‹ Histoire des temps modernesChapitre 28 sur 311 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

à condition que vous garderez nos fueros et nos franchises, sinon, non. » Et ce n’étaient pas là de vaines paroles, souvenir de temps effacés, mais l’expression pure et simple des faits vivants. Il y avait en Aragon un magistrat, investi de la plus haute juridiction, et qui avait joué plus d’une fois le rôle d’arbitre suprême entre le roi et ses sujets. C’était \ejusliza.

Ce magistrat, dont l’office avait quelque ressemblance avec celui des éphores dans l’ancienne Sparte, faisait les fonctions de surveillant du prince et de protecteur du peuple. Sa personne était sacrée, son pouvoir et sa juridiction presque sans bornes. Les rois eux-mêmes étaient obligés de le consulter ^ dans les cas douteux. Il recevait l’appel des sentences des juges royaux, pouvait, sans appel, évoquer une affaire, et avait le droit d’examiner les proclamations royales, d’exclure les ministres ou de leur faire rendre compte, sans avoir compte à rendre lui-même qu’aux états. Même comme particulier, il ne pouvait être arrêté que par un décret des cortès. Mais un tribunal était établi pour recevoir toutes les plaintes élevées contre lui.

En Castille, comme en Aragon, la défense des libertés publiques était confiée surtout à ces assemblées sorties de l’élection, qu’on appelait et qu’on appelle encore aujourd’hui les cortès. Les cortès d’Aragon se composaient de quatre ordres :

1° les prélats, 2® les barons ou ricos hombres, 3® les simples nobles ou infanzones, 4° les députés des cités ou procuradores.

Les cortès d’Aragon votaient les taxes, décidaient de la paix et de la guerre, faisaient frapper la monnaie, revisaient tous les jugements des tribunaux, veillaient sur l’administration du ‘ pays pour réformer les abus, et avaient tous les deux ans tme session de quarante jours, que le roi ne pouvait dissoudre. Les cortès de Castille ne comprenaient que trois ordres : le clergé, la noblesse et les députés des \dlles. Ils ne votaient les subsides qu’après avoir fait les affaires du peuple. Souvent même, dans les cas de minorité, par exemple, les cortès furent appelées à constituer le gouvernement du pays : dans le conseil de régence établi durant la minorité de Jean I", il avait fallu admettre des bourgeois égaux en nombre, en pouvoir, en insignes même, aux nobles membres du conseil.

Outre les cortès, chargées de défendre contre les rois la liberté générale, ily avait les libertés particulières ou privilèges de chaque province, et qu’on appelait du nom de fueros. Les plus fameux étaient ceux de l’ Aragon et ceux du pays basque. Les provinces basques avaient et ont gardé pendant toute la durée des temps modernes' une véritable indépendance ; les Catalans l’ont plus d’une fois revendiquée ; en 1462, ils déposèrent Jean II; en 1640, ils se constituèrent en république.

Il résultait de tous ces privilèges qu’il n’y avait point en Espagne de véritable patriotisme, et que l’esprit de localité s’y trouvait profondément enraciné. Non-seulement les royaumes, mais les provinces, et dans les provinces les villes, vivaient à l’écart; tout noble même n’était pas éloigné de se croire souverain dans ses domaines, et, en souvenir de leurs anciennes franchises, les grands d’Espagne ont gardé le privilège de rester couverts en présence de leur souverain. Enfin trois grands ordres militaires, ceux d’Alcantara, de Galatrava et de Compostelle ou Saint-Jacques, formaient encore, avec leurs richesses, leurs places fortes et leur organisation militaire, comme trois États dans l’État.

Mais déjà aussi la turbulence de l’aristocratie féodale, les guerres privées, les brigandages qui en étaient la suite, avaient amené la création de la sainte hermandad. Dès l’année 1260, les villes d’Aragon, et un peu plus tard celles de Castille, s’étaient imies pour<«ssurer le maintien de la paix publique. Elles avaient institué des tribunaux, levé et organisé des troupes pour la répression des désordres commis sur les routes. L’établissement de la sainte hermandad, ou sainte confrérie, sorte de garde civique, souleva de violents murmures dans la noblesse. Les archers de la confrérie eurent plus d’une escarmouche à soutenir contre les bandits féodaux. Mais l’institution résista à tous les efforts qu’on fit pour la détruire, aux vices même de son organisation, et lors du siège de Grenade, elle rendit d’importants services.

Parcourons maintenant chacun de ces Etats.

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