plus nombreuses, qui ouvrait l’oreille et donnait la main à toutes les intrigues étrangères. Ainsi en Turquie, superposition violente du petit nombre au plus grand ; et ces msûtres, que tant de périls entourent, passent deux siècles à perdre leurs qualités, à augmenter leurs vices, par conséquent à diminuer leur force. Y a-tr-il à s’étonner que le souvenir de Mahomet II et de Soliman n’eût plus rien d’effrayant pour l’Europe ?
En Turquie, cependant, il y avait un centre, une autorité; c’est ce qui l’a fait durer. En Pologne, il n’y en avait point. Plaine immense, sans frontières naturelles, la Pologne était un État, géographiquement, mal fait; de plus, et surtout, c’était un État mal organisé qui marchait à rebours de l’Europe et de la civilisation. Une lutte héroïque, trois ou quatre fois séculaire, contre les Mongols, les Russes et les Ottomans, y avait formé une noblesse très-brillante, très-batailleuse, mais pas de bourgeoisie, point de peuple. Le paysan était serf. Cent mille nobles s’estimaient tous égaux et prétendaient aux mêmes droits. Dans la diète générale, l’opposition d’un seul député arrêtait tout {liberum mto)^ et si la diète unanime avait voté une mesure que quelques nobles n’approuvaient pas, ils se confédéraient pour la combattre, et ces insurrections à main armée étaient légales. Un Polonais n’obéissait qu’à la loi qu’il avait approuvée. En théorie, c’était beau ; en pratique détestable : il en résultait l’anarchie en permanence. Ûs avaient pris pour la royauté, depuis 1572, le système électif, sorte de gouvernement qui serait le meilleur, s’il n’était le plus difficile, et qui ne peut être bon que pour une nation très-avancée et bien assise, que son éducation politique et sociale a rendue capable de le pratiquer. En Pologne, ce régime n’engendrait que faiblesse et confusion, et ouvrait la porte à toutes les intrigues de l’étranger. En outre, cette royauté élective, ils l’avaient réduite à rien, ne lui laissant ni la loi à faire , ni