CHAPITRE IX
depuis ce moment n’avait plus montré qu’une amitié chancelante qui se changea, après Pavie et le traité de Cambrai, en sentiments d’hostilité. Maître de la Savoie et du Piémont, qui sont les deux clefs de l’Italie, François tenait de là en échec la domination espagnole dans la Péninsule. Mais il se laissa prendre aux promesses de Charles-Quint, qui, n’étant point prêt à la guerre, engagea, pour gagner du temps, une négociation perfide. Quand il eut terminé ses préparatifs, il leva le masque, et dans le consistoire de Home, en présence de tous les ambassadeurs des États chrétiens, il proféra contre son rival les menaces et les insultes les plus violentes (5 avril).
Faute d’ai^ent, François I" dut se tenir sur la défensive; encore eut-il l’imprudence de confier la garde du Piémont au marquis de Saluces, à la fois incapable et traître. Toutes les places furent livrées aux impériaux, et Charles entra en Provence à la tête de 60 000 combattants. Cet homme froid, et d’ordinaire si maître de lui-même, n’était plus reconnaissable. Il se flattait de conquérir la France en une campagne, distribuait d’avance les gouvernements et les dignités, et recommandait à son historiographe Paul Jove de se munir d’encre et de plumes, < parce que, disait-il, U allait lui tailler de la besogne. » Montmorency, que François I" avait chargé de la défense, n’osa pas risquer une bataille contre les vieilles bandes espagnoles. U fit de la Provence un désert. Excepté Arles et Marseille, toutes les places furent démantelées. On combla les puits, on incendia les moulins, les granges. Les habitants se réfugièrent dans les bois ou dans les montagnes. L’empereur erra deux mois au milieu de cette effroyable désolation. Repoussé devant Marseille, il s’empara d’Arles et voulut s’y faire couronner roi de Provence : nobles, magistrats, prêtres, tout avait fui. Il marcha sur Avignon; une victoire pouvait seule relever le moral de ses troupes. Montmorency, malgré l’ardeur des Français, resta immobile. Les impériaux se mirent alors en retraite, harcelés par les paysans, décimés par la dyssenterie. De cette florissante armée qui devait conquérir la France, Charles ne ramena que des débris (septembre 1536). Il se< hâta de quitter l’Italie, et alla cacher en Espace son humiliation.
Les Provençaux s’étaient adiçirablement conduits ; les Picards, menacés dans le même temps par une autre armée impériale, firent comme eux. A Saint-Riquier, à Péronne, les femmes combattirent sur les remparts à côté des hommes. Les Normands ne virent pas l’ennemi chez eux; mais ils allèrent le chercher. Leurs corsaires firent pour 200 000 écus d’or de prises sur les Espagnols.
François I" ouvrit la campagne suivante par une cérémonie ridicule ; Gharles-Quint, cité à comparaître devant le parlement de Paris, fut déclaré par contumace coupable de félonie et déchu de ses fiefs d’Artois et de Flandre. Cette procédure n’aboutit qu’à une insignifiante guerre de sièges. Les deux partis, également épuisés, conclurent une trêve de dix mois pour la frontière du nord. Au midi, François P' reconquit le Piémont. Cependant Soliman, qui venait de soumettre, à l’extrémité de son empire les princes de Géorgie et l’Albanie, écrasait les Autrichiens à Essek (1537), tandis que son amiral, Barberousse, dévastait les côtes du royaume de Naples. Un immense cri de colère s’éleva en Italie contre le roi de France, allié des Ottomans. Le pape se fit l’interprète de l’opinion publique, et força les deux rivaux à l’accepter pour médiateur : malgré leurs rancunes, ils conclurent à Nice une trêve de dix ans. Chacun d’eux garda ses conquêtes. Le duc de Savoie était sacrifié (1538). '
Soliman ne pouvait l’être aussi aisément. Les deux princes qui se disputaient la Hongrie, Ferdinand d’Autriche et le prince de Transylvanie, Zapoli, s’étaient partagé ce royaume par le traité deWuitzen (1536). Le sultan, sous prétexte de défendre les droits du fils de Zapoli, menacé par les Allemands, battit ceux-ci, reprit Bude et presque toute la Hongrie (1541). Trois années plus tôt, il avait conquis l’Yémen et équipé sur la mer Rouge une flotte pour secourir les musulmans de l’Inde contre les Portugais ; et cinq ans auparavant il avait soumis la Géoi^e et l’Albanie. Ainsi, les drapeaux du sultan flottaient des bouches du Rhône à celles de l’Indus, et son pouvoir s’étendait depuis le Caucase jusqu’à l’Atlas africain.
Après avoir signé la trêve de Nice, Charles-Quint et François I" eurent une entrevue à Aigues-Mortes. Montmorency,