CHAPITRE V
travaillait aux champs, quitte sa bêche et court s’enrôler. Il avait du cœur et de l’intelligence ; il changea son nom en celui de Sforza, le brave, devint capitaine, chef de bande, le condottière le plus redouté de l’Italie, et légua sa renommée, ses talents, ses soldats et nombre de châteaux forts, à son fils naturel, François Sforza, qui se fit donner par le pape la marche d’Ancône ; puis battit, pour le compte de Venise et de Florence, le duc de Milan, qui le désarma en lui donnant sa fille. Le duc mort, Milan se remit en république et prit Sforza pour la défendre contre Venise. Il la défendit d'abord, vainquit les Vénitiens, mais vainquit ensuite les Milanais et les obligea à le proclamer duc (1450). Il régna seize années, respecté des souverains , qui recherchèrent son alliance, comme fit Louis XI, à qui il envoya un secours durant la Ligue du bien public. Son indigne fils, Galéas-Marie, étendit sur tout le duché une tyrannie rapace et violente, qui ne respectait pas plus l’honneur que la vie des citoyens, H fut assassiné par les grands, au milieu de ses gardes, dans la basilique de Saint-Étienne (147 6). Il laissait un enfant de huit ans, Jean Galéas, qui lui succéda sous la tutelle de sa mère. Bonne de Savoie, et du chancelier Simonetta. Mais l’oncle du jeune prince, Ludovic Sforza, surnommé le Mpre, fit mourir le ministre, chassa la régente et gouverna au nom de son neveu, qu’il déclara majeur (1480). Bientôt, levant le masque, il enferma Jean Galéas dans le château de Pavie, avec sa jeune femme, Isabelle, petite-fille du roi de Naples, qui menaça l’usurpateur d’une guerre, s’il ne restituait le pouvoir au souverain légitime. Ce fut alors que Ludovic, craignant qu’il ne se formât une ligue des États italiens contre lui, invita Charles VIII à passer les Alpes.
Du reste, le Milanais était toujours un des plus riches pays du monde, elles Lombards demeuraient, comme au moyen âge, les banquiers d’une partie de l’Europe, grâce à l’abondance des capitaux qu’une agriculture perfectionnée, une industrie florissante et un commerce étendu rassemblaient dans leurs mains. On les voyait accourir enfouie â la foire de Beaucaire, à celle de Lyon, que Louis XI venait d’établir. A Bruges, en Flandre, ils avaient un grand entrepôt de leurs mar-
chandises, qui de là se répandaient dans le nord de la France, en Allemagne et en Angleterre ; les vaisseaux de la Hanse venaient les y prendre pour les transporter jusque dans les pays Scandinaves. Ils cultivaient aussi les arts. Ludovic le More retenait à Milan le grand Léonard de Vinci, et continuait le dôme, cette montagne de marbre couverte d’un peuple entier de statues , et qui ne le cède en grandeur qu’à Saint-Pierre de Rome.
Quant à Gênes, cédée par Louis XI à François Sforza en 1464, elle ne recouvra quelques instants de liberté après la mort de Galéas-Marie, en 1476, que pour retomber sous le joug de Ludovic le More, qui s’en fit investir par Charles VIII
comme d’un fief de la couronne de France (1490).
Le premier rang parmi les États italiens appartenait à V enise.
Depuis cinquante ans, elle avait profité de toutes les discordes pour augmenter sa puissance. De 1423 à 1453, elle avait
acquis quatre provinces sur le continent italien ; mais ces rui
neuses acquisitions avaient diminué ses revenus de 100 000 du-
cats. Quand la terrible nouvelle de la prise de Constantinople par Mahomet II tomba sur l’Italie, elle se rallia aux autres
princes et signa avec^eux la paix de Lodi ; mais, dès l’année suivante, elle oubliait la croisade et traitait avec Mahomet II.
Leur reprochait-on cette défection précipitée, ils répondaient: Siamo Veneziani, poi cristiani, « nous sommes d’abord Vénitiens, chrétiens après. » Cependant leurs possessions dans l’Archipel et en Grèce rendaient une paix avec les Turcs impossible. La guerre éclata en 1464; Les Turcs prirent Négreponl et Scutari , passèrent la Piave et ravagèrent tout jusqu’aux lagunes. De Venise on voyait l’incendie. Elle traita encore et subit cette fois des conditions honteuses ; elle paya tribut aux musulmans (1479). Mais quatre ans plus tôt, elle avait acquis Chypre, en maintenant dans cette île , une de ses patriciennes, Catherine Cornaro, « la fille de saint Marc, » qui institua la république son héritière en 1489; Venise ne se fit pas scrupule de demander au Soudan d’Égypte l’investiture de cet ancien royaume des Lusignan.
Venise semblait alors à l’apogée de sa puissance. Avec ses 3000 navires, ses 30 000 matelots, son armée nombreuse et