CHAPITRE V
tits tyrans, et désolé par leurs sanglantes rivalités. C’étaient des guerres, des assassinats, des empoisonnements continuels. Aux portes mêmes de Rome , les Colonna et les Orsini se vantaient d’être les menottes des papes. Alexandre VI réussit, à force de ruses et de cruauté, à détruire ou à subjuguer tous ces seigneurs. Nul ne le seconda mieux dans cette œuvre que son fils César Borgia, qui avait pris pour devise : Aut Cæsar, aut nihil. Beau, instruit et brave, mais corrompu et méchant, cet homme, capable d’abattre d’un seul coup de son sabre la tête d’un taureau, et de persuader tout ce qu’il voulait par les enchantements de sa parole, n’eut guère recours qu’au mensonge, au poison et au poignard . Il méditait longuement ses coups, prenait son temps et agissait en silence, secretis~ simo, «ht le Florentin Machiavel, son secrétaire et son panégyriste : « Ce qu’on n’a pas fait à l’heure de midi, répétait-il souvent, se fera le soir. > Nul crime ne lui coûtait ; il contribua plus qu’un autre à mériter à l’Italie le surnom «jue lui donnent les écrivains du temps , « la Vénéneuse. » Cependant il ne put recueillir le fruit de ses efforts. A peine eut-il conquis la Romagne, que son père mourut, c II avait tout préparé, dit Machiavel, tout prévu, sauf qu’il serait à la mort au moment où mourrait son père. » Le père et le fils avaient buparmégarde un poison qu’ils destinaient à un cardinal. On le trahit comme il avait trahi tout le monde ; emprisonné quelque temps par Ferdinand le Catholique, il vécut ensuite en aventurier et fut tué devant une bicoque de la Navarre.
Dans le royaume de Naples, la\ictoire de Troja, en 1462, avait affermi la couronne sur la tête de Ferdinand I" ; mais ce prince sembla prendre à tâche d’amener une révolution nouvelle, en ravivant les haines au lieu d’effacer les traces des discordes civiles. La dureté de son gouvernement ayant soulevé contre lui ses barons, il les trompa par des promesses, les invita à un festin de réconciliation, et à sa table même les fit saisir, puis égorger. Le peuple n’était pas mieux traité que les grands. Ferdinand s’attribuait le monopole du commerce de tout le royaume ; il vendait les évêchés et les abbayes, faisait argent de tout, et ne savait pas employer cet
argent à défendre l’État : aussi laissa-t-il les Turcs s’emparer d’Otranle en 1480, et les Vénitiens de Gallipoli et de Policastro, en 1484. Une pareille administration rendait une catastrophe inévitable et prochaine.
A la fin du quinzième siècle, l’Italie était un pays de civilisation riche et corrompue ; les merveilles des arts cachaient mal une décadence précoce, et l’éclat des lettres n’empêchait pas de voir l’affaissement des caractères. On n’y faisait plus la guerre que par les bras des condottieri , qui déployaient une savante tactique d’escarmouche où le sang coulait peu, et qui gagnaient leur argent au meilleur marché possible. Or c’est un signe fatal pour un peuple, que la perte des vertus militaires. Pour bien vivre, il faut être prêt à bien mourir ; et l’Italie tremblait devant une épée : aussi avait-elle mis en honneur la ruse, la perfidie, le mensonge. On résolvait avec du poison ou un poignard les questions qu’ailleurs ou en d’autres temps on eût tranchées avec le glaive. La diplomatie italienne était une école de crimes. Regorgeant de richesses et livrée à l’anarchie, la Péninsule était une proie réservée au premier qui oserait la saisir. Charles VIII voulut la prendre. Mais avant de l’y conduire , voyons d’autres conquérants qui approchent aussi de ses rivages.