CHAPITRE XXVIII
l’armée à commander, ni la justice à rendre, alors que l’Europe entière accordait à ses rois le pouvoir absolu, c’est-à-dire concentrait dans une seule main toutes les forces nationales. Gustave -Adolphe, Turenne, Frédéric II renouvelaient l’art de la guerre : ils restaient une chevalerie magnifique, sans forteresse, ni artillerie, ni génie. Les haines religieuses s’apaisaient : ils reprenaient en plein dix-huitième siècle, contre les dissidents luthériens ou grecs, les lois des plus mauvais jours de l'intolérance, et des contemporains de Voltaire' montraient toutes les fureurs de la Ligue. Il en coûte d’avoir des paroles sévères contre cette grande infortune. U faut pourtant bien qu’on sache, pour la leçon des peuples, que si la Pologne a péri, c’est qu’elle n’a pas voulu se sauver en guérissant elle-même ses maux. Mais ses ennemis ont mis à la tuer tant de duplicité et de violence, et, pour leur résister, elle a, dans ses derniers jours et depuis, montré un si héroïque courage, qu’elle a justement gagné, en mourant, un renom immortel.
Catherine II (f fSS-f premier partage de la IPolagne
Catherine II était Allemande, princesse d’Anhaltt-Zerbst; elle s’attacha, dans les commencements, à faire oublier son origine. Elle flatta l’orgueil moscovite en affectant de respecter les habitudes de ses sujets, et se servit des étrangers, mais sans se laisser dominer par eux. Elle joignit à des vices monstrueux beaucoup d’activité, de vigueur et de pénétration. Elle acheva la création de Pierre le Grand, et fît de l’empire russe une puissance du premier ordre.
D’abord elle rétablit Biren dans le duché de Courlande ; puis, après la mort d’Auguste III, elle proposa pour roi de Pologne une de ses créatures, Stanislas Poniatowski. Malgré l’opposition des patriotes, ayant à leur tête l’intrépide Mokranowski, qui refusèrent de délibérer sous la pression des baïonnettes russes, le candidat russe fut proclamé sous le nom de Stanislas-Auguste (7 septembre 1764).
La Pologne, colosse vermoulu et sans base, puisqu’elle
DESTRUCTION DE LA POLOGNE
n’avait pas de peuple ; sans tête, puisque, à vrai dire, elle n’avait pas de roi, ne pouvait être sauvée que par une réforme énergique ; mais cette réforme, ni la Russie ni la Prusse ne voulurent la laisser s’accomplir. Frédéric H, qui n’avait de scrupule d’aucune sorte, roulait depuis longtemps dans sa tête le plan d’un démembrement de la Pologne qüi lui donnerait le territoire placé entre ses provinces de Prusse et de Poméranie. De bonne heure, il sonda la czarine sur ce projet, mais Catherine feignit de ne pas comprendre, se réservant déjà la Pologne pour elle seule. Ils s’entendirent pourtant sur un point : la conservation de l’anarchie dans ce malheureux État, et, avant l’élection de Poniatowski, conclurent un traité d’alliance où le niaintien de la constitution polonaise était stipulé.
Il ne fut pas difficile de pousser les Polonais à de dangereuses résolutions : l’affaire des dissidents servit de prétexte. Catherine déclara qu’elle les prenait sous sa protection , et obligea la diète à retirer les lois édictées contre eux. Les évêques protestent. L’ambassadeur russe à Varsovie en fait arrêter deux qu’il envoie en Sibérie. Rome s’indigne; Perney applaudit; Frédéric II attend. U n’attendit pas longtemps. Les catholiques forment la confédération de Bar (l*' mars 1768), qui prend pour étendard une bannière de la Vierge et de l’enfant Jésus. La croix latine marche contre la croix grecque ; les paysans égorgent leurs seigneurs ; la Pologne nage dans le sang. Les Prussiens entrent dans ses provinces de l’ouest, les Autrichiens dans le comté de Zips ; les Russes sont partout.
L’Angleterre, inquiète déjà des dispositions de ses colonies d’Amérique, se tenait à l’écart des affaires continentales. En France, Choiseul cherchait et ne trouvait pas un moyen de sauver la Pologne. Le duc d’Aiguillon, son successeur, était résolu d’avance à l’abandonner. Cependant on agissait à Constantinople, et le sultan, poussé par M. de Vergennes, ambassadeur de France, déclara la guerre à la Russie, à la suited’une violation de son territoire par les Cosaques Zaporogues, qui avaient poursuivi jusque sur les terres ottomanes quelquesims des confédérés de Bar (1768). Mais les armées de Cathe-