CHAPITRE V
aguerrie, ses fabriques renommées de glaces, d'étoffes de soie et d’objets d’or et d’ai^ent, son immense commerce et son gouvernement despotique mais habile, elle aurait pu être d’une grande utilité contre l’étranger ; mais elle « restait à l’écart dans son ambition importune et impétueuse, croyant avoir toujours le vent en poupe, et ne se faisant jamais faute de gagner aux dépens de chacun. Aussi tous la haïssaient. » Cette haine se montra une première fois en 1482. Une ligue de tous les princes se forma contre elle. La prétention du duc de Ferrare d’établir des salines à Gommacchio, pour se dispenser de prendre, suivant les traités, du sel dans les greniers de Venise, en fut le prétexte. La vraie cause était la jalousie qu’inspirait Venise. Le roi de Naples, Milan, Mantoue, Florence et, bientôt le pape, soutinrent le duc de Ferrare. Mais Venise brava les armées des alliés comme les excommunications du pontife, et gagna h la paix, la Polésine de Rovigo.
Elle avait aussi un gouvernement très-propre à lui donner, sinon la liberté, au moins la puissance et la richesse. Elle était allée aussi loin que possible dans l’aristocratie. L’autorité du doge, déjà si restreinte par le grand conseil, puis par le conseil des Dix , était devenue purement nominale , depuis la création, en 1454, des trois inquisiteurs d’Etat, maintenant les vrais maîtres de Venise. Ils pouvaient, sans rendre compte de leur jugement, prononcer la peine de mort et disposer des deniers publics. On avait justement craint l’ambition de ces trois hommes, à qui toute autorité était remise, et deux d’entre eux, en s’adjoignant le doge, pouvaient condamner le troisième. Les trois inquisiteurs d’État avaient le droit de faire sur eux-mêmes leurs statuts et de les changer quand bon leur semblait, de sorte que la répubUque ignorait même la loi qui la régissait.
Venise dut à ce régime une paix intérieure qui contrastait avec les agitations continuelles des autres villes d’Italie. On admirait partout la sagesse de ce gouvernement, qui maintenait les sujets tranquilles, et savait en même temps leur procurer le bien-être, en leur assurant du travail. Nulle ville n'était vantée comme Venise pour ses plaisirs et la vie molle
que le riche et parfois le peuple y menaient. Mais l’espionnage et la délation y régnaient, encouragés, soldés, organisés, et la terreur planait sur toutes les têtes à qui le bien-être matériel ne suffisait pas. Le noble qui parlait mal du gouvernement était averti deujt fois, la troisième, noyé ; tout ouvrier q\ii exportait une industrie utile à la république était poignardé. Le jiigement, l’exécution, tout était secret. La gueule du lion de Saint-Marc recevait la délation anonyme, et les flots qui passaient sous le pont des Soupirs emportaient les cadavres.
Pour se préserver de l’ascendant des généraux et de l’influence des armées, Venise n’employait que des condottieri et des chefs étrangers, auprès desquels eUe entretenait, comme surveillants, deux provéditeurs. Aussi ne pouvait-elle sans péril entreprendre de guerre offensive et se faire conquérante, car elle flottait toujours entre la crainte de succès trop grands qui rendaient le général trop puissant, ou d’une trahison qui le ferait passer à l’ennemi. Le procès du condottière Garmagnola avait été instruit pendant huit mois , sans que rien pût révéler au comte le danger qu’il courait; on le laissait à la tête de son armée, et on le comblait d’honneurs, alors qu’ü était déjà condamné à périr (1432).
De l’autre côté de l’Italie, dans la vallée de l’Amo, s’élevait Florence la Belle. Longtemps troublée par la querelle des guelfes et des gibelins, elle n’avait retrouvé la paix qu’en 1343, alors que toutes les classes de la population se confondirent dans l’égalité politique. Les nobles, longtemps tenus à l’écart du gouvernement, furent élevés au rang de citoyens. La constitution de Florence était remarquale. Le pouvoir exécutif appartenait à un collège de six prieurs que l’on renouvelait tous les deux mois, le pouvoir législatif à deux assemblées, le conseil du peuple et le conseü de la commune^ dont les membres étaient nommés pour quatre mois. Afin d’éviter les cabales, on avait recours au sort, soit pour la nomination des conseillers, soit pour celle des prieurs. De plus l’assemblée générale du peuple restait seule souveraine, et devait être convoquée toutes les fois qu’il s’agissait de modifier la loi fondamentale.