‹ Histoire des temps modernesChapitre 284 sur 311 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

corvée; de sorte que ces travaux, si profitables à tout le pays, étaient exécutés aux dépens et au milieu de la haine des populations rurales.

Un noble était décapité, un roturier était pendu ; ce n’est pas de cela que je me plains, car ici la différence n’est que dans la forme. Mais il arrivait souvent que pour un même délit, commis en commun, la pénalité fût très-différente, selon que l’on était de la noblesse ou du peuple.

Les corporations, jurandes et maîtrises arrêtaient l’essor de l’industrie, en limitant le nombre des patrons, ce qui détruisait la concurrence, et en ne permettant que l’exercice du métier dont on avait payé l’apprentissage, ce qui enfermait chacun dans son état, comme dans une geôle. Ne devenait pas maître qui voulait, mais qui pouvait acheter une maîtrise trois, quatre, et quelquefois cinq mille livres, non compris le chefd’œuvre, les cadeaux, le repas. Et, après avoir payé tout cela, on n’avait pas encore acheté le droit de perfectionner son industrie, car \m perfectionnement était un attentat aux droits antérieurs de la corporation. Le fabricant d’étoffes ne pouvait les teindre; le teinturier en fil n’avait pas le droit de teindre la soie ou la laine; le chapelier de vendre de la bonneterie. Enchaînés par de minutieux règlements, les manufacturiers étaient exposés à voir la police détruire leurs produits pour ime inadvertance ou pour une modification dans le travail qui ne devait produire aucun tort à l’acheteur. « Chaque semaine, pendant nombre d’années,' dit un inspecteur des manufactures, j’ai vu brûler, à Rouen, 80 ou 100 pièces d’étoffes, parce que tel règlement sur le tissage ou sur la teinture n’avait pas été de tout point observé, quoique l’étoffe fût donnée pour ce qu’elle était. » Il n’y avait plus qu’une monnaie : celle du roi, et depuis 1726 le commerce n’était plus entravé par des altérations des espèces ou de subites et officielles variations dans le prix du marc d’argent ; mais il l’était encore par la diversité des poids et mesures, qui changeaient de ville à ville. La Compagnie des Indes avait, jusqu’en 1770, par ses privilèges commerciaux, gêné les efforts des négociants particuliers. On venait de l’abolir; mais, à l’intérieur, le négoce avait encore à combattre coptre des restrictions mauvaises et des

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TENTATIVES DE RÉFORMES. 543

monopoles funestes. Ainsi, à Rouen, une compagnie était chargée de l’approvisionnement de la ville en grains; une autre avait le privilège du transport des blés, une troisième, celui de les faire moudre dans ses moulins, au grand détriment des habitants à qui il était interdit de se pourvoir ailleurs. Les blés ne circulaient même point d’une province à l’autre, de sorte que les agioteurs pouvaient à volonté faire la disette od l’abondance sur certains points, c’est-à-dire y , vendre très-cher ou y acheter à vil prix. Enfin, les douanes intérieures qui isolaient les provinces, rendaient les relations commerciales aussi difficiles entre elles qu’avec les pays étrangers, et les péages prélevaient sur les transports 96 millions. Pour descendre la Saône et le Rhône de Gray à Arles, il fallait s’arrêter et payer 30 fois, de sorte que sur cette route dont la nature seule avait fait les frais, le commerce laissait aux mains des péagers 25 ou 30 pour 100 de la valeur des produits transportés. Ajoutons que les pays catholiques avaient environ, chaque année, 50 jours de fête, que n’avaient point les pays protestants ; ceux-ci, travaillant plus, vendaient à meilleur compte. Cependant nos colonies étaient si florissantes et l’industrie européenne si arriérée, que, malgré tout cela, notre commerce prospérait.

Près d’un cinquième des terres, immobilisées aux mains du clergé, rendaient peu, parce qu’elles étaient soustraites à l’action de l’intérêt personnel ; presque tout le reste, cultivé par des métayers, ne donnait pas davantage. La division de la propriété avait déjà commencé, mais la terre n’était arrivée aux mains des paysans que chargée de rentes, cachet de l’ancienne servitude. Peu de bétail ; quatre fois moins qu’aujourd’hui, par conséquent appauvrissement des terres par suite d’une fumure insuffisante. Peu de grands propriétaires cultivant eux-mêmes. « On ne compterait pas, disait un écrivain du temps, 300 seigneurs vivant sur leurs terres. » C’était le mal dont l’Irlande a tant souffert, qu’on a créé un mot pour le désigner, V absentéisme. Vauban, Bois- Guillebert se plaignaient déjà du discrédit attaché à l’état de cultivateur. Il fallut, en 1720, un arrêt du conseil d’État pour autoriser s nobles à prendre à ferme, sans déroger,

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