CHAPITRE VI
Si l’on excepte l’armée naissante de la France, les Ottomans avaient k cette époque sur les Européens une supériorité incontestable dans l’art militaire, plus de discipline, une plus grande expérience dans l’art de fortifier les places et de fondre les canons, l’emploi habile de l’artillerie de campagne ou de siège. D’ailleurs aucune puissance chrétienne n’était alors capable et n’avait l’idée d’entretenir une armée permanente aussi nombreuse que celle du sultan. Qu’on ajoute à ces moyens matériels l’énergique stimulant du fanatisme et de l’ardeur guerrière, et l’on comprendra la rapidité de leurs progrès. « Le paradis est k l’ombre des épées, » avait dit le prophète. Les nations chrétiennes étaient toutes encore des sociétés aristocratiques; l’esprit le plus complet d’égalité régnait dans la nation turque. L’homme de cœur pouvait aspirer k tout, car le sultan allait chercher au plus épais de la foule et jusque parmi les esclaves le plus brave et le plus babile pour en faire un pacha ou un vizir. A tous ces traits on reconnaît que les Turcs avaient sur les chrétiens une grande supériorité en moyens d’action et en instruments de conquête ; cela explique leurs succès non interrompus durant un siècle que trois grands hommes remplissent, les sultans Mahomet II, Sélim et Soliman, avec l’intermède du faible Bajazet II.
Au premier revint la gloire d’avoir achevé la conquête de l’empire grec. Il s’empara du duché d’Athènes, de Corinthe, et de la Morée presque entière (1458). En 1461, il prit Trébizonde, l’année suivante l’ile de Lesbos, et deux ans plus tard la principauté de Garamanie, dont le chef, par ses attaques sur les derrières des Turcs en Asie Mineure, avait souvent arrêté leurs progrès en Europe. Les Osmanlis étaient alors comme une formidable marée montante qui battait alternativement ses deux rivages : océan aujourd’hui desséché.
Venise, dont les doges disaient : nous sommes Vénitiens * d’abord, ensuite chrétiens, avait obtenu, dès l’année 1454, de Mahomet II, un traité favorable k son commerce. Aussi fitelle peu d’efforts pour seconder le pape Pie II, qui- réussit cependant k réunir un moment les puissances italiennes contre les Turcs, mais expira de fatigue k Ancône,' au moment de s’embarquer (1464). Venise, k la fin alarmée de leurs progrès.
l’empire turc de 1453 A 1520. 77
commença la guerre pour son compte, sans aucun résultat que des ravages sur les côtes ennemies.
Contre Tltalie une attaque sérieuse était difficile. Mais la Hongrie , placée sur la route même de l’invasion, avait tout à craindre : elle accepta la lutte. Huniade, son régent, s’enferma dans Belgrade, au confluent de la Save et du Danube. Toutes les forces de Mahomet II s’y brisèrent (1456). Ce vaillant homme tomba au milieu de son triomphe. Son fils, Matthias Gorvin, le remplaça dignement. Élu roi en 1458, il défendit avec succès la ligne du Danube contre toutes les attaques du sultan. La Hongrie lui doit sa première armée permanente (la garde noire), ses fonderies de canons, son université de Bude. Il fut le plus grand de ses rois (1458-1493), et il aurait peut-être infligé aux Turcs quelque désastre signalé, s’il n’avait dépensé ses forces dans une lutte impolitique contre la Bohême et contre Frédéric III d’Autriche, qui refusait de restituer à la Hongrie la couronne de saint Étienne, et dont Matthias occupa pendant cinq ans la capitale. Vienne.
Ari^té au nord par les Hongrois, qui défendaient énergiquement le passage de leurs fleuves, et par les Roumains, qui s’appuyaient à leur immense forteresse des Garpathes, Mahomet II se rejeta au sud et attaqua l’Albanie. La conquête devint facile, quand Scanderberg fut mort (1467). Cet intrépide partisan, qui s’était fait prince d’Albanie (Épire) par son courage, avait pendant vingt- trois ans repoussé toutes les attaques des Turcs et remporté sur eux vingt-deux victoires. Après sa mort, les Turcs se partagèrent ses ossements, pour les porter au cou en guise d’amulettes (1468). Groïa, sa principale forteresse, ne se rendit pourtant que dix ans plus tardv En 1470, une flotte immense vint débarquer une armée turque dans l’île vénitienne de Négrepont. Après quatre assauts terribles, la capitale de l’île, qui porte le mênq^ nom, fut enlevée; pas un de ses défenseurs ou de ses habitants ne fut épargné. Heureusement Mahomet II fut alors appelé à l’autre extrémité de som empire par le Tartare Ouzoun-Haçan, qui venait de fonder en Perse la dynastie àn Mouton Blanc, et que le pape Paul II poussa à attaquer les Turcs. Haçan fut battu (1473). Cette diversion n’en eut pas moins l’effet désiré. Les