CHAPITRE XXX
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C’était la France qui avait donné l’impulsion au grand mouvement qui agitait l’Europe entière, et elle-même ne semblait pas devoir participer aux réformes que ses idées avaient fait obtenir aux autres peuples. Au lieu de se régénérer, elle descendait chaque jour plus bas sur la pente qui l’entraînait loin de la haute position où le siècle précédent l’avait portée. Les succès de Frédéric II, l’avénement d’un nouvel État au rang des grandes puissances , étaient un affaiblissement pour elle. Au traité d’Aix-la-Chapelle, elle paraissait encore la première des puissances militaires, grâce aux victoires du maréchal de Saxe qui avaient jeté sur elle un reflet de la gloire de Louis XIV. Mais la guerre de Sept ans avait montré l’impéritie de nos généraux , l’indiscipline de nos soldats et, malgré quelques exceptions heureuses, l’affaiblissement des qualités militaires de notre pays. Sur mer, c’était plus qu’une décadence, c’était une ruine complète. Pour réparer ces ruines, pour arrêter la désorganisation intérieure, pour tenir tête , avec des réformes faites à propos , à la révolution qui s’approchait , il ne fallait point compter sur le prince qui s’abandonnait lui-même aux plus honteux désordres.
Ce que Louis XV était incapable de faire par lui-même, il n’entendait pas qu'un autre le fit, non qu’il eût alors un grand ministre : le duc de Choiseul n’était qu’un homme habile, mais qui aimait son pays et qui voyait quelques-uns des maux à guérir. 11 fut confiné dans l’administration de ses deux ministères de la guerre et de la marine, et ne s’occupa que delà réorganisation militaire de la France, et de ses alliances au dehors. La paix faite, il essaya de diminuer les dilapidations dont l’armée était victime et de constituer fortement ses cadres pour qu’il lui fût aisé de passer rapidement du pied de paix au pied de guerre. Il reprit l’œuvre de Machault pour la création d’une flotte, et fit construire 64 vaisseaux et 50 frégates ou corvettes. La Corse, soulevée contre les Génois, ses anciens maîtres, fut conquise et réunie, en 1 768, au territoire
TENTATIVES DE RÉFORMES. 559
français. En 1769, Napoléon y naquit, juste à temps pour naître Français. Trois ans plus tôt, la mort de Stanislas avait amené la réunion de la Lorraine à la France. Les Anglais menaçaient l’Espagne d’une guerre : Choiseul prépara aussitôt un formidable armement qui les fit réfléchir. En même temps il encouragea l’opposition qui se formait parmi les colons anglo-américains contre leur métropole ; il détacha le Portugal et la Hollande de l’alliance anglaise, essaya de fortifier le gouvernement suédois contre les intrigues de la Russie, et tendit une main amie à la Pologne, qui, sous le poids des vifces de sa constitution, penchait de jour en jour vers l’abîme. Cette politique extérieure n’éprouva qu’un revers, une tentative malheureuse pour coloniser la Guyane. Un acte important de l’administration de Choiseul, bien qu’il ne relève pas directement de lui, fut la suppression des jésuites, dont un arrêt du parlement condamna en 1762 la constitution après un procès fameux auquel avait donné lieu une banqueroute de 3 millions faite par le P. Lavallette, préfet des missions aux Antilles. Les jésuites avaient laissé derrière eux un parti puissant qui ne pardonnait pas au ministre leur expulsion. Pour le pelure, on employa tous les moyens. A Mme de Pompadour, morte en 1764, avait succédé la comtesse du Barry dont la seule présence était une souillure pour Versailles. Le duc de Choiseul refusa de plier devant cette femme. Elle obséda le 'roi pour obtenir son renvoi. En 1770, il fut exilé.
Pendant tout ce siècle les parlements avaient montré, contre la cour, et contre les prétentions ultramontaines, un esprit d’opposition que le roi supportait avec peine. Leurs débats avec le clergé, au sujet de la bulle Unigenitus, qui condamnait les jansénistes et que les parlements repoussaient, troublèrent tout le dix-huitième siècle. Le roi leur ayant vainement imposé silence, les exila en 1753. Us revinrent tout aussi décidés à ne point céder. Le procès des jésuites raviva la querelle; un autre, en 1770, contre le duc d’Aiguillon, fit ^later la lutte. Le roi ayant, dans un lit de justice, arrêté la procédure, les magistrats suspendirent l’administration de la justice. « Ils veulent mettre la couronne au greffe, » dit le roi. U donna à d’Aiguillon la place de Choiseul, et le chancelier