‹ Histoire des temps modernesChapitre 285 sur 311 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

les terres des princes du sang. Un écrivain disait encore, eu 1 788 : « L’élat de laboureur est méprisé dans les provinces du centre; il l’est moins dans la Brie, la Beauce et la Picardie. » Ce mépris venait de la misère profonde où vivait le paysan, ruiné par les impôts, les corvées, les restrictions apportées au commerce des grains ; ruiné encore par les droits de garenne, de colombier et de chasse qui étaient autant de fléaux pour le champ du pauvre, quelquefois même pour celui du riche. Les belles routes construites sous Louis XV ne servaient qu’entre les grandes villes. La plupart de nos voies de communication ne remontent pas au delà de 70 ans, et dans bien des provinces les routes non royales étaient impraticables huit mois de l’année.

Pour la liberté des personnes et des biens, les lettres de cachet mettaient l’une à la discrétion des ministres et de leurs amis; l’autre était menacée par la confiscation qu’on trouvait écrite dans toutes les lois, par l’arbitraire dont la cour était armée pour la création d’impôts nouveaux, par une justice qui n’était pas toujours impartiale et par ces arrêts de surséance qui dispensaient les grands de payer leurs dettes.

Malesherbes, président de la cour des aides, disait au roi dans des remontrances restées célèbres : « Avec les lettres de cachet, sire, aucun citoyen n’est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance, car personne n’est assez grand pour être à l’abri de la haine d’im ministre, ni assez petit pourn’être pas digne de celle d’nn commis des fermes. »

Les règlements les plus sévères restaient en vigueur contre les dissidents. En 1746, il y avait 200 protestants condanmés par le seul parlement de Grrenoble aux galères ou à la redusion, pour des actes de leur culte; en 1762, le parlement de Toulouse fit pendre un pasteur qui avait exercé en Languedoc son ministère, et décapiter trois jeunes gentilshommes qui s’étaient armés pour se défendre contre une émeute catholique. Les mêmes magistrats firent rouer le protestant Galas, accusé d’avoir tué son fils, qui voulait, disait-on, se faire catholique, et qui en réalité s’était suicidé. Sirven et sa femme n’échappèrent à un pareil sort, en 1762, que par la fuite.

TENTATIVES DE RÉFORMES

La censure existait. Il y en avait même plus d’une, celle du roi, celle du parlement, celle de la Sorbonne. Mais souvent elles se contrariaient. Tel livre amnistié par l’une, était brûlé par l’autre. Il se vendait plus cher, et n’en circulait pas moins, quelquefois sous le couvert même des ministres. La loi prononçait la peine de la marque, des galères, de la mort contre les auteurs ou colporteurs d’écrits hostiles à la religion et à l’Etat; quelques sots se laissaient prendre; le plus souvent l'administration fermait les yeux, et ce mélange d’excessive sévérité et de tolérance aveugle ne faisait qu’irriter la curiosité publique. On s’informait des arrêts pour savoir quels ouvrages on devait lire. Ce siècle était bien le temps où l’abbé Galiani définissait l’éloquence : « L’art de tout dire sans aller à la Bastille. > Fréret y alla pour une dissertation sur les Francs ; Leprévost de Beaumont, secrétaire du clergé, y resta vingt et un ans, jusqu’en 1789, pour avoir dénoncé au parlement le pacte de famine.

"Tous les témoignages montrent l’affreuse misère du peuple; les paysans de Normandie vivaient en grande partie d’avoine et s’habillaient de peaux ; dans la Beauce, le grenier de Paris, les fermiers mendiaient une partie de l’année ; on en vit réduits à faire du pain avec de la fougère. Dans un grand nombre de provinces, l’usage de la viande était inconnu. La consommation ne s’élève pas^ dit un écrivain, vers 1760, pour les trois quarts de la population de la France, au delà d’une livre par tête et par mois. Les riches mêmes étaient pauvres ; car ces charges qu’ils achetaient si cher, et qui stérilisaient d’énormes capitaux, étant fort mal rétribuées par l’État, ne leur rendaient pas même l’intérêt de leur argent, et leurs vastes domaines, mal cultivés, étaient improductifs. Vauban n’estimait pas qu’il y eût en France plus de 10 000 familles fort à leur aise. Le médecin de Louis XV, Quesnay, le penseur, comme le roi l’appelait, ne porte qu’à 76 millions la rente du sol, pour les propriétaires, qui en retirent aujourd’hui vingt fois davantage, 1500 millions. Le premier chiffre est sans doute trop faible, mais une chose hors de doute, c’est que depuis cent ans la population n’a pas doublé, et que l’agriculture a quadruplé ses produits.

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