CHAPITRE XI
des bois sculptés, des arbres déracinés, et même deux cadavres d’hommes différents des Européens. Il s’agissait donc d’atteindre le continent indien sans tourner l’Afrique, en traversant l’Atlantique jusqu’alors inexploré. Colomb présenta son projet au sénat de Gênes, qui le repoussa comme le rêve d’un fou ; au roi de Portugal, Jean II, qui essaya de le lui dérober ; au roi d’Angleterre, Henri VII, que son frère alla trouver ; enfin aux souverains d’Espagne, Isabelle et Ferdinand, qui, tout occupés du siège de Grenade, refusèrent longtemps de l’écouter. Les savants de l’époque lui faisaient des objections terribles : « Gomment vous tiendrez-vous la tête en bas? Comment remonterez-vous la surface convexe du globe? » Un seul homme, le prieur Juan Pérès, comprit Colomb et le fit comprendre à Isabelle. Grenade conquise, cette grande reine appela le Génois, qui, inébranlable dans son idée, était déjà en route pour la porter ailleurs. Ferdinand et Isabelle, souverains de l'Océan, nommèrent Colomb grand amiral de toutes les men et vice-roi des terres qu'il découvrirait. La Castille fit le sacrifice de 100 000 livres, et trois pauvres vaisseaux, la Sainte-Marie, montée par Colomb, la Pinta et la Nina, par les frères Pinçon, partirent le 3 août 1492 du port de Palos ; ils relâchèrent aux Canaries, et c’est en quittant ces îles qu’ils se lancèrent dans l’inconnu. On cingla vers l’est durant trois semaines. A plusieurs reprises, des oiseaux, de grandes herbes, firent croire qu’on approchait d’une terre ; mais ces espérances s’évanouissaient comme celles du voyageur trompé par le mirage du désert. On allait toujours ; mais à mesure qu’on s’éloignait du monde connu pour s’enfoncer dans l’immensité, l’inquiétude, la terreur s’emparaient des esprits. Bientôt l’équipage se révolte, veut retourner, et Colomb ne l’en dissuade qu’à force de fermeté Enfin, dans la nuit du 11 octobre, un matelot de la Pinta, qui était en avant, cria : Terre ! et, au point du jour, les Espagnols découvrirent une île délicieuse. Colomb tomba à genoux sur le rivage et
'I. Le drame émouvant des trois Jours n’est qu’une ampliflcalion de Robertson. et. Humboldt , Examen critique de l’histoire de la géographie du nouveau continent , t. 1, p. 2i5.
remercia le ciel. Il était dans la petite île Guanahani *, une des îles Lucayes, ou Bahama. En descendant moins vers le sud, il eût trouvé plus tôt le continent américain.
C’est le sort des inventeurs de découvrir quelquefois plus qu’ils ne cherchent, fortune, au reste, qui n'arrive qu’aux génies créateurs. Colomb crut toujours avoir touché au continent indien, et comme lui nous appelons encore cette terre nouvelle les Indes occidentales. Colomb ne découvrit à son premier voyage (1492) que des îles : les Lucayes, Cuba avec ' sa belle rade de la Havane, la plus belle rade fermée qu’il y ait au monde, et Hispaniola (Haïti ou Saint-Domingue). Au second (1493), il aborda à plusieurs des petites Antilles. Ce n’est qu’au troisième, en 1498, qu’il vit l’embouchure de rOrénoque, et qu’il toucha le continent, sans le savoir; au quatrième enfin, en 1502, qu’il reconnut les côtes de la Colombie, depuis le cap Gracias-à-Dios jusqu’au havre de Puerto- Bello, et même jusqu’à l’entrée du golfe de Darien.
Mais déjà l’envie s’attaquait au grand homme. Au retour de son premier voyage, il n’y avait pas eu assez d’honneurs pour lui. Ferdinand et Isabelle l’avaient fait asseoir et couvrir en leur présence comme un grand d’Espagne ; au second l’enthousiasme tomba. On avait compté sur une ample cargaison d’or ; Colomb n’en rapportait que fort peu. Au troisième la persécution commença. Ce fut chargé de chaînes et sous l’imputation de trahison que Colomb revint en Europe. Isabelle se hâta de réparer cet affront. Toutefois il ne put repartir qu’au bout de quatre années ; et, quand il arriva devant Hispaniola, défense lui fut faite de descendre à terre. Il resta longtemps privé de tout secours sur la côte de la Jamaïque, où il avait échoué, et erra deux ans dans la mer des Antilles. A son retour Ferdinand le Catholique le reçut froidement. Isabelle, sa protectrice, était mourante. Accablé de chagrins, épuisé de fatigues, il ne lui survécut que deux ans (1506). Il voulut qu’on l'ensevelît avec les chaînes qu’il avait portées.
^ . Cette lie est appelée aujourd’hui San-Salvador et Cat-Island, à moins qu’il ne faille transporter à Turk’s Islande comme le veulent un éditeur du Journal de Colomb, Navaretti, et quelques autres écrivains, l’honneur d’avoir été la première terre découverte par Christophe Colomb.