CHAPITRE XXX
Les denrées alimentaires étaient donc en quantité deux ou trois fois moindres pour nos pères que pour nous; et quelques vieillards se rappellent encore par quels misérables vêtements l’homme du peuple, l’ouvrier, était défendu contre les intempéries des saisons. Voyez ce que Labruyère dit du paysan, c’est un portrait fidèle.
Les institutions hospitalières ne manquaient pas : la charité chrétienne les avait multipliées ; mais le capital national étant très-restreint, les secours étaient très-limités, et l’on voyait incessamment des bandes de mendiants parcourir les campagnes et effrayer les villes. La France avait alors environ 800 hôpitaux civils dont la population s’élevait à 110000 individus, mais la mortalité y était effrayante; à l'Hôtel-Dieu de Paris, elle était de deux sur neuf, c’est-à-dire triple de ce qu’elle y est aujourd’hui. Telles étaient l’insuffisance des secours et l’ignorance des plus simples règles de l’hygiène, que dans cet hôpital, le plus riche de France, on réunissait les malades de toute sorte, même ceux qui étaient atteints d’affections contagieuses, dans les mêmes salles et jusqu’à 5 et 6 dans le même lit, car il n’y avait que 1219 lits servant quelquefois, en même temps, à 6000 malades. « A Bicêtre, disait Necker dans un rapport au roi, j’ai trouvé dans un même lit neuf vieillards enveloppés dans des linges corrompus. »
Aussi n’y a-t-il point à s’étonner, à raison de toutes ces causes , qu’on ait estimé la durée de la vie moyenne beaucoup moins longue alors qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Ainsi le moyen âge, tué dans l’ordre politique, vivait toujours dans l’ordre civil. De là un profond désaccord entre les éléments constitutifs de la société. Par les idées, par les mœurs régnantes, on était bien au dix-huitième siècle; par les usages et par beaucoup d’institutions, on était encore au treizième. Du moment que cette différence fut sentie, une révolution fut proche, car de nouvelles idées appellent nécessairement des institutions nouvelles. Mais voilà ce dont ne voulaient ni la cour ni tous ceux qui vivaient des abus comme d’une propriété légitime. Un ministre parlait-il de réforme, il était chassé. Les écrivains essayaient-ils de percer ces ténèbres palpables amassées par le gouvernement autour
TENTATIVES DB RÉFORMES
de lui-mémc? un arrêt du conseil interdisait absolument de rien publier sur des matières d’administration publique ; et, en 1768, à vingt ans de Mirabeau et de la Constituante, de pauvres diables étaient envoyés aux galères pour avoir vendu quelques livres, parmi lesquels l’innocente brochure de Voltaire, l’Homim aux quarante écus.
Agitation dco e«prlta et demande* de rétarmea.
Il faut qu’un gouvernement soit bien glorieux et bien fort pour éteindre sous ses pieds ce flambeau qu’allume l’opinion publique. Louis XIV l’avait fait alors qu’il ne jetait que de rares étincelles, Louis XV n’y parvenait pas. Les ruineux abus dont je viens de parler, ces inégalités blessantes, cet immense désordre et ces misères avaient en effet provoqué l’examen. Vauban, Bois-Guillebert avaient demandé des réformes au point de vue économique; Fénelon, au point de vue politique. Durant la régence, la liberté, la licence même de l’esprit répondirent à celle des mœurs. Le duc de Bourbon essaya en vain d’arrêter cette curiosité impatiente. Sous son ministère s’organisa le club de l’Entre-soly le premier qui ait été ouvert en France. Fleury le ferma. Mais dans le même temps un futur ministre, le marquis d’Argenson, dans ses Considérations sur le gouvernement de la France, écrites avant 1 739, réclamait la décentralisation, l’abandon de tonte l’administration locale à des conseils municipaux et cantonaux, la liberté du commerce au dedans et au dehors, l’application du scrutin aux choix des officiers royaux. Ët ce marquis, ce ministre ne craint pas d’écrire : c On dira que les principes du présent traité, favorables à la démocratie, vont à la destruction de la noblesse : on ne se trompera pas.... Je ne demande que de mettre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses seraient principalement à souhaiter pour Iq bien de l’État : l’une, que tous les citoyens fussent égaux entre eux ; l’autre, que chacun fût fils de ses oeuvres. Les nobles ressemblent à ce que sont les. frelons aux ruches. » Voilà déjà tout énoncé im des articles de foi de la Révoluticm. Un autre ministre, Machault, proposa de rem-