CHAPITRE V
De même que la démocratie athénienne excluait de son sein les métèques ou étrangers domiciliés, la démocratie florentine n’admettait point au pouvoir politique les artisans non privilégiés, les Ciompi ou compères. Ceux-ci se soulevèrent en 1378. Mais les bourgeois restèrent maîtres de l’autorité.
Cette victoire ne profita qu’aux grandes familles de la bourgeoisie, d’abord à celle des Albizzi, puis aux Méoicis. Cette maison, qui allait devenir si puissante, s’était rendue populaire en élevant aux droits politiques les bourgeois du second ordre, ou, comme on disait à Florence, les arts mineurs. Après Sylvestre, Cosme de Médicis acquit par le commerce et surtout par la banque une immense fortune. Il s’en ser\ût pour secourir les pauvres, pour se faire des amis parmi les riches en leur prêtant de l’argent. Il se trouva bientôt le bienfaiteur ou le créancier de la plupart des citoyens florentins. Les Albizzi en prirent ombrage et le bannirent. Mais cet exil fît sa puissance ; au bout d'un an, Cosme rentra en triomphe (1434). Il ne tenait qu’à lui de prendre le pouvoir suprême; il se soucia peu d’un grand titre. Son autorité n’en fut que , plus absolue et plus durable. Toutes les fonctions, toutes les places appartinrent à ses amis. Il était, en apparence, un simple banquier ; au fond, il était le maître, et le resta toute sa vie (1434-1464).
Ce furent pour Florence de belles années. L’ombre du gouvernement républicain subsistait, et cela suffisait à beaucoup. La paix et l’ordre régnaient, au profit et à la. satisfaction de tous. Les lettres, les arts florissaient, grâce à la protection de Cosme et aux progrès croissants de l’industrie et du commerce : aussi Florence reconnaissante décerna-t-elle à son chef le nom de Père de la patrie. Il dépensa 32 millions en constructions de palais , d’hôpitaux, de bibliothèques ; mais il menait lui-même la vie la plus simple ; et, au beu de chercher pour ses enfants des alliances princières, il les mariait dans des familles de Florence : aussi ses fils se souvinrent encore qu’ils étaient les égaux de leurs concitoyens avant de leur commander. Mais dès la première génération l’hérédité du pouvoir dans une famille de parvenus produira ses résul-
tats trop ordinaires : les Médicis oublieront leur origine bourgeoise, se regarderont comme des princes, et Florence perdra jusqu’à l’apparence de son ancienne liberté.
Cette liberté fut revendiquée dès 1465 par les nobles, contre Pierre I''. Il déjoua leurs complots ; mais un de ses deux fils tomba leur victime (1478). Le pape Sixte IV, aveuglé par son affection pour un de ses neveux, Jérôme Hiario, voulut lui conquérir une principauté en Homagne. C’était détruire l’équUibre italien, violer le traité de Lodi. Les Florentins J)rotestèrent. Irrité de cette résistance, Riario prit part à la conspiration des Pazzi. On devait assassiner Julien et Laurent de Médicis, pendant la messe, au moment de l’élévation (1478). Julien fut tué, mais Laurent échappa et punit les meurtriers. Parmi leurs complices était l’archevêque de Pise, Salviati, qui fut pendu avec ses habits pontificaux à une fenêtre de son palais. De là une excommunication lancée contre les Médicis, et une guerre dans laquelle s’engagèrent toutes les puissances italiennes. C’est durant cette guerre que les Turcs saccagèrent Otrante.
Cette apparition du croissant sur le sol même de l’Italie épouvanta les princes. Sixte IV ouvrit les yeux et consentit à traiter. La paix fut de nouveau rétablie par la prudence de Laurent de Médicis, qui se rendit lui-même à Naples pour négocier avec Ferdinand.
Laurent mérita son surnom de Magnifique et de' Père des Muses par son zèle pour les savants et les artistes. Il accueillit les Grecs chassés de Constantinople , fit traduire Platon par Ficin, publier une édition d’Homère par Chalcondyle, encouragea Ange Politien, poète érudit, le Pogge, savant littérateur, et fit fondre par Ghiberti les portes du baptistère de Saint-Jean, « dignes d’être les portes du paradis, » disait Michel- Ange. En 1490, Laurent, ruiné par ses magnificences, était près de faire banqueroute. Florence, pour le sauver de cette honte, fit banqueroute elle-même. Elle réduisit de moitié l’intérêt de la dette publique et d’un cinquième la valeur nominale des espèces versées pour le trésor, qui lui-même les émettait à leur ancien titre.
Une seule voix osa s’élever contre cette toute-puissance