CHAPITRE VI
trouva 40 000, qui furent tous égorgés. Cet horrible massacre inaugura la guerre. Les deux armées se rencontrèrent près de Taiiris, dans l’Aderbaïdjan, et engagèrent une bataille terrible. Les Ottomans furent vainqueurs, grâce à leur artillerie ; mais ils avaient perdu 40 000 hommes, et ce jour est encore pour eux un jour de deuil (1514). Les janissaires contraignirent Sélim à se retirer, et le seul résultat de cette victoire sanglante fut la possession temporaire de Tauris.
Les mameluks dominaient depuis plus de deux siècles sur l’Égypte et sur la Syrie. Cette puissante république militaire était pour les Turcs un objet d’inquiétude et de jalousie. SélW passa le Taurus à la tête de 150 000 hommes, et pénétra dans la Syrie, qui lui fut ouverte par la trahison du gouverneur de Damas et d’Alep. Une grande bataille se livra près de cette dernière ville ; les mameluks vaincus perdirent leur Soudan, l’héroïque Kansou-al-Gouri, qui mourut d’épuisement et de rage, après avoir tué de sa main quarante ennemis. La Syrie se soumit au sultan (1516). La victoire de Gaza et une autre près du Caire lui donnèrent l’Égypte, où il fut reçu comme un libérateur par la population indigène. Les Cophtes lui livrèrent plus de 20 000 mameluks, qu’il fit égorger en un seul jour, et dont les cadavres furent jetés au Nil. Malgré ce massacre, Sélim dut conserver une partie des beys mameluks dans la nouvelle organisation administrative qu’il donna à l’Égypte ; et les Cophtes, ainsi que les fellahs, ne gagnèrent à la conquête ottomane qu’une aggravation de leurs maux (1517). La soumission de l’Egypte entraîna celle des tribus arabes; le chérif de la Mecque vint offrir au vainqueur les clefs de la Kaaba, et Sélim se trouva maître des trois villes saintes: la Mecque, Médine et Jérusalem. En 1518, une expédition heureuse contre les Persans lui valut encore le Diarbékir ou la partie supérieure du bassin du Tigre et de l’Euphrate.
Au Caire, Sélim avait trouvé le dernier descendant d’Abbas, le khalife Motawakkel, qu’il emmena à Constantinople, où il mourut dans l’obscurité. Mais Motawakkel lui avait remis auparavant l’étendard de Mahomet, et avait abdiqué entre ses mains son autorité spirituelle. De sorte que le sultan devint le commandeur des fidèles, l’héritier du prophète, et qu’il tint à
la fois, comme disait le moyen âge, les deux glaives, celui de l’autorité temporelle et celui du pouvoir spirituel.
La conquête de l’Égypte eut un autre résultat. La prise d’Alexandrie par les Turcs acheva de porter le coup mortel à Venise, ses communications avec l’Orient furent dès lors interceptées.
A ces vastes acquisitions le sultan ajouta celle d’Alger, qu’un pirate, fils d’un potier de Mitylène, Horouk, surnommé Barberousse, avait, en 1516, enlevé aux Espagnols. Horouk étant mort, son frère Khayrouddin lui succéda. Mais, se voyant trop faible pour résister aux Arabes et aux chrétiens, il s’adressa à’ia Porte, qui, moyennant un acte formel de soumission, lui accorda le titre de bey, avec 2000 janissaires, de l’artillerie et de l’argent. Grâce à ce secours, Khayrouddin chassa les Espagnols du fort qu’ils occupaient près de la ville, et, par des travaux intelligents, fit du port d’Alger un repaire redoutable pour ses pirates.
Ainsi, en quelques années, Sélim avait presque doublé l’empire des Osmanlis. Sa domination s’étendait depuis le Danube jusqu’à l’Euphrate, et de l’Adriatique aux cataractes du Nil. Maîtres du bassin oriental de la Méditerranée, dont ils possédaient tous les rivages, les Turcs venaient d’acquérir dans le bassin occidental de cette mer européenne l’importante position d’Alger. La forme despotique de leur gouvernement assurait à leur politique le secret, à leurs opérations militaires l’unité. Enfin nulle armée en Europe n’égalait la milice des janissaires. C’est à ce moment que mourut Sélim, et que Soliman le Magnifique ceignit le sabre dans Sainte-Sophie. Il allait être l’émule de ses deux grands contemporains, François I" et Gharles-Quint, l’ami de l’un, l'ennemi de l’autre 0520).