CHAPITRE XXX
placer la taille que payaient les seuls roturiers par un impôt territorial auquel les privilégiés, nobles. et prêtres, seraient soumis. Choiseul parlait, lui aussi, de réformes : les couvents lui semblaient, comme à Colbert, trop nombreux, et il estimait, comme les états de Pontoise en 1561, que la suppression de l’immunité d’impôt accordée à l’Église pour ses immenses domaines aiderait singulièrement à rétablir les finances délabrées de l’État.
Si de telles peusées fermentaient dans la tête des hommes publics, que ne disaient pas ceux qui s’étaient donné la charge d’examiner toutes les questions sociales, politiques et religieuses? On a vu précédeminent le rôle tout nouveau de la littérature au dix-huitième siècle. Ce travail des esprits, du haut en bas de la société avait réussi k créer en Europe une puissance nouvelle dont les gouvernements commençaient à subir l’influence, et qui obligeait les rois, même les plus glorieux, à compter avec elle. En France, la nation longtemps spectatrice indifférente de ces longs efforts, avait fini par y prendre intérêt, par s’inquiéter des réformes, par désirer un changement.
On voulait que- l’administration ne fût plus un affreux dédale où le plus habile se perdait, et que les finances publiques cessassent d’être au pillage ; que chacun eût sécurité pour sa liberté personnelle et pour sa fortune ; que le code criminel fût moins sanguinaire, le code civil plus équitable.
On demandait la tolérance religieuse, au lieu du dogme imposé sous*peine de la vie ; la loi fondée sur les principes du droit naturel et rationnel, au lieu de l’arbitraire, de l’inégalité et de la confusion de nos 385 coutumes provinciales; Tunité de poids et mesures, au lieu de la plus extrême confusion ; l’impôt payé par tous, au lieu de la misère taxée et de la richesse affranchie ; l’émancipation du travail et la libre concurrence, au lieu du monopole des corporations ; la libre admissibilité aux charges publiques, au lieu du privilège de la naissance et de la fortune; la plus active sollicitude, au lieu de l’indifférence, pour tous les intérêts populaires. En un mot, l’égalité devant la loi, la liberté réglée suivant le droit.
Ces réclamations étaient si vives, si générales, que la né-
TENTATIVES DE RÉFORMES
cessité d’y faire droit frappait tous les yeux clairvoyants. Jamais plus terrible mouvement n’a eu plus de prophètes sonnant l’alarme. Gatinat, Vauban, Saint-Simon, même Leibnitz, du vivant de Louis XV, s’effrayaient de l’avenir. Dès l’année 1697, un magistrat, Bois-Guillebert, disait : « Le procès va rouler maintenant entre ceux qui payent et ceux qui n’ont fonction que de recevoir. » Et Fénelon, en 1710 : « C’est ime vieille machine délabrée qui va encore de l’ancien branle qu’on lui a donné et qui achèvera de se briser au premier choc. » La seule femme qui ait voulu tirer Louis XV de sa torpeur, la duchesse de Ghâteauroux, « voyait venir un grand bouleversement, si l’on n’y portait remède. » Au dedans, au dehors on pensait de même; lord Ghesterfield, comme le philosophe allemand Kant, un homme de bien, Malesherbes comme l’ambassadeur d’Angleterre. « Tout ce que j’ai jamais rencontré dans l’histoire de symptômes avantcoureurs des grandes révelutions, disait le premier, existe actuellement ei> France et s’augmente de jour en jour. »
A mesure, en effet, que le siècle avance et que la honte augmente, qu’après Rosbach ôn a le Parc aux cerfs et le Pacte de famine, les voix, moqueuses d’abord, deviennent sévères, redoutables. Ge règne, qui avait commencé par les Lettres persanes^ finit par le Contrat social. Les uns espèrent, les autres s’épouvantent. Rousseau était consulté, en 1761, par un conseiller au parlement de Paris sur le choix d’un asile en Suisse, et il ajoute : « Cette lettre ne me surprit pas absolument , parce que je pensais comme lui et comme beaucoup d’autres que la constitution déclinante menaçait la France d’un prochain délabrement. » Deux ans après, le parlement de Rouen disait au roi lui-même ; « Les maux sont à leur comble et présagent l’avenir le plus effrayant. » Enfin Voltaire écrivait, le 2 avril 1764, au marquis de.Ghauvelin :
« Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche qu’on éclatera à la première occasion, et