‹ Histoire des temps modernesChapitre 275 sur 311 · I.e0 lettres et les arts · texte numérisé non relu

I.e0 lettres et les arts

Pendant que les physiciens découvraient de nouvelles forces et les navigateurs de nouvelles terres, les écrivains, de leur côté, trouvaient un nouveau monde.

La littérature n’était pas, comme au siècle précédent, renfermée dans le domaine de l’art; elle avait tout envahi et prétendait tout régler. Les forces les plus viriles de l’esprit français semblaient tournées à la recherche du bien public. On ne travaillait plus à faire de beaux vers, mais à lancer de belles maximes. On ne peignait plus les travers de la société pour

CHAPITBE XXIX.

en rire, nmi»pour changer la société même. La littérature' devenait une arme que chacun, les imprudents comme les habiles, voulait manier, et qui, frappant de toutes parts, sans relâche, faisait de terribles et irrémédiables blessures. Par une étrange inconséquence, ceux qui avaient le plus à souffrir de cette invasion des geûs de lettres dans la politique étaient ceux qui y applaudissais! le plus. Cette société du dixhuitième siècle , frivole , sensuelle , égoïste , avait du moins , au milieu de ses vices, le culte des choses de l’esprit. Jamais les salons ne furmit aussi animés, la politesse aussi exquise , la conversation aussi brillante. Le talent y tenait presque lieu de naissance, et la noblesse, avec une témérité chevaleresque qui rappelle celle de Fontenoy, essuyait, le sourire sur les lèvres, le feu de cette polémique ardente que des fils de bourgeois dirigeaient contre elle. « Alors, dit Malesherbes, un noble enthousiasme s’était emparé de tous les esprits. >

Trois hommes sont à la tête du mouvement ; Voltaire, Montesquieu et Housseau. Le premier, dont le vrai nom était Ârouet, naquit à Paris en 1694, d’un père ancien notaire et originaire du Poitou. Il ne vit que les années malheureuses du grand roi , et fut un des plus ardents dans la réaction qui éclata contre les habitudes religieuses du dernier règne. A vingt et un ans, il fut mis à la Bastille pour une satire contre Louis XIV qu’il n’avait point faite : il payait déjà pour sa réputation d’esprit et de malice. Entré dans la carrière avec sa tragédie à' Œdipe, pleme de vers menaçants (1718), et la Henriade, apologie de la tolérance religieuse (1723), U arriva promptement à la renommée et fut recherché partout. Un jour, cependant, il sentit les inconvénients de cette haute société aristocratique au milieu de laquelle il avait été introduit dès le jeune âge , et dont s’accommodaient son esprit brillant et léger, son tempérament fin et délicat. Un chevalier de Rohan-Chabot, ayant parlé de lui avec impertinence, en avait été aussitôt châtié par une de ces paroles acérées que Voltaire décochait si bien. B. se vengea, en grand seigneur lâche et brutal, par la main de ses laquais. Voltaire, qui n’avait pas de laquais, demanda une répairation. Le gentilhomme, par une seconde lâcheté, obtint du ministre qu’on enfermât à

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la Bastille Timpertinent roturier qui osait provoquer un grand seigneur. Bientôt relâché, mais à condition de passer à l’étranger, Voltaire se rendit en Angleterre « pour apprendre à penser. » Il y resta trois ans , et en rapporta Locke , Newton , Shakspeare, avec un culte ardent pour la liberté de l’esprit et de la parole, bien plus que pour la liberté politique. A son retour, ses pièces de théâtre, Brutus, la Mort de César, mirent sur notre scène un reflet du grand tragique anglais, et ses Lettres anglaises popxüarisèrent les idées du sage philosophe et du grand astronome. Ce ne fut pas sans persécutions. Le dernier ouvrage fut brûlé par la main du bourreau.

Voltaire, qui devait au sentiment chrétien deux de ses chefs-d’œuvre, Zaïre et Tancrède, attaquait avec acharnement l’Église, et ses premiers, ses plus constants efforts furent dirigés contre le pouvoir spirituel, qui empêchait de penser, bien plus que contre l’autorité civile, qui n’empêchait que d’agir. Pour cette guerre, il fit alliance avec les souverains et se couvrit de leur protection. Il fut en correspondance avec la grande Catherine de Russie et avec beaucoup de princes allemands; il séjourna à la cour de Frédéric II, prince sceptique et lettré, dont il corrigeait les vers français, et avec lequel il finit par se brouiller. Il s’établit alors à l’extrémité de la Fra nce, sur la frontière même, pour lapouvoir passer au moindre indice de péril, à Femey,prèsde Genève. De là s’échappaient, emportés par tous les vents , poésies légères , épîtres, tragédies, romans, ouvrages d’histoire, de science, de philosophie, qui en quelques jours faisaient le tour de l’Europe.

En vieillissant avec le siècle, il prit, ainsi que lui, des pensées plus sérieuses. Le mal social devint comme son ennemi personnel et l’amour de la justice sa plus ardente passion. Il secourut, il défendit les victimes de déplorables erreurs judiciaires; il dénonça saps relâche les nombreux défauts de la législation, de la jurisprudence, de l’administration publique ; et toutes les réformes qu’il sollicita dans l’ordre civil ont été après lui accomplies. Il eut, en quelque sorte, pendant cinquante années, le gouvernement intellectuel de l’Europe et il a justement mérité la haine de ceux qui croient que le monde

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