CHAPITRE IV
avait déjà troublé le règne de Henri IV, s’était déclaré contre Isabelle, par haine de son mari aragonais. Il disait : « J’ai su placer l’infante Isabelle sur le trône de Castille ; je saurai bien l’en faire descendre : si je lui ai mis le sceptre à la main, je veux l’obliger à reprendre le fuseau. » Il résista même aux menaces du pape, et ne se réconcilia qu’en 1478 avec son ancienne protégée. Dès lors le roi de Portugal dut céder; la • Bertraneïa se retira dans un monastère; et la même année, Ferdinand le Catholique devenait roi d’Aragon par la mort de Jean II (1479) : les deux couronnes d’Aragon et de Castille étaient réunies.
De ce jour l’Espagne exista. Isabelle, douée d’un ferme génie, Ferdinand, fort habile homme, quoique perGde et déloyal, ce qui alors semblait une habileté de plus, travaillèrent avec une vigueur et un accord qui ne se démentirent pas un instant, à fonder l’unité nationale au profit de la royauté. Les Maures occupaient encore le midi de la Péninsule. En 1462, ils perdirent Gibraltar, ce qui leur fermait l’Afrique ; les troubles de la Castille suspendirent la guerre; elle recommença en 1482, et, grâce à leurs discordes intestines, ils perdirent, la même année, Alhama, boulevard de leur capitale, Ronda, trois ans après, Velez-Malaga en 1487, Alméria en 1489; deux ans plus tard, Grenade même fut assiégée. Cette grande ville était flanquée de plus de mille tours et renfermait encore 200 000 habitants. Le siège dura près de neuf mois. Un accident mit le feu pendant la nuit aux tentes d’Isabelle. La reine voulut qu’à la place du camp brûlé les Espagnols bâtissent une ville, afin de faire voir aux musulmans que le siège ne seraitjamais levé. Bâtie, en quatre-vingts jours, cette ville existe encore sous le nom de Santa-Fé. Enfin, pressés par la famine, vaincus le plus souvent dans les petits combats qui se livraient sans cesse sous leurs murs, abandonnés par l’Afrique, qui ne tenta aucun effort pour les sauver, les Maures se rendirent. C’était la dernière « des trois mille sept cents batailles » que les chrétiens leur avaient livrées. La capitulation, dont Gonzalve de Gordoue dressa les articles, portait que les musulmans seraient toujours gouvernés selon leurs lois, qu’ils conserveraient leurs biens, leurs coutumes, le libre exercice de leur
culte, sans être astreints à d’autres impôts que ceux qu’ils payaient à leurs rois (1492). Arrivé sur le mont Padul, d’où l’on découvre Grenade, Boabdil (Aboul Abdallah), son dernier prince, jeta sur elle un long regard et des larmes baignèrent son visage. « Mon fils, lui dit sa mère Aïxa, vous avez raison de pleurer comme une femme le trône que vous n’avez pas su défendre comme un homme. » La domination des Arabes en Espagne avait duré 782 ans. Elle laissa derrière elle, sur le sol, des monuments d’une exquise élégance; une agriculture, une industrie perfectionnées; dans les mœurs, les costumes, les meubles, des détails pittoresques; dans la langue, plus d’un mot sonore ; dans la pensée même un tour de politesse délicate et fleurie que ne connaissaient point les rudes conquérants du Nord.
L’Espagne était délivrée, mais elle conservait contre les infidèles une horreur et une haine mûries, pour ainsi dire, par huit siècles de guerre. La population de la Péninsule présentai un singulier mélange de Maures, de juifs ex de chrétiens. Pour en faire un tout homogène, en leur imposant une même croyance; pour fortifier l’unité de l’État par l’unité de la religion, Ferdinand créa une inquisition nouvelle. Ce tribunal célèbre, qui a laissé un nom terrible et exécré, avait à sa seconde origine une destination politique tout autant que religieuse*. Organisé en Castille en 1480, le saint-office fut établi quatre ans plus tard en Aragon, et s’y maintint malgré une vive opposition ; il se trouva être alors le seul tribunal admis à la fois dans les deux pays. Le roi en nommait le chef, le grand inquisiteur, et retenait pour son trésor les biens des condamnés. Ceux-ci furent d’abord les chrétiens judaïsants; les Maures convertis qui en secret restaient fidMes à Mahomet; plus tard, ce furent les novateurs en politique comme en religion. De janvier h novembre 1481, les inquisiteurs envoyèrent au
<. L’inquisition avait été créée au commencement du treizième siècle, par taint Dominique et Innocent 111, contre les Albigeois. Elle fut complètement réorganisée en <480 en Espagne, plus tard en Italie. On la nommait en Espagne le saint-njjtce. L’inquisition espagnole fut introduite aux Pays-Bas par Pliilippe 11 et causa la révolte de cette région. En Espagne, elle n’a été abolie qu'en <820, après l’avoir couverte de bûchers ou auto-da-fe (actes de foi).